Voyages contemporains à travers les mythes | Wajdi Mouawad, Littoral, Incendies, Forêt, théâtre moderne, tragédie antique, Christian Gangneron, Magali Léris
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Camille Soler   
 
Voyages contemporains à travers les mythes | Wajdi Mouawad, Littoral, Incendies, Forêt, théâtre moderne, tragédie antique, Christian Gangneron, Magali Léris«On ne sait jamais comment une histoire commence.» C’est ainsi que nous interpelle Walid dans le brouhaha des spectateurs mis en lumière, soudain gênés de n’avoir pas sondé l’intrusion singulière du jeune homme parmi eux. Impossible donc, de se retrancher derrière la pénombre traditionnelle des salles de théâtre: Walid a quelque chose d’important à nous dire et il a besoin de nos regards.

C’est à peu près dans la même urgence que Wilfrid désigne de son regard ceux qui représentent «monsieur le juge», auquel il se confie. Chacun est tiré de son lit par une sonnerie de téléphone qui lui annonce la mort du parent. Chacun doit affronter l’absurdité du quotidien qui heurte le tragique, les petits mots de circonstance, les pleurs des uns, les maladresses des autres, les souvenirs et au-delà pour comprendre, accepter et avancer. Tous deux sont issus d’un imaginaire commun, celui de Wajdi Mouawad et -fruit du hasard - les deux spectacles se font écho d’une salle à l’autre de la région parisienne, formant le pendant masculin d’Incendies présenté la saison dernière au théâtre de Malakoff. A travers les voyages organiques et imaginaires de Wilfrid et Walid, c’est à une virée à travers les mythes à laquelle nous sommes conviés.

Visage retrouvé, Un obus dans le cœur
Adaptation théâtrale du roman éponyme, Visage retrouvé, Un obus dans le cœur a été écrit pour Christian Gangneron. Au terme de nombreux échanges à distance entre l’auteur et le metteur en scène, le texte a donné lieu au monologue de Walid, interprété par Olivier Constant. « Frère jumeau de la guerre », le jeune homme est appelé à rejoindre l’hôpital où sa mère mourante expire son dernier souffle. Walid est seul, traverse le froid de la ville et tous les états de conscience - de la mégalomanie enfantine à la violence adolescente- qui l’ont menés jusqu’ici avant de pouvoir enfin maîtriser la terrifiante vision de la mort. Car de ce bus qui le conduit vers l’hôpital à celui de son enfance qui flamba sous ses yeux, du pays chaud en guerre au pays froid en paix, le temps s’est écoulé sans calmer les angoisses.
Christian Gangneron a choisi de matérialiser ce mouvement permanent d’un pays à l’autre, du songe à la réalité par une porte d’entrée opaque autour de laquelle Walid trépigne et divague. Atteint d’une légère prosopagnosie qui l’empêche de reconnaître sa mère et d’en accepter la perte, il repasse le film de sa vie, incarne des personnes sans visages et pourtant familières à sa condition d’homme en devenir. De la violence d’une interprétation soucieuse de sa contemporanéité s’échappe un langage oral à la fois réaliste et poétique qui a amené le jeune acteur à interroger les jeunes qui ont pu assister au spectacle: «par où dites- vous «je t’aime» à vos mères demande –t-il? Comment recevoir la violence des évènements?»

Voyages contemporains à travers les mythes | Wajdi Mouawad, Littoral, Incendies, Forêt, théâtre moderne, tragédie antique, Christian Gangneron, Magali LérisLittoral
La mise en scène de Littoral par Magali Léris offre une tout autre approche de l’écriture de Wajdi Mouawad. Leur première rencontre à Bruxelles en 1998 lors de la tournée de sa création a été vécue comme une révélation bouleversante. Littoral conte l’aventure d’un orphelin qui traverse l’océan pour offrir une sépulture convenable à son père, cet inconnu qui vient de le quitter. Simone, Amé, Joséphine et tous les autres rencontrés au cours du périple sur la terre natale de son père forment ensemble le chœur qui prend part à l’histoire de ce Télémaque des temps modernes. Wilfrid grandit grâce à ces enfants qui lui renvoient une image autrement plus violente de la douleur. Réciproquement, leur rencontre avec cet étranger providentiel lié à la terre par ses origines leur permet de vivre enfin l’enfance qui leur a été confisquée en tirant un trait sur la guerre et son triste héritage. La troupe est réunie autour de ce corps en retrait, touchant dans sa façon de rappeler à ses enfants le malaise de son état de putréfaction. La prosopopée donne lieu à l’expression de la sagesse du père universel distant et protecteur autant qu’à l’innocence de cet enfant gâté et capricieux qui se refuse d’aller au bout de sa propre mort.

