Le culte de la personnalité |  AhMM Reda Benchemsi
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AhMM Reda Benchemsi   
  Le culte de la personnalité |  AhMM Reda Benchemsi C’est un psychiatre qui raconte. Il exerce dans l’une des polycliniques de la CNSS de Casablanca; autrement dit, sa clientèle est plutôt populaire. Parmi ses patients, une jeune femme, la trentaine, souffre d’un mal assez classique: une fixation amoureuse obsessionnelle. Et impossible à satisfaire. Dans des cas pareils, il s’agit d’amener la patiente à réaliser, par elle-même, que l’homme qu’elle aime n’est pas aussi parfait qu’elle l’imagine. Qu’il a sans doute des défauts, comme tout le monde, et que le mieux à faire pour elle serait de l’oublier. Sauf que l’homme en question s’appelle Mohammed VI et qu’il est roi du Maroc. «A moins de l’interner – ce qui n’est pas envisageable, vu la nature de sa pathologie – je ne peux tout simplement pas guérir cette femme, déplore notre psychiatre. Comment voulez-vous? Dès qu’elle sort de mon cabinet, elle le voit partout, à tout instant. Sa photo trône dans chaque administration, chaque magasin, chaque épicerie. Si elle veut acheter n’importe quoi, elle doit payer avec des pièces ou des billets de banque à son effigie. Tous les jours, il est en Une de presque tous les journaux, dès qu’elle allume la télé ou la radio, elle le voit ou entend parler de lui…». Cette histoire vraie (dont le plus cocasse est que la principale qualité prêtée au roi par son amoureuse est… la modestie!) remonte à quelques années déjà. Depuis, la jeune femme n’a plus consulté son psychiatre, qui a perdu sa trace. Où en est-elle, aujourd’hui? Imaginez-la ces jours-ci, en pleine ambiance de fête du trône… Imaginez son calvaire quand le portrait géant de son inaccessible amour s’étale, à tous les coins de rue, sur des affiches de 4 mètres sur 3. Imaginez sa souffrance de voir des milliers de gens, massés sur les bords des avenues, brandissant le portrait de l’élu de son cœur et scandant des slogans à sa gloire… Imaginez sa détresse traversant l’avenue Mohammed VI, visitant des centres pour handicapés ou des institutions sociales qui portent son nom…

Une «tradition marocaine immémoriale»
C’est évident, l’obsession de cette femme n’est pas «normale». Mais cette idolâtrie collective d’un chef d’Etat l’est-elle plus? Depuis le temps que nous autres Marocains y sommes exposés, nous avons fini par trouver cela tout à fait naturel. Ou, pour les plus lucides, «pas si grave que ça»… L’est-ce vraiment? Ce phénomène a un nom: on appelle cela le culte de la personnalité. Oh, bien sur, ce n’est pas une spécificité marocaine. L’expression elle-même a été inventée par Nikita Khrouchtchev quand, en 1956, il lui avait fallu justifier son programme de «déstalinisation» devant le parti communiste soviétique. Depuis, elle a fait tâche d’huile, tellement les cas similaires étaient nombreux sur la planète. Selon la philosophe Chantal Delsol, il s’agit d’une «forme de dénaturation de l’autorité par excès. Une personne se trouve divinisée, c’est-à-dire rendue plus grande que nature, et traitée comme telle». Comment? Par une large utilisation des moyens de propagande, en particulier les mass médias et les évènements collectifs, spontanés ou non. Au Maroc, cela se complique encore plus par la notion de «sacralité» du roi, qui a valeur constitutionnelle, et par son ascendance directe avec le prophète de l’islam. «Sidna» (notre seigneur) est-il un humain ou une divinité, un dirigeant infaillible par nature, à qui le peuple doit tout?
Malgré l’évidence hurlante, les familiers du Palais royal à qui nous avons posé la question s’en sont unanimement montrés offusqués. «Culte de la personnalité? Jamais! Glorifier notre roi est une tradition marocaine immémoriale; juste réadaptée aux moyens du 21ème siècle». L’apparat et le protocole pharaoniques, selon eux, ne sont que des moyens d’entretenir la «hiba» royale, cette crainte révérencielle vaguement magique qui est l’apanage des sultans du Maroc, depuis 12 siècles que l’Etat chérifien existe. La hiba, ces gens en sont intimement persuadés, est la meilleure forme de gouvernance possible. «Si elle disparaît, plus aucun contrôle n’est possible sur le peuple». Le premier historien venu, pourtant, vous prouvera aisément le contraire. Nul ne l’ignore, le royaume du Maroc n’a été «pacifié», pour la première fois de son histoire, que dans la première moitié du 20ème siècle – et c’est à l’occupant français qu’il le doit. Jusque là, les Marocains oscillaient perpétuellement entre allégeance au makhzen (pouvoir central) et siba (dissidence). Et la hiba n’avait rien à y voir, puisque même les tribus siba vénéraient le sultan en tant que chef religieux… ce qui ne les empêchait nullement de lui faire la guerre un mois sur deux. Mieux: au 19ème siècle, le sultan Moulay Slimane, en campagne contre des tribus siba, fut fait prisonnier pendant une bataille. Grâce, probablement, à sa hiba, il fut traité avec les égards dus à son rang, avant d’être libéré trois jours plus tard. Le message, pour autant, était clair: «nous respectons notre sultan, mais nous n’acceptons pas son autorité». Alors, la «tradition immémoriale» a bon dos… Les historiens sont tout aussi formels: le culte de la personnalité, s’il a été extraordinairement développé par Hassan II et hérité, sans l’avoir vraiment cherché, par Mohammed VI, a été initialement lancé sous Mohammed V. Par Mohammed V? Non, et c’est là que ça devient intéressant…

