L’interminable retour d’Ulysse | Eloy Santos, Vincenzo Consolo, Mario Nicolao, Alfred Heubeck
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Eloy Santos   
  L’interminable retour d’Ulysse | Eloy Santos, Vincenzo Consolo, Mario Nicolao, Alfred Heubeck Entretien avec Vincenzo Consolo

Dans la mer de brouillard qui enveloppe la littérature contemporaine, il y a encore des voyageurs aux longs cours, capables de prendre des risques. Des voyageurs qui n’oublient jamais de mettre dans un coin de leur valise les quelques cartes nautiques indispensables pour affronter les routes aventureuses de l’imagination se cognant à la réalité. Parmi celles-ci on trouvera sans nulle doute l’Odyssée, mythe fondateur de la Méditerranée, épopée étrange et méridienne d’un homme aux prises avec les monstres et les souffrances d’un univers adverse, avant d’accomplir le retour à sa terre d’origine. Dans l’œuvre du romancier sicilien Vincenzo Consolo, l’Odyssée est aussi clé et pilier, source incessante d’inspiration et de réflexion poétique et humaniste, en particulier dans son roman Ruine immortelle (1994), au titre clairement homérique, ou dans le livre qui regroupe ses dialogues avec Mario Nicolao sur ce même thème, Il viaggio di Ulysse (1999). Consolo, voyageur clairvoyant, voix esthétiquement la plus rigoureuse et la plus éthique de la littérature italienne contemporaine, retrace pour nous son périple entre les ondes immortelles de l’œuvre d’Homère.

Quand avez-vous lu l’Odyssée?
Je l’ai lu il y a quelques années, poussé par je ne sais trop quoi. Je devais accomplir une sorte de «revisitation» de la Sicile, la regarder avec des yeux complètement désenchantés. J’avais l’impression d’être une sorte d’Ulysse qui essaie de fouler à nouveau le sol de sa patrie, en vain. Moi, mon Ithaque, je ne la retrouve plus. Alors je me suis saisi de ce motif littéraire, du premier grand poème de notre civilisation: l’Odyssée, plus encore que l’Iliade, qui est le poème des héros. L’Odyssée en revanche est un roman, un roman très humain avec ce personnage humain qu’est Ulysse.

Du point de vue narratif, c’est une œuvre plutôt complexe.
Il est intéressant d’observer les changements de personne. Le récit commence avec une troisième personne, puis revient au «je». La première partie, appelée Télémaquie, est une recherche de la propre identité: Télémaque est en quête de nouvelles de son père, ce qui est narré à la troisième personne. C’est l’auteur que nous appelons Homère qui nous raconte la recherche du jeune homme. Et cela correspond aussi au roman d’initiation, de formation et de maturité.
L’Odyssée en tant que telle commence quand Ulysse débarque dans l’île de Phéaciens après toutes les péripéties qu’il a accompli, jusqu’à cet épisode extrême de la tempête durant laquelle il régresse au stade animal, nu, les poumons remplis d’eau saumâtre. C’est précisément à la cour d’Alkinoos, quand il écoute l’aède raconter l’épopée de la guerre de Troie et parler du cheval qu’il a inventé, qu’Ulysse se met à pleurer et révèle son identité. Il y a un phénomène étrange, parce que l’on retrouve une scène identique lorsque Télémaque (fils d’Ulysse) se met lui aussi à pleurer en écoutant l’aède raconter cette même histoire à la cour de Ménélas. J’imagine que ces deux scènes, celles du fils et du père qui se cachent le visage dans leur manteau et pleurent à la riévocation de la guerre de Troie, se déroulent au même moment.