Contrairement à Christian Gangneron, Magali Léris n’a souhaité représenter sur scène ni entrée ni sortie. Pour elle, l’histoire en elle-même est emprunte d’une force de vie en mouvement qui suggère déjà l’issue heureuse. Quelques draps étendus sur la scène suffisent à illustrer l’épopée pour des acteurs qui portent en un souffle commun une histoire dans laquelle ils se sont tous intimement investi. Chacun a retrouvé dans Littoral une once de sa propre histoire qui les pousse à chaque représentation à s’envelopper des personnages bouleversants qu’ils interprètent. «Il faut faire avec ce qu’on est dans ce genre de spectacle, Wajdi Mouawad est tellement sincère avec ce qu’il écrit, il ne faut pas avoir peur d’entrer dans le gouffre, puisqu’on en sort» explique Séverine Debels qui interprète Simone. Celle-ci est une éveilleuse de consciences. Elle bouscule ses contemporains, rassemble les énergies dans un élan positif dont elle parsème les effluves, et convainc Amé, ce « chef de guerre » auteur d’un parricide, et déjà entré dans un bouleversant processus de déshumanisation, de poursuivre l’aventure avec la jeune troupe. Eddie Chignara qui interprète cette figure oedipienne nous confie une anecdote: les journalistes de Radio Orient ont vu en lui l’incarnation du prisonnier politique Samir Geagea chef d’Al Quwat al Lubnaniyya (Forces libanaises, FL) incarcéré à Beyrouth et duquel ils étaient persuadés que l’acteur s’inspirait! C’est dire combien les représentations de ces œuvres résonnent dans le paysage international contemporain.

Wajdi Mouawad construit avec l’histoire un rapport d’amour par l’intermédiaire des corps des acteurs sur la scène, avec lesquels il travaille aux réalisations de ses pièces. Nul besoin de décors outranciers pour porter ces textes à la scène : l’espace est déjà organiquement rempli de ces mots qui dessinent les corps des personnages et leurs mouvements.

A travers ses oeuvres, l’auteur et metteur en scène confronte les douleurs intimes à celles de la guerre. Elles abordent sans complaisance la difficulté de vivre dans un pays de paix qui, dans un zapping incessant et sordide, est confronté de près ou de loin à des contrées qui évoquent tantôt les jardins du paradis, et bientôt les misères de la guerre. Et si ces contrées ne sont jamais nommées, c’est pour que tous ceux qui auront accès à l’œuvre puissent y reconnaître une parcelle de leurs histoires.

Pour autant, ces histoires ne se réduisent pas à la seule approche de la guerre: c’est de l’humanité dans toute sa fragilité dont il est question. Est-ce parce qu’il ne se préoccupe que de l’histoire particulière qu’il va raconter, sans songer au propos de ses œuvres que Wajdi Mouawad nous dit tant de la complexité de nos rapports au divin, au réel, à nous même? L’auteur confronte les conflits intercommunautaires aux conflits intérieurs, dans ce mouvement constant entre l’intime et le collectif, où réel et imaginaire coexistent, faute de pouvoir accepter la réalité telle qu’elle est et d’adopter les attitudes attendues par les pairs dans les situations extrêmes. Car les personnages ne dominent pas toujours leurs pensées ni leurs actes: l’imprévisible a tôt fait de déconstruire les schémas prédéfinis du «savoir vivre» pour laisser libre cours à l’expression inconsciente et instinctive de l’être profond.

L’écriture oscille ainsi entre conte oriental et odyssée mais toujours dans un langage réaliste emprunt de métaphores qu’il est délicat de porter à la scène tant les mots sont chargés de sens: «Je me suis attachée à travailler avec les comédiens sur un rythme très rapide, et qui n’interprète pas, raconte Magali Léris. Au lieu de jouer sur les mots, ils jouent sur les situations profondes. Et l’histoire qu’ils racontent, qu’ils la déroulent devant nous le plus vite possible pour qu’on soit embarqués avec eux et qu’à aucun moment on ne s’appesantisse.»
Littoral est une oeuvre réconciliatrice de la tragédie antique avec le théâtre moderne. L’individualisme et sa solitude s’y avèrent vaincus par la dimension altruiste et l’empathie nécessaire à la réalisation de soi, où l’histoire individuelle devient affaire commune. Mais les personnages, qui n’échappent pas aux figures universelles des textes anciens et plus modernes dont l’auteur s’inspire, sont pourtant bien les seuls à tenir les ficelles de leurs destins: livrés à eux-mêmes, c’est par les choix indispensables et parfois douloureux qu’ils feront que la trame de l’histoire se dénoue sous nos yeux, avec la fluidité d’une étoffe qui viendrait se déplier sur un corps découvert et frileux.

Après Incendies et Littoral, Wajdi Mouawad créera au printemps Forêt, un troisième volet à ce qui formerait un triptyque, et qui réunira sur scène des acteurs canadiens et français parmi lesquels on devrait reconnaître Olivier Constant. Par ailleurs, on pourra retrouver dès le mois de mars le comédien Renaud Bécard (Wilfrid) dans Rêves du même auteur, mis en scène par Guy Pierre Couleau au théâtre Firmin Gémier à Antony.

Camille Soler
(23.03.05)