A l’origine du culte… le parti de l’Istiqlal!
C’est le parti de l’Istiqlal qui est à l’origine de ce culte irraisonné du chef qui prendra, par la suite, des dimensions monstrueuses. Tout le monde a entendu parler de ce mythe selon lequel le visage de Mohammed V, exilé par les Français de 1953 à 1955, était apparu sur la lune à des millions de Marocains. Ce qu’on sait moins, c’est que des centaines de nationalistes sillonnaient les médinas, à l’époque, en distribuant des tracts à la population. Et pas seulement des tracts militants appelant au retour du sultan exilé… Il s’agissait plutôt d’un «mode d’emploi technique» pour voir Ben Youssef (le nom usuel du sultan) sur la lune. Les gens qui avaient le tract en main étaient invités à fixer une concentration de points sur le bout de papier puis, une fois que leur rétine avait bien imprimé l’ordonnancement des points, de fixer l’astre lunaire. A tous les coups, le visage du sultan y apparaissait. Une technique oculaire classique, mais l’écrasante majorité des utilisateurs du tract étant analphabètes… En deux ans, le mythe du «Saint Ben Youssef», pour reprendre l’expression de l’anthropologue américain Clifford Geertz, a pris un essor fantastique. Des milliers de gens n’avaient plus besoin du tract pour le voir sur la lune, en songe… Pourquoi l’Istiqlal, à la base, s’est-il prêté à une telle mystification? Tout simplement par calcul politique. Les nationalistes comptaient sur la ferveur populaire pour faire pression sur les Français afin d’ouvrir des négociations. Et Ben Youssef? Il fallait qu’il revienne d’exil, bien entendu. Mais les nationalistes pensaient que le symbole serait utile jusqu’à l’indépendance et puis qu’après, «on verrait»… Le 20 août 1955, on a vu. Le retour du sultan a été salué par des manifestations d’hystérie collectives jamais vues jusque là, dans toute l’histoire du royaume. Le culte de la personnalité royale avait commencé, il n’allait plus jamais s’arrêter.
Fine mouche, Mohammed V a tout de suite compris le parti qu’il pouvait tirer de la situation, à une époque où le maintien de la royauté était tout sauf acquis. Très vite, il est entré dans le rôle que les nationalistes avaient dessiné pour lui: celui d’un symbole absolu et incritiquable, qui n’entendait pas céder un pouce de ses prérogatives désormais sanctifiées. Ne voyant pas venir le danger, les jeunes loups de l’Istiqlal se sont enfoncés dans leur erreur, en instituant la «fête du trône» en guise de fête nationale principale. Et celle de l’indépendance? C’est Hassan II, quelques années plus tard, qui la fixera au 18 juillet 1955. Ce qui est une déformation conséquente de la réalité historique. Ce jour là, dans la foulée de son retour triomphal d’exil deux jours plus tôt, Mohammed V avait bien discouru d’indépendance devant une foule électrisée. Mais le vrai propos de ce discours était d’annoncer, non pas l’indépendance officielle, mais le démarrage prochain de négociations irréversibles avec la France (chapeautées par lui, cette fois, même si l’essentiel du travail avait été fait à Aix Les Bains par les nationalistes), en vue de signer un traité d’indépendance en bonne et due forme. Ce qui fut fait 3 mois et demi plus tard, le 2 mars 1956. La voilà, la vraie date de notre indépendance, consignée dans tous les livres d’Histoire du monde. Mais dans les nôtres, une unique vérité: l’indépendance est à mettre au crédit exclusif de Sa Majesté, «chef politique» des nationalistes et désormais «libérateur» de la nation.

Après «le libérateur», «le sauveur, le réunificateur et le rassembleur»
Parce que Mohammed V est mort trop tôt, moins de quatre ans après l’indépendance, le culte de la personnalité n’est pas allé très loin sous son règne. C’est Hassan II, qui l’élèvera véritablement au rang d’art. Son père était «le libérateur»? Il sera «le sauveur, le réunificateur et le rassembleur». «Le culte de la personnalité, dit un sociologue, c’est comme l’amour: ça va de la pudeur à la pornographie». En passant, sans doute, par l’onanisme. A son biographe Eric Laurent, Hassan II est allé jusqu’à déclarer: «Si chaque fois qu’un parti tenait son congrès, je me présentais dans la salle en disant: “Je me propose comme secrétaire général ou président”, je serais élu par ovation à l’unanimité». Et il avait sans doute raison. Mais pas seulement, comme il l’a dit, parce que «[son] peuple [l]’aime». D’après un rapport international sur la situation politique en Afrique après les indépendances, «le culte de la personnalité du chef et l’unanimisme officiel dépendent d’une violence d’État, appuyée sur une force armée plus ou moins hypertrophiée et sur une police politique omniprésente et plénipotentiaire. Trahissent cette violence la fréquence des complots fictifs ou réels, les tribunaux d’exception et les prisons mémorables, toutes choses dont les organisations humanitaires ont dénoncé les ravages». Voila un condensé, très fidèle, de 38 ans de pratique de la «démocratie hassanienne». Est-il vraiment nécessaire de rappeler Tazmamart, Derb Moulay Ch’rif, les multiples procès politiques pour «complots» qui ont émaillé tout le règne du défunt «rassembleur»?
Mais la peur de la répression n’explique pas tout, et c’est ce qui faisait toute la différence entre Hassan II et les nombreux potentats africains de son époque. En dehors de sa poigne de plomb, il était aussi, rappelle le sociologue et historien Abdallah Laroui dans Le Maroc et Hassan II, un témoignage (PIU, 2005), «(il) avait un tel sens de la mise en scène qu’un sociologue l’appela un jour the performer» (homme de spectacle et de représentation). Sous le règne de Hassan II, le protocole et la mise en scène de sa propre grandeur ont atteint des sommets inégalés. Chansons à sa gloire diffusées en boucle à la télévision, poèmes laudateurs déclamés en public à chaque occasion officielle, portraits accrochés à tous poteaux, festivités grandioses à chaque fête nationale, mais aussi à son anniversaire (!)… La règle protocolaire la plus visible sous son règne était, bien entendu, le baisemain obligatoire pour tout Marocain qui le rencontrait. Certes, ce n’est pas Hassan II qui avait inventé ce signe de respect patriarcal, pratiqué de tous temps au Maroc. Reste, comme l’explique Abdallah Laroui, qu’«à l’époque de la télévision, le baisemain royal a une fonction essentiellement politique: il sert à «distinguer», à marquer publiquement à quel point telle ou telle personnalité est proche du pouvoir. C’est pourquoi il est autant voulu, exigé même, qu’imposé. C’est pourquoi aussi il n’est plus uniforme; il est simple, double, triple, selon le message qu’on veut imprimer dans l’esprit des spectateurs, présents ou non». Surtout les non présents, d’ailleurs. A l’époque Hassan II, les reportages télé montrant des hauts dignitaires faisant assaut de servilité lors du baisemain royal était un spectacle très prisé par l’intelligentsia politique, qui le voyait comme un infaillible baromètre des grâces et des disgrâces. Sidna a retiré sa main avec brusquerie de la bouche de tel dignitaire? Sa chute est proche. Il en a relevé tel autre, en lui posant la main sur l’épaule? Celui-là va aller loin. Ainsi allait la chronique politique, à l’époque du monopole de la RTM…