Ce qui arrive aux personnages de l’Odyssée est inexplicable si l’on ne connaît pas l’autre épopée homérique, l’Iliade, le récit de la guerre entre les Grecs et les Troyens.
Cette guerre est scandale et cruauté: c’est pourquoi l’Odyssée est une poème d’expiation. Ulysse porte en lui ce sentiment de culpabilité parce qu’il a non seulement participé à cette guerre, mais aussi parce qu’il est l’inventeur du cheval, c’est à dire de l’arme déloyale qui a permis de mettre fin à la guerre après qu’Ilion eut été dévastée. Ulysse se sent donc afligée du poids de cette grande faute, son voyage de dix ans est en ce sens un voyage d’expiation. Donc Ulysse va à l’encontre de tous les désastres possibles et inimaginables. Il y a des moments d’oubli, d’enchantement, la déesse Circé, toutes les violences de la nature, les Lotophages, les Lestrygons, bref toutes les péripéties les plus incroyables, les plus extrêmes.
Au royaume d’Alkinoos, Ulysse révèle son identité. Avant cela, avant qu’il soit découvert par Nausicaa et amené à la cour de son père, il n’était qu’un naufragé inconnu. Mais lorsqu’il se met à pleurer et que tout le monde lui demande «Dis-nous pourquoi tu pleures en écoutant la destinée des Danéens et des Troyens», il change de personnalité, et l’Odyssée se poursuit à la première personne. Il répond: «Je suis Ulysse, fils de Laërte; mes ruses sont connues de tous les hommes et ma gloire est montée jusqu’au ciel...», puis il parle de sa terre avec une nostalgie lacérante. Il décrit les îles proches d’Ithaque et dit de cette dernière: «Elle est hérissée de rochers, mais c’est une belle nourrice de jeunes hommes». Il se livre à une description précise de l’île, puis conclut «Il n’est pas de terre qui me soit plus douce à regarder... Car rien n’est plus doux pour un homme que la patrie et les parents».
Ulysse débarque dans le royaume d’Alkinoos, dans l’île de Scheria, qui représente une sorte d’utopie réalisée. C’est une société harmonieuse et évoluée. Nous apprenons, parce que Homère nous le raconte, que les Phéaciens habitaient au départ près des Cyclopes «orgueilleux, sans lois», qu’ils ont été contraints de se sauver pour s’éloigner d’eux, car ces cyclopes étaient sauvages, ils ne connaissaient aucune technique, étaient incapables de se construire un bateau ou une simple cabane, car ils appartenaient à une société pastorale. C’est ainsi que les Phéaciens se sont sauvés et ont fondé dans l’île de Scheria une ville basée sur une utopie réalisée. Une société harmonieuse où les enfants d’Alkinoos sont valeureux, la fille Nausicaa est très très belle, sa femme aussi. Ulysse aurait donc pu rester dans cette haute civilisation, mais sa seule ambition est de passer de cette utopie à la réalité en s’embarquant avec les navigateurs phéaciens.

Qui finissent par le payer cher car le navire est pétrifié avec ses marins... L’interminable retour d’Ulysse | Eloy Santos, Vincenzo Consolo, Mario Nicolao, Alfred Heubeck Oui, au retour le bateau devient une île de pierre. Mais Ulysse veut rentrer pour recoudre la blessure de sa vie, la séparation d’avec ceux qu’il aime, sa femme, son fils, et reprendre sa place dans l’histoire. Il abandonne l’utopie pour l’histoire. Je pense qu’il s’agit là d’une métaphore sublime. Les utopies vécues peuvent être oppressantes. Le philosophe américain Lewis Mumford raconte comment les utopies réalisées deviennent souvent des projets clôs. Notre siècle nous a appris à quel point les utopies peuvent être étouffantes et terribles.
Il y a un détail significatif dans l’Odyssée quand Nausicaa demande au naufragé de la suivre à distance en allant vers la ville pour éviter «leur parole sans douceur de peur que l’un deux ne me blâme». Ceci est symptômatique de la mentalité étriquée qui peut exister dans un lieu aussi harmonieux que le royaume des Phéaciens.

