Ecrivains du liban: toujours a l'avant-garde litteraire | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
Ecrivains du liban: toujours a l'avant-garde litteraire | Nadia Khouri-DagherLe Liban est depuis 150 ans l'un des foyers littéraires les plus brillants du monde arabe, c'est-à-dire du monde tout court. L'Occident avait fini par l'oublier, avec la prééminence des commentaires politiques sur une région du monde tourmentée depuis trente ans – et qui ne voit guère de calme s'annoncer pour bientôt.
A l'occasion de la manifestation littéraire française "Les Belles Etrangères", consacrée cette année au Liban ( www.belles-etrangeres.culture.fr ), et qui se déroulera du 12 au 24 novembre 2007, une anthologie d'une douzaine d'écrivains libanais, de la nouvelle génération pour la plupart, vient rappeler à point, l'importance de la vie littéraire dans le pays où s'implantèrent les premières imprimeries de tout le Moyen-Orient, et la qualité de sa littérature dans le pays qui joue depuis le XIX° siècle – et ceci ne cessa pas même pendant la guerre! – le rôle de capitale littéraire de tout le monde arabe.
Car au Liban viennent depuis toujours se faire éditer les plus grands écrivains et penseurs, du Maroc au Yémen, pour rayonner dans toute la région. Naguib Mahfouz, Kateb Yacine ou Yasmina Khadra, sont ainsi édités à Beyrouth, en original ou en traduction arabe, pour tous les lecteurs de la région. Le Liban, et ses éditeurs, jouent ainsi pour la littérature en langue arabe, le rôle que joue la France pour les auteurs de langue française, qui, de tous pays, se font éditer à Paris, soit pour échapper à la censure, soit, gage de qualité, lorsque leur œuvre, éditée localement ou pas, peut intéresser toute l'aire linguistique francophone. (Et ces deux pays jouent le rôle de centre littéraire pour les traductions d'auteurs étrangers dans la langue de leur aire linguistique).
Si vous ne connaissez pas la littérature libanaise, et surtout si vous la connaissez, voilà un petit livre à lire d'urgence ! Et il est accompagné d'un DVD d'entretiens avec les auteurs, qui vous permettra de mieux les découvrir. Douze écrivains, parmi les meilleurs, offrent ici des textes pour la plupart inédits, extraits de romans à paraître ou nouvelles, ainsi qu'une sélection de poèmes – car la poésie reste un genre majeur dans la littérature arabe.
Zeina Abirached, Mohamed Abi Samra, Abbas Beydoun, Rachid el-Daïf, Hassan Daoud, Tamirace Fakhoury, Joumana Haddad, Imane Humaydane-Younes, Elias Khoury, Charif Majdalani, Alawiya Sobh, ou Yasmina Traboulsi, sont, pour certains, des écrivains déjà célèbres, traduits dans plusieurs langues – et notamment aux éditions Actes Sud, qui, prenant le relais des défuntes éditions Sindbad, font connaître en français le patrimoine littéraire arabe contemporain.
Ce que nous retiendrons de cette anthologie, c'est, d'abord, la prééminence de la langue arabe: huit écrivains sur les douze sont de langue arabe (et les traductions sont ici remarquables): finis, la période du mandat français, et tout le blabla sur le Liban francophone de naissance… Le Liban est-il arabe pour autant? Dans son excellente préface, Mohamed Kacimi, auteur de cette anthologie, nous narre la réponse de l'écrivain Abbas Beydoun:"(Le Liban) est libre parce que ce n'est pas un pays musulman, c'est un pays inventé par les chrétiens qui ont partagé cette liberté avec les autres ".
Liberté: voilà sans doute ce qui définit d'abord cette nouvelle littérature libanaise. Liberté de ton, liberté de thèmes, liberté de dire: qu'ils – et elles, car les femmes ont fait une entrée en force dans la littérature libanaise, comme partout au monde – parlent de trafics de drogues, de règlements de comptes pendant la guerre civile, de sexualité, de tortures policières, ou de ministres bandits, les auteurs brisent bien des conventions sociales, et ne s'embarrassent pas de tabous. Et leurs livres ne sont pas censurés!
Ainsi, le thème de l'inceste – de père à fille, de frère à sœur – sujet ô combien tabou dans le monde arabe mais aussi, à cause de la promiscuité et des problèmes de logement dans bien des capitales arabes, ô combien répandu selon les gynécologues – est-il abordé par plus d'un auteur. L'islamisme bigot qui atteint le Sud Liban, importé par de pauvres travailleurs partis faire fortune dans les pays pétroliers et revenus enrichis, est raillé… par l'un des enfants musulmans du pays, Mohamed Abi Samra: "Voici leurs femmes et leurs filles, aux yeux éteints, le relâchement de la vieillesse a atteint prématurément leurs corps terriens enveloppés de voiles noirs…" . La corruption est mentionnée par Elias Khoury comme un fait connu de tous: "J'ai volé, oui, mais les Ministres volent chaque jour" , se défend ainsi un accusé dans son récit.
Comme partout où elle est libre, la littérature libanaise explore ainsi toutes les zones d'ombre et de non-dits, de la société - des quartiers de prostituées aux petits caïds trafiquants – et de l'individu – des troubles amours adolescentes jusqu'aux affres de la passion et du désir. En ce sens, l'émergence d'une parole féminine sur la sexualité n'est pas spécifique à la littérature libanaise, et se fait jour dans d'autres pays arabes (Maroc, Algérie, Egypte,…). En revanche, on pourra relever la mise en scène, dans une narration faite par des auteurs masculins, de personnages féminins qui ne sont pas simplement objets mais aussi sujets de désir, comme dans les récits de Rachid al-Daïf.
Par la floraison de livres parus localement, et de maisons d'édition, en arabe et en français, pour un aussi petit pays, par la liberté totale qui s'exprime dans ces ouvrages, par leur modernité, leur universalité, et leur qualité narrative surtout – avec comme seul indice, le seul plaisir de lire! (qui m'a fait dévorer cet ouvrage d'une traite!), le Liban prouve au monde, une fois de plus, que, fidèle à sa légende du Phénix qui renaît de ses cendres et qui lui donna son nom antique de Phénicie, ce petit pays sait rester debout, dynamique, actif, et défiant fièrement les injections communautaires des pays alentour, toutes confessions et appartenances rassemblées lorsqu'il s'agit de défendre un patrimoine commun: ici, la littérature, qui garde, héritage de l'Andalousie cultivée de jadis, une place centrale dans la vie intellectuelle et les débats politiques dans toute la région arabe.

Nadia Khouri-Dagher



Les Belles Etrangères, Douze écrivains libanais , Verticales/Gallimard/Centre national du livre, 2007
( www.belles-etrangeres.culture.fr ),