Aux funérailles de Hassan II, «le peuple pleurait la mort de son père»
La maîtrise de la Radio Télévision Marocaine, seul et unique mass média accessible aux Marocains pendant près de 30 ans, a été la pierre d’angle du culte de la personnalité hassanienne. Un discours royal? Non seulement il est retransmis en direct et en intégralité, quelle que soit sa longueur, mais il fait l’objet d’une rediffusion systématique (et intégrale, aussi) dans tous les journaux télévisés du jour, et parfois du lendemain. Personne ne peut dater avec précision l’ordonnancement du JT de la RTM, mais une loi s’est très tôt imposée, pour ne plus jamais être remise en question : la plus anodine des activités royales doit être intégralement retransmise, en ouverture du journal, et le jour même. Forcément, la longueur, comme l’heure de diffusion des JT, s’adaptait à cette contrainte.
Comme souvent, les personnalités sujettes à culte de leur vivant se repentent confusément, quand ils sentent leur mort prochaine. C’est ainsi qu’un Hassan II rongé par la maladie a donné l’ordre, quelques mois avant son décès, qu’on l’enterre aux côtés de son père et de son frère Moulay Abdellah, décédé en 1983. Il était initialement prévu que sa dépouille repose à la mosquée casablancaise qui porte son nom, la plus grande du monde après celle de la Mecque. Un édifice qu’il voulait léguer pour l’Histoire, en guise de témoignage de sa grandeur éternelle (et qu’il avait d’ailleurs financer par à un véritable racket d’Etat orchestré par Driss Basri). Mais le 23 juillet 1999, c’est bel et bien au «modeste» mausolée Mohammed V que la tombe de Hassan II, d’une dimension étonnamment discrète, a pris place. Mais cette repentance de dernière minute n’a pas empêché des funérailles nationales grandioses, théâtralisées à l’extrême. Il est vrai que si les obsèques de Hassan II ont été aussi spectaculaires, c’est surtout à l’impressionnant débordement de douleur populaire qu’on le devait. Selon les estimations basses, un million de Marocains ont envahi Rabat, ce dimanche 25 juillet. Et encore, l’armée était intervenue pour contenir les masses en dehors de la capitale, qui était arrivée à saturation. Du chagrin authentique, des larmes abondantes et des scènes d’hystérie, on en a vu, ce jour là, par milliers – ce qui n’avait pas manqué d’impressionner les journalistes occidentaux venus couvrir les adieux du Maroc à son roi. Mustapha Alaoui, le présentateur tronc du JT de la RTM depuis 25 ans, s’était écroulé en larmes, en direct, en annonçant la mort de Sa Majesté. De là à en déduire un amour fol et général à l’attention du défunt monarque, il y avait un pas. Que les médias officiels, évidemment, n’ont pas hésité une seconde à franchir. La politologue Mounia Bennani-Chraïbi avançait, elle, une tout autre explication: tout cela était, en grande partie, le fruit de 38 ans de paternalisme politique. «Le peuple considérait Hassan II comme son père, et lui-même appelait les Marocains «mes enfants». On peut avoir un mauvais père, on peut être terrorisé par son père. Mais quand il meurt, on le pleure, parce que c’est le père»

A ses débuts, Mohammed VI entendait rester modeste
Le culte de la personnalité s’hérite-t-il? Manifestement, à ses débuts, le jeune Mohammed VI ne voulait pas d’un tel legs. Très vite, il a encouragé l’image de «roi des pauvres» que des médias (nationaux comme internationaux) avides de qualificatifs ont complaisamment propagée. Mohammed VI? Une jeune roi modeste «qui s’arrête aux feux rouges», «tient à réduire le protocole» et qui veut, avant tout «véhiculer une image humaniste de son règne». Les Marocains, évidemment, ont applaudi. Mais n’auraient-ils pas applaudi de toutes façons, même si le nouveau roi avait fait preuve d’une disposition d’esprit diamétralement opposée? La question mérite d’être posée, puisqu’un nouveau débat n’a pas tardé à surgir: le Maroc ne souffrirait-il pas, avec Mohammed VI à sa tête, d’un «déficit d’autorité»? Il n’empêche. Un président de commune urbaine l’affirme avec conviction: «pendant 6 mois à un an, les cérémonies officielles étaient plus ‘light’, il y a avait nettement moins d’apparat, de tapis, de décorum»… «Mais très vite, ajoute-t-il comme à regret, les choses sont revenues à la normale». Le protocole, réduit? Fortifié après l’épreuve, plutôt! Il est vrai que l’impératif protocolaire majeur, celui du baisemain royal, a enregistré plus d’une violation. Quelques audacieux, se retrouvant face au roi, s’en sont affranchis sans complexe en lui serrant la main vigoureusement, les yeux dans les yeux – au grand choc de millions de téléspectateurs. Sous Hassan II, ç’aurait été tout simplement impensable! Mais l’exception, au désappointement des rares «progressistes» du royaume, n’est pas devenue la règle. Mohammed VI a fait savoir que la façon dont on le saluait lui était égale. Donc, en creux, que les embrasseurs de main pouvaient continuer à la lui embrasser, que ça ne le dérangeait pas non plus. Du coup, le spectacle télévisé des réceptions royales a changé de nature. Désormais, on ne mesure plus les grâces et les disgrâces à la gestuelle et aux mimiques du roi. Ce qu’on mesure, c’est plutôt l’audace comparée des dignitaires venus le saluer. Rares sont les officiels qui se sont tenus une fois pour toutes à la poignée de main. Nombreux, en revanche, sont ceux qui ont procédé à un curieux arbitrage entre le désir de recouvrer un peu de leur dignité perdue, et la crainte que trop d’audace ne nuise à leur position en Cour. Du coup, la majorité est restée dans le camp des embrasseurs… mais pas exclusivement de la main royale. Les plus émancipés visent désormais l’épaule, à la manière dont ils saluaient Sidi Mohammed du temps où il était encore prince héritier. Et les autres embrassent la zone de leur choix: coude, avant-bras, biceps… L’idée: plus ça monte, plus le sujet est audacieux – mais sans qu’on puisse l’accuser pour autant de rébellion contre les «traditions ancestrales». Tous ces hauts dignitaires, l’élite de la nation, ont-ils conscience du ridicule de la situation? Le baisemain royal, on l’a vu, est tout sauf un geste anodin sans conséquences. C’est un geste politique qui marque la soumission absolue – une attitude aux antipodes de cette «démocratie» que tout le monde, dans et hors du Palais, prétend vouloir instaurer.
On l’a bien compris, donc les «traditions» protocolaires n’ont rien d’innocent. Elles participent à dessein du culte de la personnalité, érigé, en toute conscience, comme outil de gouvernance. On pourrait multiplier les «détails» de ce type, et tous nous renverraient au cœur d’une problématique éminemment politique: le roi est plus qu’un chef, c’est un demi-Dieu qu’il faut révérer, sans faire de commentaires si possible. Comme le rappelle Abdallah Laroui, «toute correspondance officielle s’ouvre par la formule ‘Paix totale grâce à la présence de notre Maître l’Imam’. Qui tient à savoir d’où viennent [de telles] formules, ce qu’elles désignent, quand et qui a décidé de les remettre à l’honneur?». De même, qui a, un jour, décidé qu’avant de faire lecture en public d’un dahir ou message royal, il fallait… l’embrasser – alors qu’il ne s’agit jamais que d’un bout de papier? Pas Mohammed VI, en tout cas. Et pas Hassan II non plus, semble-t-il… Selon plusieurs proches du sérail, ce serait le défunt conseiller Ahmed Bensouda qui aurait, un beau jour, inauguré cette pratique quasi-païenne. Sauf que depuis ce jour-là, un standard est posé. Quiconque ne s’y conforme pas est condamné à se faire remarquer, à ses risques et périls. Sous Mohammed VI, il est quasiment certain que si les concernés s’en abstenaient, personne ne leur en tiendrait rigueur. Nombreux, pourtant, sont ceux qui embrassent encore un dahir ou message royal avant d’en faire lecture devant les caméras – pour l’unique raison que la signature sacrée y est apposée…
Si certaines cérémonies saugrenues (comme celle qui consistait pour les gouverneurs à se masser au bord de la voie ferrée pour applaudir le passage du train royal) ont disparu avec Hassan II, d’autres subsistent encore. Ainsi de la cérémonie d’«insat» – littéralement, «écoute», pendant laquelle les élus et notabilités de chaque province se réunissent pour suivre et applaudir les discours royaux… devant un poste de télévision!

