Neige d’avril,  à  Salah Stétié | Cécile Oumhani
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Cécile Oumhani   
 
Neige d’avril,  à  Salah Stétié | Cécile Oumhani
Salah Stétié
Splendeur de la neige, don d’avril au paysage qui advient. Il y a une heure à peine, Salah Stétié, vous m’avez confié votre valise, le temps d’aller acheter un journal avant d’aller prendre place sur ce train qui nous ramène de Montpellier à Paris. Vous me laissiez votre valise bleue et inscriviez ainsi l’espace d’un instant la mémoire d’une rencontre. Puis vous m’avez montré le chemin vers cette voie B, alors que j’allais m’en écarter par distraction, par ignorance. Splendeur de la blancheur où s’efface le ciel d’avril, ultime voile derrière la silhouette d’arbres devenus les signes resplendissants du poème qu’écrit ce matin. La poésie est quête menée au-delà de soi vers des sources tour à tour lumineuses et obscures, qui s’offrent, se dérobent puis se donnent à nouveau. Elle est poignante traversée, marquée par la brûlure de lectures vécues dans une fulgurance renouvelée au fil du temps. Elle est quête dans des contrées intérieures où continuent de résonner les voix qui ont fait de nous leur demeure. Splendeur de l’impalpable en ce jour d’avril advenu au lendemain de ce qui fut communion. Vos poèmes m’ont accompagnée des années durant, livres emportés avec moi pour être sûre de pouvoir vous lire et vous relire là où je me trouvais. Et aujourd’hui je voudrais être certaine de ne pas laisser s’échapper ce que vous nous avez dit de la poésie, de l’exil, de la Méditerranée, de l’alphabet phénicien, de cette étoile polaire si précieuse aux marins de Phénicie. Je ne voudrais rien perdre de ce que vous nous avez montré de choses à la fois grandes et très simples, de ce que vous nous avez offert avec la puissance de votre verbe tranquille, la sérénité d’un regard tourné aussi vers l’invisible et cet «autre côté brûlé du très pur». A l’heure du thé, j’ai cherché quelques mots pour vous dire ce que vous représentiez pour moi dans ma recherche en poésie. Des mots si pauvres, des bribes de ce que je ressentais… Et vous m’avez embrassée, scellant d’un geste une paternité poétique. L’assurance que la profondeur de mon émotion avait été entendue… Splendeur d’un matin d’avril que le paysage a décidé de faire poème. Dans les loges, nous sommes huit poètes méditerranéens à nous recueillir avant notre lecture. Assis à mes côtés, vous m’offrez ces mets qu’on nous a apportés et vers lesquels je n’ose tendre la main. Je vous dis tout ce que le français de vos poèmes m’a donné de la langue arabe, de la culture arabe. Je vous remercie aussi de m’avoir ouvert ce chemin vers Badr Chakr es-Sayyâb avec votre traduction des Poèmes de Djaykour. Splendeur du printemps qui se fait blancheur immaculée. Quelques heures plus tôt, vous nous avez lu ce que vous avez présenté comme votre testament. Vous nous avez rappelé que la poésie n’était pas seulement souffrance et vous nous avez cité Le Cantique des Cantiques. Votre présence est seuil vers des hauteurs, des profondeurs qui nous échappent et les pauses de votre voix sont plénitude poétique, signes d‘une voie possible à qui serait prêt à se mettre en quête. Splendeur de la neige, don d’avril au paysage qui advient. Vous m’avez confié avec votre valise la mémoire des mots et de silences, ce qu’il importe d’emporter avec soi sur le chemin. Puis vous m’avez ramenée vers la voie B, soulignant la haute exigence du poète, celle qui se nourrit aussi du silence et l’accueille alors même que les mots qu’il serait tenté d’écrire ne jailliraient pas de l’incandescence. Splendeur d’un matin d’avril qui écrit le poème. Sur la scène du théâtre de l’Université Paul Valéry hier soir, je n’ai pas trouvé de mots après votre lecture et je vous ai embrassé moi aussi pour vous dire le mystère des filiations poétiques qui courent en nous lorsque nous écrivons.

Cécile Oumhani

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