Certains spécialistes de l’Odyssée ont mis en évidence le double voyage qu’accomplit Ulysse: le premier à travers un monde imaginaire peuplé de monstres, et qui finit avec l’arrivée dans le royaume des Phéaciens. Le second commence après qu’Ulysse ait abordé Ithaque et raconte sa préparation à la confrontation et à l’élimination des prétendants de Pénélope. La première partie donne l’impression qu’elle se déroule hors du monde, dans le paysage cauchemardesque de l’imagination, au bout duquel Ulysse finit par fouler les plages de la réalité d’Ithaque. Mais le retour n’en est pas pour autant facile: le lieu qui lui appartient de droit est occupé. Maintenant rien ne nous empêche de penser que, sur le plan métaphorique, pour chacun d’entre nous les choses ne sont pas si différentes: prisonniers que nous sommes d’invisibles cyclopes et déesses, ou d’ignares Lotophages, nous finissons par perdre la possibilité d’un vrai rapport à la réalité. En tant que civilisation, nous assistons à la dégradation écologique de la planète, ainsi qu’à différentes tentatives d’exaspération des conflits culturels, religieux et idéologiques, mais il semblerait que nous ne sommes pas en mesure d’arrêter ce processus pour récupérer notre place dans le monde...
Il en va ainsi de notre époque, une époque de mangeurs de Lotus, une époque d’oubli. Nous vivons désormais dans un monde où notre mémoire est absolument menacée et effacée par les mass-media, par ceux qui détiennent le pouvoir et possèdent ces moyens de communication. C’est pourquoi nous ne pouvons plus avoir accès à la vérité, sinon à celle que nous impose le pouvoir. Et ayant perdu de la sorte la mémoire, nous sommes condamnés à ne jamais retrouver notre Ithaque, lieu de la vérité. Il y a un moment très beau dans l’Odyssée lorsqu’Ulysse descend aux enfers et rencontre sa mère qu’il essaie de serrer dans ses bras sans y parvenir parce qu’elle n’est plus qu’une ombre. Il rencontre aussi Tiresia qui lui fait part d’une prophétie extrêmement évocatrice: «Et la douce mort te viendra έξ άλός». On peut lire «έξ άλός» de deux manières, en cela réside l’ambiguité de la prophétie. Ainsi peut-on lire: «Et la douce mort te viendra loin de la mer», ce qui pourrait signifier qu’Ulysse rentrera à Ithaque et y moura de vieillesse, mais aussi «Et la douce mort te viendra de la mer», ce qui pourrait signifier qu’Ulysse sera condamner à une éternelle errance, condamner au voyage (et c’est en fin de compte la version que retient notre Dante Alighieri lorsqu’il fait mourir Ulysse au-delà des colones d’Ercule).
Aujourd’hui nous sommes, nous aussi, des Ulysses. Perdus dans un monde d’aliénation et d’illusion, nous sommes condamnés à une éternelle errance, nous ne retrouvons plus l’Ithaque de la réalité, l’Ithaque des affects. En cela réside le grand symptôme de notre époque.
Ce qui est extraordinaire dans l’Odyssée, ce sont ses lieux, des lieux d’imagination qui correspondent toutefois à des endroits bien précis. Alfred Heubeck, un philologue allemand dit qu’il est inutile de rechercher la géographie homérique dans les cartes parce qu’il s’agit d’une géographie d’invention et de fantaisie. Pourtant, on y trouve des lieux que l’on peut absolument situer, comme ces endroits découverts par les navigateurs pré-homériques rencontrant pour la première fois cet Occident inconnu qui était, alors, comme l’Amérique. Ils voyaient des choses magnifiques et extraordinaires qu’ils transféraient dans un registre fabuleux comme le font souvent les navigateurs. Il y a donc le récit de ces navigateurs et le poème d’Homère qui accomplit cette ré-création fantastique des lieux de la Méditerranée qu’Ulysse découvre les uns après les autres. Par exemple, le détroit de Charybde et Scylla est bien celui que nous connaissons, impossible de le situer ailleurs, et il y a encore de nombreux endroits que nous pourrions repérer de la sorte. Bien sûr, il nous est impossible de retrouver Aiaié, l’île de Circé, comme bien d’autres lieux qui sont de pure invention. L’île des vents, l’île où habitait Eole, peut en revanche être situé à Lipari, une des îles Eoliennes dont on sait qu’elles sont très ventées et auxquelles on peut attribuer sans prendre de risque le mythe du dieu des vents.

Le thème de la géographie et des noms de l’Odyssée pourrait se décliner à l’infini...
Cette recherche a été inaugurée par des spécialistes alexandrins, ceux qui ont pour la première fois retranscrit le récit oral de l’Odyssée. Mais ce qu’il y a de plus beaux dans cette aventure littéraire, c’est son auteur: Homère, et le nom de ce dernier. Il est clair qu’il s’agit d’un nom d’invention, c’est du moins l’avis de nombreux chercheurs. Omeros, en grec ancien signifie «otage». C’est curieux, pourquoi otage? Pour moi l’omeros, l’aède est un otage de la mémoire. Et ces poèmes qui se retransmettent par la mémoire d’un conteur à l’autre, d’un narrateur à l’autre, me donnent l’impression d’une image qui est l’essence même du récit et de la narration.

Cette étymolologie, si poétique, cache aujourd’hui encore quelque chose de terrible, parce qu’elle suggère une sorte de condamnation du métier de l’aède. L’interminable retour d’Ulysse | Eloy Santos, Vincenzo Consolo, Mario Nicolao, Alfred Heubeck J’ajouterais également que cette matrice homérique, qui est à l’origine de notre civilisation, a été pour ainsi dire effacée. En effet, je crois qu’il n’y a désormais qu’un nombre restreint de lecteurs de l’Odysée. Et cependant il arrive que cette Odysée fasse son apparition dans les lieux les plus improbables. Par exemple, aux Antilles, en extrême Occident, Derek Walcott a écrit un poème qui s’intitule Omeros où il est précisément question de l’Odysée des pêcheurs des Caraïbes.