Des activités royales intégrales aux «télégrammes»
La télé reste et restera le vecteur n°1 du culte de la personnalité royale. La première chaîne, là-dessus, a toujours une longueur d’avance sur sa rivale casablancaise. La seule manifestation d’idolâtrie à laquelle Mohammed VI a opposé un veto formel, dès son accession au trône, est la diffusion de chansons à sa gloire. Pour le reste, rien n’a changé. On continue à lire religieusement au JT le moindre «télégramme» officiel envoyé ou reçu par le roi. Chaque jour, notre chef d’Etat souhaite bon anniversaire à l’un de ses pairs, envoie ses condoléances à un autre, félicite un troisième à l’occasion de sa fête nationale… Ce type d’activité protocolaire est commun à tous les chefs d’Etat du monde. Rares, en revanche, sont les directeurs du protocole qui, comme Abdelhak Lemrini, faxent systématiquement tout télégramme, même le plus anodin, à la télévision nationale avec la note manuscrite «toudaâ wa toubatt» (à radio et télédiffuser) qui sonne furieusement comme un ordre. Un ordre, évidemment, qu’aucun audacieux ne s’avise de contredire.
Quant au «must» du culte télévisuel de la personnalité, à savoir la couverture des sacro-saintes activités royales, rien n’a changé depuis l’arrivée de Mohammed VI. Les JT de la RTM continuent d’être follement élastiques, en fonction de la sortie royale du jour. Le mécanisme est simple: contrairement à tout le reste du JT, les activités royales échappent au contrôle de la direction de l’information. Elles sont filmées, commentées, montées et envoyées d’une seule pièce à la rédaction chaque soir, par un «trio d’or» qui en a la responsabilité exclusive: Mohamed El Moudden (ancien directeur de l’information de la RTM sous Basri), Mustapha Alaoui (l’homme tronc qui s’est effondré en larmes devant des millions de gens, à la mort de Hassan II) et Mohamed Daoudi (celui qui a toujours été le remplaçant de Alaoui, à l’époque où il présentait le JT). Ajoutons à ce trio le caméraman Mohamed Reggab, rappelons que ces 4 hommes sont en poste depuis 20 à 30 ans chacun, et on comprendra pourquoi les reportages sur les activités royales peuvent toujours aller jusqu’à 20 minutes, et sont toujours saupoudrés des mêmes commentaires crypto staliniens du style «wa ha houa sahibou l’jalala youhayi chaâbahou l’wafiyy bi yadaihi l’karimatayne, tahta houtafat al jamahir» («Et voila Sa Majesté qui salue son peuple fidèle de ses mains généreuses, sous les acclamations des foules»)…
Le traitement télévisuel des activités royales, cela dit, est moins une question de système que de personnalités. Ainsi, 2M s’est-elle affranchie sans complexe de toutes les pesanteurs qui plombent encore la RTM. Enfin, presque toutes. Si l’obligation de couvrir toutes les activités royales demeure, la manière de le faire est laissée à la libre appréciation de la directrice de l’information Samira Sitaïl et de ses journalistes. En 2000, 2M a mis sur pied sa propre «équipe royale» alors que jusque là, elle dépendait des images de la RTM. On a donc commencé à voir des «sujets» d’1 mn 30 à 2 mn, où l’activité royale du jour était commentée, certes sans aucune distance critique (ne rêvons pas), mais toute même avec précision et concision. Et le Palais n’a rien dit! Alors ça a continué… Désormais, les activités royales sont présentées soit sous forme de reportage (relativement court), soit «en off» (des images du roi défilent sur l’écran, couvertes par le commentaire du présentateur du JT), soit même en «info plateau» (uniquement le présentateur ou la présentatrice qui parle, sans image du roi). Les activités royales, pour autant, font toujours l’ouverture des JT. Mais si un évènement majeur, national ou international, survient, l’activité royale est présentée en titre, avant de céder la place au reportage sur le fait du jour, puis de revenir à l’activité royale. La preuve que le changement (contrôlé) est possible…

Le peuple endosse le culte parce que… «on ne sait jamais»
Et le peuple, là dedans? Soit, les gens amassés sur les trottoirs pour acclamer les cortèges royaux sont amenés là par des bus municipaux. Soit, les fanions et drapeaux du roi et autres banderoles leur sont distribués par les autorités locales. Cela ne les empêche pas, pourtant, d’acclamer le roi avec ferveur, et sans qu’ils y soient forcés. Cela ne les empêche pas, si d’aventure on leur tend un micro, d’appeler toutes les bénédictions possibles sur la tête de «Sidna, Nassarahou Allah» (Notre seigneur, que Dieu le glorifie). Est-ce par pur amour du souverain? Plutôt par «stratégie d’anticipation», dit le sociologue Mohamed Tozy. C’est-à-dire par souci – quasi inconscient – de minimiser le risque qu’il ne leur arrive quelque chose de fâcheux, s’ils ne se montrent pas suffisamment zélés. Que pourrait-il bien leur arriver? Si la situation des droits de l’homme n’est toujours pas brillante au Maroc, il est évident qu’elle a fait des pas de géant depuis la disparition de Hassan II. Mais pas suffisamment, semble-t-il pour écarter ce sentiment persistant qu’«on ne sait jamais»… Autrement dit, si les gens chantent les louanges du roi et de la royauté presque par automatisme, c’est… à tout hasard. Autre élément d’explication, au risque que cela paraisse irrationnel: si un nombre impressionnant de Marocains perpétuent volontairement le culte de la personnalité royale, c’est qu’ils attendent quelque chose du roi, à titre individuel. C’est presque systématique, maintenant: à chaque fois que Mohammed VI, en visite sur le terrain, déborde son cordon de sécurité pour s’approcher de la foule qui l’acclame, il reçoit une pluie d’enveloppes sur la tête. Des doléances individuelles de tout ordre, de toute nature. Comment ces gens peuvent-ils croire qu’un chef d’Etat a le temps (et les moyens) de traiter leurs problèmes individuels au cas par cas? Explication d’une proche du premier cercle royal: «ce sont les attentes de la population qui forment ce que vous appelez le culte de la personnalité. Le roi a une forte politique de proximité, et ça se traduit comme ça». On pourrait aussi dire que c’est ce qui arrive quand une institution, la royauté en l’occurrence, fait tout pour substituer sa seule légitimité à celle des toutes les autres (notamment la justice et l’administration territoriale). Une situation héritée par Mohammed VI, tout autant que le culte de la personnalité qui l’environne… Menée par Mohamed Tozy et ses étudiants, une série d’enquêtes sur «le comportement politique de la population marocaine» a abouti à cette étonnante conclusion: les deux tiers des personnes interrogées estiment que le roi devrait avoir… plus de pouvoir! Au vu de la Constitution marocaine et des clauses de l’acte d’allégeance, c’est tout simplement impossible.
Autre explication au fait que le peuple endosse sans broncher, et même entretient, le culte de la personnalité royale: la servitude est chez nous un trait culturel, et même religieux. D’après Tozy, toujours, «la catégorie d’esclave de Dieu (‘abd) est indissociable de celle d’homme. Au pouvoir absolu de Dieu correspond la servitude absolue de l’homme (…) La servitude volontaire est donc un accomplissement de l’impératif religieux». Par ailleurs, le Prophète Mohammed aurait dit (c’est dans la déclaration d’allégeance au roi du Maroc): «ne foulez pas une terre sans autorité, car celui qui incarne l’autorité est comme l’ombre de Dieu et du Prophète sur terre». Combinons ceci et cela, et qu’obtenons-nous? La servitude est consubstantielle à notre situation de Marocains, sujets d’un monarque de droit divin. Si beaucoup de Marocain appellent le roi Sidna (notre seigneur) en privé, et y adjoignent Nassarahou Allah dès qu’on leur tend un micro, ce n’est pas par amour, ni par peur. C’est tout simplement par devoir. Ou du moins, c’est vécu comme tel.
Le matraquage propagandiste n’est pas étranger non plus à cette attitude. Si le Marocain lambda, quand on lui tend un micro, annone souvent des formules toutes faites à la gloire du roi, dans un langage ampoulé qui n’est pas celui qu’il utilise tous les jours, c’est parce qu’il voit faire ça tous les soirs à la télé, depuis qu’il est né. Après 38 ans de Hassan II et 7 ans de continuité de son système, le culte de la personnalité est inscrit, inconsciemment, dans notre dispositif langagier. Selon le sociologue et historien Abdalah Laroui, «ce n’est pas l’uniforme de l’idiome utilisé qui importe, mais l’attitude révérencieuse du locuteur. Quelle en est la cause? L’éducation familiale puis scolaire? Le taux élevé de l’analphabétisme? (…) La pauvreté de l’imagination? Personne ne le sait, car personne ne tient à en prendre conscience ». Au final, il n’y pas d’explication unique à cette question de fond: pourquoi le peuple perpétue-t-il le culte de la personnalité du leader? Selon l’anthropologue Hassan Rachik, «les gens ont tout un stock de références comportementales: servitude, indifférence, rébellion… Ils puisent dedans en fonction des circonstances et des situations». Et chacun a sa lecture, personnelle et pas toujours rationnelle, des «circonstances et des situations». Pourquoi le chanteur Ahmed Soultan a-t-il ressenti le besoin de préciser, sur la pochette de son album Tolérance, «remerciements spéciaux à Sa Majesté le roi du Maroc Mohammed VI, pour avoir permis à un humble citoyen d’être entendu»? Pourquoi cet homme, recteur d’une mosquée à Fès, interrogé par 2M en marge d’une visite royale, a-t-il déversé un torrent de louanges sur le roi, d’une traite, pendant 50 bonnes secondes, sans reprendre son souffle… avant de regarder fixement le caméraman et d’ajouter: «nzidek nâam a sidi?» (vous en voulez encore, Monsieur)?

