Sur les traces de Shawki au Liban | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
 
Sur les traces de Shawki au Liban | Jalel El Gharbi
Statue de Shawki à Zahlé.
Zahlé doit sa prospérité à cette situation géographique. Malgré la chaleur torride, la fraîcheur se fait sentir. On devine l’eau du Berdawni si fraîche. L’ombre est si dense que les lampes allumées ne sont pas un gaspillage inutile. La ville est enfouie sous la verdure et l’on a du mal à imaginer que plus de 150 000 âmes y vivent. Les Zahliotes surnomment leur ville la «cité du vin et de la poésie». Du vin, il en coulait dans cette cité poétique.
Je n’aurais opposé aucune résistance à naître à Zahlé!
Ici, c’est le pays de Saïd Akl. J’ai une pensée pour ce poète. Cela fait des années qu’il ne lit plus que L’Odyssée et l’Iliade. Il y a trop de livres inutiles, dit-il. Ses traductions de Homère sont un enchantement. Dommage qu’il ait commis quelques textes en dialectal.
Mais Zahlé ne pense pas trop à ses enfants illustres. Ils sont plus de deux cent mille à avoir essaimé partout: en Australie, en Amérique, surtout.
Mais cela ne dit pas pourquoi cette ville a donné autant de poètes, autant de journaux, autant d’intellectuels et d’hommes politiques. La ville a donné plus de vingt journaux dont certains paraissent encore. D’où lui vient cet esprit de tolérance qui fait vivre ensemble trois évêchés: le premier pour les Grecs catholiques, le deuxième pour les maronites et le troisième pour les Grecs orthodoxes en plus du Dar al Ifta pour les musulmans. Quarante églises et trois mosquées y sont implantées et aspirent au même ciel.
En 1885, la ligne de fer entre en fonction. Elle profite à la ville qui devient le lieu de villégiature préféré de tout le Moyen-Orient. La noblesse de Damas, de Bagdad et surtout celle du Caire y viennent pour la fraîcheur estivale. Un estivant était particulièrement attendu: le poète Ahmed Shawki (1868-1932) . Ce sont surtout les poètes de la région qui l’attendaient: Khalil Moutran, surtout. Avec Shawki, venait aussi Mohamed Abdel Waheb.
Et Zahlé s’enivrait de son vin (surtout de son excellent et tout aussi sain Arak), de la poésie de Shawki et de la voix de Abdel Waheb qui devait retentir jusqu’aux colonnes de Baalbek dont Jean Cocteau dit qu’elles «pendent du ciel».
L’écho de ces séjours nous parvient encore avec le poème de Shawki: «Ya jarata al-wadi » (O voisine du fleuve) chanson interprétée aussi par Fayrouz. Cette voisine du fleuve, c’est le Liban voisin de l’Egypte, c’est aussi Le Caire, ville voisine du Nil et c’est, comme l’Arlésienne, une figure de Zahlé. Dans les trois cas, il s’agit d’un détour pour signifier une aspiration profonde, une langueur inexplicable et un désir d’essence poétique.
Les deux berges du Berdawni sont occupées de restaurants. Zahlé: capitale mondiale du mezzé, on y mange un pain tout frais, tout croustillant qu’une Zahliote fait sous votre regard. Il y a un sourire propre à Zahlé. Il comporte des connotations que j’ai rarement perçues ailleurs. Une jeune Libanaise me surprend fredonnant pour moi «Ya jarata al-wadi». Inutilement. Jalel El Gharbi
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