«Les désorientés» d'Amin Maalouf: une saudade levantine | Amin Maalouf, Marianne Roux Bouzidi, jeunesse beyrouthine, Ed. Grasset
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Marianne Roux Bouzidi   

«Les désorientés» d'Amin Maalouf: une saudade levantine | Amin Maalouf, Marianne Roux Bouzidi, jeunesse beyrouthine, Ed. GrassetAdam et non Amin. Adam, est le personnage principal des Désorientés, il porte le prénom de notre ancêtre à tous, celui de « l'humanité naissance » alors qu'il se considère appartenir à «une humanité qui s'éteint». Il y a chez Adam beaucoup d'Amin Maalouf. En effet, dans son dernier roman l'écrivain et désormais académicien, abandonne les fresques historiques pour raconter le monde contemporain sans perdre de sa maestria littéraire. Il revisite sa jeunesse beyrouthine et nous fait partager les souvenirs, les rêves et désillusions d'une bande d'amis que les années et les « événements » (euphémisme employé par les Libanais pour ne pas prononcer le mot guerre) ont séparés.

Bien que le Liban ne soit jamais mentionné, pas plus que les différents acteurs de la guerre, il est évident qu'il est ici question du pays du Cèdre. On comprend la volonté de l'auteur, qui émane d'une certaine pudeur, de ne pas parler frontalement de la guerre pourtant omniprésente dans le récit. Il choisit de l'évoquer à travers les répercussions qu'elle a engendrées sur un groupe de jeunes étudiants au début des années 70. Adam, Bilal, Sémiramis, Mourad, Tania, Albert, Naïm et les deux Ramz, tous étudiants à l'université, formaient le " Cercle des Byzantins" et se retrouvaient, un verre à la main, pour refaire le monde. Conformément à l'esprit du temps et des affrontements idéologiques d'alors, ils se définissaient comme Camusiens, Sartriens ou Voltairiens et pensaient que leurs idées pouvaient « peser sur le cours des choses » tels les héros balzaciens de l'Histoire des Treize. C'était compter sans la tragédie de la guerre qui contraint à choisir un camp : s'exiler comme Adam ou Naïm, prendre les armes tel Bilal ou rester, au risque de se compromettre, à l'image de Mourad et Tania...

C'est justement la mort imminente de son ancien ami Mourad qui va ramener Adam au pays, 25 ans après. Arrivé trop tard pour dire adieu à son camarade il décide cependant de rester quelques jours et entreprend, à la demande de sa veuve, de réunir la bande d'amis de l'université. Hébergé dans l'hôtel de la belle Sémiramis, niché dans une vallée de pins d'Alep, Adam retrouve peu à peu cette douceur de vivre orientale et redécouvre « la joie charnelle de se sentir sur sa terre natale ». Les réminiscences heureuses sont là, mais aussi les reproches, à l'instar de ceux que Tania lui assènent : elle pense que l'exilé, devenu entre temps l'étranger, ne devrait pas à avoir à juger ceux qui sont restés pendant la guerre pour sauver leur patrie.

Dans de très beaux passages Amin Maalouf évoque le thème douloureux de l'exil, qui condamne l'émigré à regarder le monde de deux lieux différents, sans appartenir entièrement ni à l'un, ni à l'autre. Le dilemme est toujours présent malgré le quart de siècle écoulé : quels sont ceux qui ont eu raison? Ceux qui ont fui et gardé les mains propres, ou ceux qui ont défendu leur terre et leurs racines au prix de « compromis pourris » avec l'occupant ? Deux engagements distincts qui vont façonner des destins de vie différents...mais peut-on blâmer les premiers davantage que les derniers ? Peut-on renouer de vieilles amitiés et pardonner les trahisons ? Rien n'est simple car si pour les uns, l'abandon du pays s'est fait au nom de la fidélité à des valeurs, pour les autres c'est la fidélité au pays qui a mené à la trahison même de ces valeurs. On retiendra que Maalouf ne tombe jamais ni dans le jugement, ni dans le manichéisme, la complexité des sociétés du Levant ne supportant pas ce genre de simplifications...
Les exilés, qu'il s'agisse d'Adam devenu historien à Paris, de Naïm journaliste au Brésil ou d'Albert conseiller du Pentagone aux États-Unis, semblent mener en apparence des vies tranquilles loin des tourments intérieurs... mais ceux-ci sont-ils peut-être tout simplement enfouis dans leur subconscient, telles des mines prêtes à se fragmenter au moindre effleurement ? Leurs compatriotes restés au pays ont réussi économiquement, à l'image de Mourad qui a bénéficié de la corruption et de Ramez et Ramzi qui ont construit des palais aux riches émirs du Golfe grâce à l'argent du pétrole (mais conduira l'un des deux eux à se faire moine et se retirer du monde...) Seule Sémiramis sort du lot, femme indépendante, elle a su jalousement préserver sa liberté et s'affirmer en dépit de la perte de son premier amour tué au combat.

Toutefois, aucun n'a pu échapper à son assignation religieuse, cette étiquette indélébile qui vous marque à jamais du sceau communautaire dans un pays où l'on se définit en tant que « chrétiens » ou « musulmans » et ce, en dépit de la croyance intime. On pense ici au magnifique essai du même auteur, Les identités meurtrières, qui analyse les rouages de cette escalade identitaire qui a conduit le pays à la désagrégation.

Adam réalise douloureusement que la religion s'est imposée en tant que nouvel étendard pour diviser la population et enterrer définitivement les derniers souffles d'espoir portés par la Nahda puis le panarabisme, condamnant ainsi son pèlerinage pour le transformer en chimère: «De la disparition du passé, on se console facilement; c'est de la disparition de l'avenir qu'on ne se remet pas. Le pays dont l'absence m'attriste et m'obsède, ce n'est pas celui que j'ai connu dans ma jeunesse, c'est celui dont j'ai rêvé et qui n'a jamais pu voir le jour.»

Le schéma narratif du roman, non linéaire et polyphonique, accorde une juste place à chaque personnage et les aller-retour dans le temps relatent leur évolution sur les trente dernières années. Aux côtés du « je » d'Adam et de son journal, se joint le regard d'un autre narrateur, qui donne l'impression de l'observer avec bienveillance et dont on devine qu'il est celui de l'auteur. À cela s'ajoutent les lettres conservées depuis plus de deux décennies et les messages reçus de la part de ses amis durant son séjour. Ce procédé maintient le lecteur en haleine et tisse les fils de l'intrigue tout au long du récit.

Dans son dernier ouvrage, Amin Maalouf nous parle avec une grande justesse et une délicatesse toute levantine de la noblesse des sentiments que sont l'amour et l'amitié. Les pages se tournent toutes seules, son talent de conteur oriental nous transporte avec émotion dans ces contrées autrefois bénies et désormais meurtries. Nul doute que ceux qui y ont séjourné ou en sont originaires seront envahis de nostalgie, comme on peut l'être en écoutant « Li Bayrout » de Fayrouz. Les autres découvriront un roman à portée universelle et une occasion de décentrer leur regard sur une région du monde perçue uniquement sous le prisme de sa violence, au mépris de la grandeur de sa civilisation.

Reste à savoir si «Les Désorientés», ceux qui se sont égarés parce qu'ils ont perdu leur Orient, sont voués à disparaître comme le croit Adam ou à vivre en sursis, avec leurs illusions, comme nous tous.

 



Marianne Roux Bouzidi

10/02/2013