Les effets pervers du culte de la personnalité
Le culte de la personnalité est peut-être un «mode de gouvernance comme un autre», mais il n’est pas exempt d’effets pervers. «Le culte de la personnalité se développe avec les mêmes mécanismes que le passage du polythéisme au monothéisme», avance avec hardiesse l’anthropologue Hassan Rachik. Traduisez: il empêche l’émergence de toute individualité dont le prestige pourrait concurrencer celui du roi. Une anecdote illustre cet effet secondaire de manière particulièrement transparente. En 1986, le Maroc célébrait le «jubilé» de Hassan II, anniversaire de ses 25 ans de règne. Parmi les chansons à sa gloire diffusées ce 3 mars là par la RTM, il y avait ce fameux tube de Tina Turner, We don’t need another hero («nous n’avons pas besoin d’un autre héros»). Et pour que le message soit cristallin, les techniciens de la RTM avaient jugé utile d’insérer l’image de Hassan II à chaque fois que la mamy du rock entonnait son célèbre refrain… Plus près de nous, on ne s’explique pas autrement le fait que des cabales aient été régulièrement lancées, depuis le premier cercle royal, contre le premier ministre Driss Jettou. Coupable, simplement, d’être devenu populaire grâce à sa modestie et à sa bonhomie…
Le culte de la personnalité peut aussi voir pour effet… de ridiculiser involontairement l’objet du culte! Ainsi pouvait-on lire le 9 juin dernier, en Une du Matin du Sahara, le titre suivant: «Grâce à l’intervention personnelle de Sa Majesté le roi Mohammed VI, les Marocains pourront suivre 4 matchs du mondial de football 2006». Sauf qu’on a appris le lendemain que le cheikh Salah Kamel, détenteur exclusif des droits du mondial’intervention personnelle»…
Sur un mode plus sérieux, le culte de la personnalité a pour effet de bloquer les initiatives de développement. Combien de chantiers d’institutions sociales, arrivés à terme, sont-ils restés bloqués pendant des mois, en attendant que leur inauguration soit programmée sur l’agenda royal? On a même vu un centre d’hébergement flambant neuf pour étudiantes défavorisées, ouvrir ses portes à ses jeunes pensionnaires… avant de les expulser sans sommation, le responsable du centre ayant appris que le roi comptait l’inaugurer. Hors de question, dans ce cas, de démarrer l’activité du centre tant que Sa Majesté n’a pas coupé le ruban. Et tant pis pour la centaine de jeunes filles qui se sont retrouvées, d’un jour à l’autre, à la rue. De manière générale, déplore un élu local, «les villes de province bougent de visite royale en visite royale». Mais l’effet pervers le plus grave du culte de la personnalité, c’est qu’il confine l’objet du culte dans un total isolement. «Au cabinet royal, la stratégie de la hiba s’est muée, depuis longtemps, en mode de vie, soupire cet homme qui a eu accès, une brève époque, à ce monde particulier. Ses conseillers ont une peur bleue de déplaire au roi, donc ils n’osent remettre en question aucune de ses idées. Comment peuvent-ils le conseiller efficacement, dans ce cas? Imaginez un brain storming dans ces conditions…». L’entourage royal bataille dur, pourtant, et contre le roi lui-même s’il le faut, pour maintenir vivace le culte de la personnalité qui l’environne. On ne peut expliquer autrement le fait que la volonté de réduire le protocole, exprimée par Mohammed VI à ses débuts, n’ait pas fait long feu. Pourquoi ce gens là déploient-ils autant d’énergie pour perpétuer le culte de la personnalité royale? Parce que son abandon menacerait leur rentre de situation. Qui perdrait, si le culte de la personnalité n’avait plus cours? Les ordonnateurs du protocole, pour commencer. Et de manière générale, tous ceux dont ceux qui sont proches du roi. «Dans un système de culte de le personnalité, explique un sociologue, la politique consiste à mettre en œuvre ce que le prince est supposé penser. Par conséquent, le pouvoir réel découle de la capacité d’interprétation et d’anticipation sur les désirs du prince». Ceux qui détiennent ce pouvoir, par proximité avec le prince, auraient donc tout à perdre si le système du culte se délitait…

