Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter | Nadia Khouri-Dagher, Darina al-Joundi, Mohamed Kacimi
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Nadia Khouri-Dagher   
Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter | Nadia Khouri-Dagher, Darina al-Joundi, Mohamed KacimiVoilà un livre essentiel pour comprendre ce qu'est le Liban aujourd'hui, comment la guerre a été vécue au quotidien pour des millions de gens, et comment il reste des libres-penseurs parmi les musulmans, surtout dans ce pays ouvert à tous les vents depuis toujours.

Darina al-Joundi est née en 1968 au Liban, et a grandi avec la guerre, jusqu'à l'âge de 30 ans. Elle a raconté sa vie à l'écrivain algérien Mohamed Kacimi, et cette confession a vu le jour. Auparavant, Darina, qui est comédienne, en avait réalisé un spectacle théâtral qui fut l'un des moments forts du festival d'Avignon en 2007.
Le livre est habité par le personnage du père, un homme exceptionnel, adoré par sa fille. Né en Syrie, réfugié politique au Liban, le père est un intellectuel, professeur et journaliste, qui élève ses trois filles dans la vénération de la liberté la plus totale, y compris par rapport à la religion musulmane, à laquelle sa femme et lui appartiennent. "Mes filles tant que je serai en vie je ne veux voir aucune de vous lever le cul en l'air pour faire la prière et encore moins s'affamer pour faire le ramadan", leur disait-il. Ou encore, commentant la guerre qui fait rage au Liban: "Tout ça, c'est de la faute aux religions, c'est ce foutu bon Dieu qui fout la merde partout. Le jour où l'on transformera en bordels les églises et les mosquées, nous serons tranquilles".
Pour se moquer des divisions confessionnelles, Darina et ses sœurs sont élevées dans des écoles catholiques: elles y apprennent le catéchisme, et vont à la messe, comme leurs copines de classe ! "Sans les chrétiens, le Liban est mort", disait le père… Jusqu'au déclenchement de la guerre, qui changera même l'accueil des enfants musulmans dans les écoles chrétiennes du pays…
Ce livre parle d'abord, et de la manière la plus superbe, la plus éloquente, la plus violente, et la plus vraie, de la guerre, telle qu'elle a été vécue, au quotidien, par des millions d'hommes, de femmes, et d'enfants. Les scènes d'horreur, parce qu'elles sont aperçues un jour d'un balcon, un autre en allant en ville, en deviennent, par cette banalité, totalement insoutenables. C'est cette jeune fille aperçue dans la rue, abattue d'une balle dans la tête par son fiancé, qui la soupçonnait d'infidélité. C'est ce père, chrétien, fou de douleur, qui s'en va assassiner une douzaine de musulmans, parce que son fils a été tué au combat par les milices adverses (l'inverse était vrai aussi, bien sûr…). Ce sont tous ces enfants estropiés victimes des bombardements, que Darina, qui s'est portée volontaire à la Croix Rouge, va soigner, sous les décombres. C'est aussi ces terribles semaines du siège de Beyrouth par l'armée israélienne, bombardements quotidiens, ni eau ni pain ni ravitaillement, à vivre dans des caves humides et noires, entassés, comme des déjà-morts…
Alors, pour oublier la mort, les Libanais s'enivrent de plaisirs: on peut mourir demain… Et comme tant d'autres, pour oublier la folie de la guerre - après quelques années on tuait n'importe qui pour n'importe quoi, on ne savait plus pourquoi on fait la guerre, nous raconte-t-ele – Darina va plonger dans les nuits folles de Beyrouth, et dans tous ses plaisirs. Sans aucune pudeur, elle nous raconte ses amours, nombreuses, avec des garçons – "je veux que vous soyez des filles libres", leur avait ordonné leur père – les boîtes de nuit, l'alcool, la cocaïne… jusqu'à 8 grammes par jour, elle était si abondante et bon marché à Beyrouth… Puisque l'enfer est autour de soi, c'est une descente aux enfers que vit la jeune femme, happée par la folie ambiante.
Mais Darina, qui applique à la lettre l'injonction de son père – "vous êtes des filles libres" leur ordonnait-il - est vite rattrapée par la réalité: les premiers barbus et les premières femmes voilées sont aussi apparues pendant cette terrible guerre, les crispations confessionnelles aussi, les mentalités des hommes, et des voisins, n'ont guère changé par rapport à la liberté de la femme, si bien que Darina paiera cher cette liberté par rapport aux hommes et par rapport à la religion.
Le récit, construit en boucle autour du moment de la mort du père, commence et s'achève à ce moment crucial où Darina, exécutant la volonté du défunt qui avait refusé que le Coran soit diffusé pour son enterrement, éteint le magnétophone, pour passer Nina Simone et du jazz, comme l'avait demandé son père, et se fait insulter par tous. Elle sera traité de "folle", littéralement. Son père mort, son seul soutien, Darina comprend qu'elle ne peut plus faire face, seule, à la pression sociale à la conformité. Et elle s'envolera pour Paris, où souffle le vent de cette liberté que son père désirait pour elle. Un récit poignant, bouleversant, qui raconte mieux que mille documentaires historiques ce que fut la guerre pour les Libanais, et qui donne enfin la parole à ces autres victimes de toutes les guerres: les survivants. Un livre à lire impérativement.

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter
Darina al-Joundi/Mohamed Kacimi
Actes Sud, 2008


Nadia Khouri-Dagher
(01/08/2008)