Comment peut-on en sortir?
Le Maroc serait-il dans une impasse? Pourrons-nous, un jour, tout en préservant le système monarchique, le ramener à des dimensions plus humaines ? Oui, répond Hassan Rachik, auquel répond, comme en écho, Mohamed Tozy. Mais à condition de proposer un système doctrinal alternatif. Il ne suffit pas, par exemple, de signifier aux Marocains «ça ne me dérange pas que vous ne m’embrassiez pas la main ». Parce que tant qu’il y en aura qui continueront à l’embrasser, et que ces gens là continueront à bénéficier d’avantages et de faveurs, personne n’empêchera l’élite de penser – même à tort – que rien n’a changé. Et de penser que, comme avant, les faveurs s’acquièrent, ou du moins se conservent, par la perpétuation des attitudes d’allégeance servile. Pour rester dans l’exemple du baisemain, il faut l’interdire clairement, justification doctrinaire à l’appui. C’est ainsi qu’a procédé le roi Abdullah d’Arabie Saoudite. Il a suffi d’un édit royal pour que plus personne, dans tout le royaume wahhabite, n’embrasse la main de personne.
Mais la doctrine ne suffit pas. Il faut aussi, et surtout, changer le mode de gouvernance. Tant que le roi restera l’unique dispensateur des grâces et des honneurs, tant que tous les hauts fonctionnaires publics seront nommés par un dahir signé de sa main, personne n’empêchera les candidats aux honneurs de faire assaut de servilité et d’idolâtrie. C’est la nature humaine, que de lécher les bottes de celui dont on attend quelque chose? Peut-être. Dans ce cas, autant réorienter l’allégeance vers les responsables politiques, en leur déléguant les nominations des hauts fonctionnaires. Eux ne sont pas «inviolables et sacrés», et ne disposent pas des formidables outils de propagande au service du roi. La servilité à leur égard ne pourra donc jamais aller bien loin. Et au moins, les partis politiques commenceront à attirer des profils valables, au lieu que ces derniers ne continuent à faire la danse du ventre autour du premier cercle royal, espérant follement y être admis un jour… Au fond, le meilleur antidote contre le culte de la personnalité, c’est l’institutionnalisation des relations de pouvoirs. Autrement dit, l’instauration de la démocratie. Une conclusion évidente, par laquelle on aurait pu commencer…


Encadrés

Discours royaux
Garde à vous… devant la télé!

A chaque discours, les autorités, élus et notables locaux se réunissent pour applaudir un écran de télé. Et gare aux absents!

A chaque discours royal, les autorités de chaque province, wali et gouverneur en tête, invitent les élus et notabilités locales à venir (costume/cravate de rigueur), suivre le discours… à la télévision! Ça s’appelle «l’insat» - littéralement, «l’écoute». Une écoute, on l’imagine ans peine, religieuse. Selon plusieurs témoignages, ceux qui osent parler pendant le discours sont fusillés du regard par les autorités locales. Les applaudissements finaux, en outre, sont systématiques. Quel que soit, évidemment le sujet de l’adresse royale.
Peut-on manquer une telle cérémonie. Oui, selon cet élu local, qui déclare: «personne ne tient vraiment rigueur à ceux qui ne viennent pas. Je le sais parce que j’ai manqué plusieurs cérémonies d’insat et qu’on ne me l’a jamais reproché. Mais je reste quand même un marginal. La majorité des invités continuent à se dire ‘on ne sait jamais’…». Et pour mieux les motiver, les cérémonies d’insat sont toujours l’occasion de distribuer quelques avantages: agréments de transport, décorations… Dans la wilaya du Grand Casablanca, on recensait encore, ces dernières années, des poèmes déclamés à la gloire de Mohammed VI, avant l’insat. Sous Hassan II, c’était systématique.

Cérémonie d’allégeance
Une mise en scène grandiose de la soumission

Le roi juché sur un pur sang, les élites de la nation qui se courbent à son passage, la bénédiction royale hurlée par des mokhaznis et réservée aux agents d’autorité… Pourquoi la bey’â constitue le sommet du culte de la personnalité.
En matière de culte de la personnalité royale, la cérémonie annuelle de «reconduction de l’allégeance» (tajdid al walae), qui se tient chaque année sur le parvis d’un des (nombreux) palais royaux du pays, est une sorte de feu d’artifice. Un spectacle grandiose dont l’unique finalité est de souligner la suprématie absolue du Seigneur, et l’obéissance absolue de ses sujets. A chaque fête du trône, 4 à 5000 dignitaires en jellabas blanches, venus des quatre coins du royaume, s’alignent sur le parvis du palais et cuisent stoïquement (rappelons que ça tombe le 30 juillet) pendant plusieurs heures, le temps que Sidna se montre. Malgré la volonté de modestie affichée par Mohamed VI à ses débuts, l’ordonnancement grandiose de la cérémonie d’allégeance, fixé il y a bien longtemps par le performer Hassan II, n’a pas varié d’un iota. Quand la porte monumentale du palais royal s’ouvre enfin au son des trompettes, le roi apparaît, chevauchant un splendide pur sang. Au fur et à mesure de son avancée (sur une bande de sable fin, prévue pour éviter toute glissade au cheval – l’effet serait fâcheux), les dignitaires en jellaba se courbent 5 fois et appellent en coeur à la grâce divine sur Sa Majesté – tandis que des mokhaznis (serviteurs du palais royal, coiffés des chéchias rouges des esclaves de jadis) leur hurlent, littéralement, le message de bénédiction du souverain. Se faisant face des deux côtés de la bande de sable, le gouvernement et les officiers des corps d’armée de haut rang ne font que regarder passer le pur-sang royal (non sans se courber). Mais le souverain ne leur fait pas l’honneur de s’arrêter face à eux. Ses faveurs, il les réserve à deux ministres en particulier: ceux de l’Intérieur (cette année c’est Chakib Benmoussa qui sera aux côtés de Fouad Ali El Himma), sortis du rang de leurs collègues pour prendre la tête des milliers de dignitaires du royaume. En première ligne, les walis et gouverneurs, agents d’autorité ayant quasiment le statut de vice-rois dans leurs provinces respectives. Pourtant présents, les députés et autres élus sont noyés dans la masse de suiveurs des gouverneurs. Et le message de bénédiction royale hurlé par les mokhaznis ne laisse guère de place au doute: «Walis, gouverneurs et caïds, mon Seigneur vous bénit et appelle sur vous la gloire divine!». Si la référence à l’autorité est accentuée, le suffrage universel, symbole de la souveraineté populaire est, pour l’occasion, hors sujet: seul Dieu – et le roi, son représentant sur terre – sont souverains. Que nul ne l’oublie!

C’est la fête!
Le «pavoisement», combien ça coûte?

Selon nos calculs, environ 150 millions de dirhams par an ! Et encore, on ne compte pas le budget des préfectures (au moins autant), ni les déplacement royaux imprévus et tout le cérémonial (hors budget) qui en découle…
Ce président d’une commune urbaine de taille moyenne se voit voter, chaque année, un budget «pavoisement» d’environ 100 000 DH, et estime plausible qu’il s’agisse là d’une moyenne nationale. Une somme au moins équivalente est débloquée, chaque année et pour sa seule commune, par la préfecture dont elle dépend administrativement. Mais ne retenons que la moyenne communale. Si on la multiplie par les 1497 communes que compte le royaume, on tombe sur la somme ahurissante de 149 700 000 DH, dépensée chaque année sur l’argent du contribuable, en drapeaux, portraits du roi, arches monumentales en plâtre, couronnes géantes en carton pâte, etc. Et si on compte les budgets «pavoisement» des wilayas et préfectures, alors c’est le double. Soit, les fêtes nationales sont faites pour être marquées, mais tout de même… Le plus regrettable c’est que ces budgets communaux là sont gérés comme tous les autres, c’est-à-dire de manière rarement honnête. Promenez vous n’importe quel jour, en dehors de toute fête nationale, et admirez les drapeaux des édifices publics: la plupart ont cessé d’être rouges depuis bien longtemps. Plutôt jaunâtres avec une étoile bleu pâle, il est fréquent qu’ils soient élimés, voire carrément déchirés. Que deviennent tous ces drapeaux flambant neufs qui, à chaque fête nationale, envahissent tout le pays? Pourquoi, à en croire cet autre président de commune (rurale, celle-là), on rachète le stock nécessaire de drapeaux et de portraits royaux… quatre fois par an ? Ces objets sont-ils à ce point auto-biodégradables?
Toujours sur le chapitre budgétaire, il faut signaler ces sommes supplémentaires exceptionnelles, débloquées en catastrophe par les communes et les préfectures, avant chaque visite royale impromptue dans une localité. Là-dessus, le règne de Mohammed VI est parti pour coûter beaucoup plus cher que celui de son père, vu qu’il ne cesse de sillonner le royaume pour inaugurer mille et un chantiers. A la grande joie de ses sujets, qui voient brusquement leurs trottoirs fleurir et leurs avenues se faire regoudronner en une nuit, alors qu’en temps normal, cela prend de longs mois… D’où vient l’argent? Pas du budget «pavoisement», en tout cas. Certains parlent de réaffectations budgétaires au détriment d’autres projets communaux, d’autres de commandes ultrarapides passées à des entrepreneurs privés rarement payés après coup…
Cela n’étonnera personne, il n’y a aucune charte de «pavoisement» à respecter en cas d’inauguration royale impromptue. «Si au moins, les instructions étaient précises, leur exécution serait une posture confortable, déplore cet élu local. Le fait qu’il n’y ait plus d’instructions, comme c’était le cas sous Basri, donne une plus grande liberté de manœuvre, ce qui se traduit toujours par de la surenchère. Il suffit qu’un gouverneur un peu angoissé dise «40 tapis, ce n’est pas suffisant pour Sidna, il en faut 80», pour que ça se fasse, sans que personne n’ose le contredire. Quelqu’un voudrait-il prendre le risque que Sidna ne marche pas confortablement ? Tout dépend, en fait, de la personnalité du wali, s’il est bien introduit au Palais, s’il est sûr de lui, de sa compétence et de son honnêteté… Si c’est oui à toutes ces questions, la dépense reste raisonnable. Sinon, ça peut devenir carrément indécent». On en arrive à cette aberration, palpable surtout depuis que Mohamed VI a lancé son Initiative nationale pour le développement humain (INDH): sans compter les frais de déplacement du roi, pris en charge par le Palais, les inaugurations de certains projets coûtent plus cher que les projets eux-mêmes!

«âcha l’malik!»
Les mécanismes de «l’allégresse spontanée»

Comment les caïds réunissent les foules, les transportent aux abords des cortèges royaux, leur distribuent fanions et photos… et leur dictent les slogans qu’ils doivent scander «naturellement»
Quand le roi passe, ses sujets doivent impérativement l’acclamer. Et pour cela, ils doivent être réunis et acheminés vers son point de passage – qu’ils ignorent, impératif de sécurité oblige. Résultat: c’est l’autorité locale qui se charge de les rassembler et de les acheminer sur le parcours de Sa Majesté, dont elle est toujours prévenue au dernier moment. Un caïd d’arrondissement raconte: «sous Mohammed VI comme sous Hasan II, les instructions peuvent tomber à tout moment du jour ou de la nuit, pour un délai qui peut descendre jusqu’à une heure! Mais il y a quand même quelques différences. Sous Hassan II, quand il fallait amener du monde, un ordre était donné au gouverneur en précisant uniquement le trajet, et le gouverneur se chargeait de quantifier le nombre de gens nécessaires pour qu’il y ait foule. Après, les super-caïds, puis les caïds se débrouillaient à coups de demandes (pressantes), assorties, si le besoin s’en faisait ressentir, de menaces (gentilles). Généralement, les gens obtempéraient parce qu’ils savaient qu’en cas de refus, l’obtention ultérieure de toute attestation administrative deviendrait problématique… Sous Mohammed VI, les menaces ont disparu. On a une peur bleue d’une réaction de groupe hostile, si les gens se sentent forcés de venir acclamer le roi ! Aujourd’hui, les caïds procèdent par la méthode «un prêté pour un rendu». Autrement dit, ils convoquent en particulier les gens qui reçoivent des aides sociales, les femmes dont les enfants ont bénéficié du programme national de vaccination… Du quantitatif, on est passé au qualitatif, c’est-à-dire qu’on choisit prioritairement les gens dont on est sûrs, et qui présentent le double avantage de venir et d’acclamer sincèrement le passage du roi. Mais attention: cette nouvelle méthode tient au fait que les caïds sont de plus en plus diplômés. Il ne s’agit en aucun cas de nouvelles consignes du ministère de l’Intérieur». Pendant l’attente du convoi royal, l’autorité locale assure le ravitaillement en eau, et le transport aller et retour (les bus des régies de transport urbain sont réquisitionnés – gratuitement, évidemment). Les habitants de chaque quartier sont encadrés par leur moqaddem qui s’adjoint, au besoin, le chaouch de son arrondissement. Dans les campagnes (c’était surtout valable sous Hassan II, mais en l’absence d’instructions contraires…), le passage du roi est annoncé par un crieur public, ou par… l’imam de la mosquée du village!
Mais il ne suffit pas de se masser sur le parcours du roi et de l’acclamer. Pour que l’allégresse spontanée soit totale, il faut du matériel: des photos de Sa Majesté et des fanions (généreusement distribués à la foule), ainsi que des slogans, déclinés sur divers supports. Les plus classiques sont les banderoles. Avant chaque passage royal, la DAG (Direction des affaires générales – il y en a une à chaque préfecture) dicte les textes aux caïds, lesquels rédigent ou font rédiger les slogans. Les thèmes varient en fonction des circonstances, et de l’objet du déplacement royal. Aux côtés de l’impérissable «que Dieu donne la victoire à notre seigneur», les slogans, un coup, condamnent le terrorisme, un autre, insistent sur les bienfaits de l’alphabétisation ou du «développement humain» (thème très en vogue, depuis le lancement de l’INDH), etc. Reste que la plupart des slogans scandés par les foules sont spontanés… en fait, entendus à la télé.

Presse officielle
Le cas Le Matin

Les titres drolatiques du Matin? Ils sont, le plus souvent, décidés à la MAP. Les photos du roi, chaque jour à la Une. C’est le Palais qui les choisit, et les envoie. Pour le reste, on brode… et ça rapporte!
Ce qui vaut pour la télévision publique vaut pour la presse officielle: toute activité royale, même la plus infime, doit être traitée en Une – ça a valeur de loi. On pense, bien entendu, à l’inénarrable Le Matin du Sahara et à son alter ego arabophone Assahra al maghribiya, les deux principaux titres du groupe Maroc Soir – des titres qui, malgré leurs ventes relativement modestes, se font un point d’honneur d’imprimer deux éditions par jour, pour ne rater aucun fait et geste du roi. Il serait en fait plus juste de parler de l’agence de presse officielle MAP, puisque ce sont ses textes sur les activités royales qui irriguent Le Matin et Assahra. Avec une consigne stricte donnée aux responsables d’édition des deux quotidiens: il ne faut jamais changer une virgule d’un texte de la MAP. Souvent, le titre de Une du Matin (qui doit impérativement être traduit en arabe pour Assahra) est choisi à la MAP. Quelqu’un au cabinet royal (qui? le secret est bien gardé) intervient aussi, souvent, sur le nombre de colonnes à allouer à telle information, ou à telle dépêche. Quant aux photos de Mohammed VI (il y en a une nouvelle chaque jour, toujours publiée en Une), elles sont systématiquement envoyées par le Palais. Qui les choisit? Sans doute le même mystérieux personnage du cabinet royal… Certaines sources, généralement très bien informées, disent que le roi choisit parfois ses photos lui-même… Mais à ce stade, comment distinguer les infos confidentielles des légendes ? Ce qui est certain, c’est que la Une de ce qui a longtemps été présenté comme le premier quotidien du royaume est décidée en dehors des locaux de ce même quotidien.
La tonalité des titres du Matin, tous les Marocains la connaissent. «SM le Roi Mohammed VI s’enquiert» de ceci, «lance les travaux» de cela, «accomplit la prière du vendredi» à telle mosquée, etc. Et encore, il s’agit là d’activités clairement identifiées. Considérer qu’il s’agit d’informations intéressantes pour le lecteur est, après tout, un choix éditorial souverain. Mais que se passe-t-il si SM le Roi ne fait rien, un jour, de précis et d’identifiable? Le Matin ne recule pas pour autant et titre «Intérêt constant de SM le Roi pour le développement humain», ou toute autre formule qui ne veut rien dire, mais qui a l’avantage d’entretenir le culte de la personnalité sur une base quotidienne. On a même vu, récemment, ce titre de Une: «La visite royale à la wilaya d’Oujda imprime une nouvelle dynamique à l’essor de la région». Mohammed VI, lui, avait quitté Oujda la veille. Mais les effluves qu’il y avait laissés étaient suffisantes pour que Le Matin en fasse sa Une.
Faut-il parler du corps des articles? Leur structure est toujours la même: cela commence invariablement par «SM le Roi Mohammed VI» (le tout, en lettres majuscules) a fait telle ou telle chose, détaillée selon les strictes indications de la MAP, donc du dossier de presse officiel. A la suite de quoi on apprend que Sa Majesté a été saluée, à son arrivée sur le site de son activité du jour, par tel, tel et tel haut personnage (leur liste, toujours exhaustive peut dépasser 20 lignes); et qu’à cette occasion, il a décoré untel et tel autre. S’il s’agit d’une audience royale, aucun des présents dans la salle n’échappe à la sagacité de la MAP, donc du Matin (qu’il s’agisse ceux qui «accompagnaient» l’invité royal ou de ceux parmi nos officiel qui «ont assisté» à l’audience). En revanche, ce que tous ces gens se sont dit au juste, la teneur des «messages» qu’ils se «remettent» régulièrement les uns aux autres ou, tout simplement, l’enjeu réel de telles audiences… tout cela ne concerne en rien les lecteurs. Idem pour les télégrammes de vœux reçus par Mohammed VI ou envoyés par lui. Les lecteurs du Matin ont toujours droit aux textes complets. Comme personne ne les lit jamais, personne ne peut se rendre compte du fait qu’il s’agit le plus souvent de «copier-coller» assez visibles. Dernièrement, deux télégrammes royaux publiés l’un au dessous de l’autre contenaient, à peu de choses près, le même texte. Il s’agissait pour le roi de féliciter, à l’occasion de leurs fêtes nationales respectives, les présidents de l’Algérie et du… Cap Vert! Il est pourtant permis de penser que nos relations avec notre belliqueux voisin sont légèrement plus stratégiques que celles avec une lointaine île d’Afrique Australe. Il n’empêche. On ne demande pas aux lecteurs du Matin de penser, mais d’ingurgiter. L’essentiel est de ne jamais oublier que toute activité royale, de quelque nature qu’elle soit, est d’une importance capitale. Il n’appartient ni au Matin, ni à ses lecteurs, de les hiérarchiser, et encore moins de les analyser. A moins, bien entendu, qu’il ne s’agisse de louer la «vision stratégique de Sa Majesté en matière de» ceci ou cela… Rassurons-nous, il en a une pour chaque sujet, à en croire l’éditorialiste Hassan Alaoui. A noter que, contrairement à Moulay Ahmed, son illustre prédécesseur au Matin, ce Alaoui-là n’a aucun accès au roi pour se permettre de décliner ses «visions». Manifestement, il improvise…
Il est vrai qu’il y a autre chose à lire que Le Matin. Il est vrai que Le Matin ne vend que 25 000 exemplaires en moyenne chaque jour – trois fois moins qu’Assabah, le premier quotidien du royaume. Alors, épiphénomène? Non, car malgré sa ligne éditoriale plutôt particulière (Moulay Driss Alaoui Mdaghri, un ancien ministre de l’information de Hassan II, disait avec finesse qu’on y trouve «de l’information officiellement fiable»), Le Matin reste, de loin, le premier support publicitaire du royaume. Ou est-ce plutôt à cause de sa ligne éditoriale? Dans un marché ou le boycott publicitaire des journaux indépendants est une pratique encore répandue, les annonceurs, l’élite économique du royaume, ne veut prendre aucun risque. Le roi veut un non-journal comme ça? Alors c’est là qu’il faut apparaître. Mieux: c’est là où il faut publier des encarts publicitaires particuliers, félicitant le roi et appelant sur lui la bénédiction divine à chaque occasion (une fête nationale, son anniversaire, celui de n’importe quel membre de sa «glorieuse famille»)… TelQuel avait fait le calcul, en 2004: en deux jours de fête du trône, Le Matin, L’Opinion et L’Economiste avaient publié pas moins de 117 annonces de vœux déférents, totalisant un chiffre d’affaires d’environ 2 millions de dirhams. En deux jours ! Mieux : alors que pour une publicité «normale», les pratiques du marché font que des réductions de 30 à 50% sont accordées aux annonceurs, sur ces encarts là, zéro réduction! Ou alors un maximum de 10%, si on insiste énormément. «On ne fait pas de dégressif pour les vœux de Sidna», nous avaient répondu, à l’époque, les responsables commerciaux de ces trois quotidiens. Par Ahmed Reda Benchemsi (Prix Samir Kassir 2007)