L’Odysée exerce une sorte de fécondation ininterrompue dans les autres littératures. Il suffit de penser à Dante, James Joyce, Konstantinos Kavafis, Alberto Savinio, Adonis, jusqu’à Consolo...
Oui, l’Odysée revient et disparaît avec ses cycles mystérieux.

Un autre point extrêmement important, c’est cette insistance avec laquelle le vagabond Ulysse se remémore les habitants de chacune des terres qu’il a foulées, tout en se sachant étranger à toutes, tout en ayant conscience que «mendiants et étrangers sont envoyés par Zeus». Par ces temps de xénophobie et de méfiance, ces mots sont imprégnés d’une ancienne sagesse à la fois humaine et spirituelle. La configuration que les hommes et les cultures façonnent à l’étranger, les font dignes ou non de la grâce divine.
La reconnaissance et le respect de l’autre est un lieu intérieur. L’étranger et le pauvre qui sont en situation d’infériorité et ont besoin d’être accueillis et aidés se trouvent, aujourd’hui encore, parmi nous. Où qu’il aille, jusque dans son Ithaque où il se transforme en mendiant, Ulysse est bien accueilli, et ravigoté. En premier lieu, il est reconnu par sa nourrice, puis par sa femme grâce à un secret qu’eux seuls partagent: le secret de l’olivier, leur refuge construit sur le tronc d’un olivier. cet arbre qui est le symbole par exellence de la civilisation méditerranéenne. C’était aussi l’arbre sacré d’Athéna, la déesse de la sagesse. Paul Claudel dit que «la racine de l’Odyssée c’est un olivier».
Il y a aussi le symbole dont j’ai tiré le titre de mon livre Ruine immortelle. Quand Ulysse naufragé passe la nuit dans l’île de Scheria, il se réfugie sous un arbre et se couvre avec les feuilles. Homère dit qu’il s’installe sous cet arbre qui présente d’un côté un olivier cultivé et de l’autre un olivier sauvage, tous deux soudés au même tronc. L’olivier sauvage est emblématique d’un monde violent, fait d’une nature adverse où se mêle le monstrueux; l’olivier cultivé par l’homme, fruit d’une bouture, représente le symbole de la civilisation. C’est ce même olivier que l’on retrouve à la fin du poème d’Homère quand les deux époux se reconnaissent. L’olivier sauvage est à la mesure de tout ce qu’Ulysse a laissé derrière lui d’une nature violente, animale, monstrueuse. Le signe de cet abordage vers la civilisation est représenté par le règne d’Alkinoos.

Ulysse a d’abord eu à se battre contre les Cyclopes, les Lestrygons,...au bout du compte, il a du faire ses comptes avec sa propre sauvagerie.
Les Phéaciens possèdent les caractéristiques de la civilisation pré-agricole et pastorale. Et puis, il y a le passage à la civilisation agricole, celle du savoir, des soins que l’on porte à l’autre, celle des boutures. Une fois le monde animal maîtrisé, c’est le début de la culture. L’épisode de Polyphème, le cyclope qui lance les hommes contre les parois des cavernes, raconte aussi cela.

Le nom qu’utilise Ulysse pour échapper au cyclope est fortement symbolique. S’appeler Personne correspond à une sorte de perte temporelle de l’identité. En ce sens, le récit de l’Odysée résonne tellement d’échos symboliques, que l’on dirait une véritable carte de l’imaginaire, une carte où chaque homme peut se perdre et se retrouver.
Ulysse se voit contraint d’abandonner son identité dans un lieu de bestialité et d’omnipotence, pour la récupérer quand il se retrouve sous la latitude de la civilisation. Là où pour la première fois notre héros dit «je»: «Je suis Ulysse, fils de Laërte; mes ruses sont connues de tous les hommes...». C’est seulement à ce moment-là qu’il retrouve vraiment son identité.

La Sicile de ton enfance serait-elle ton Ithaque perdue?
Quand Ulysse dit ému «rien n’est plus doux pour un homme que la patrie et les parents», il réussit à nous faire comprendre à quel point c’est pour lui important de retourner à Ithaque. L’autre leçon consiste à montrer la facilité avec laquelle l’homme est capable de s’animaliser quand il perd la raison, que ce soit pour des facteurs internes ou externes. Il y a une phrase terrible qu’écrit Guy de Maupassant dans un moment de lucidité à l’hôpital psychiatrique où la conduit sa syphilis: «Monsieur Guy de Maupassant va s’animaliser». Maupassant comprend qu’il est sur le point de perdre la raison. Le risque de basculer dans la violence de la nature et dans la dégradation est une constante chez l’homme. Cela arrive à l’individu, cela arrive aussi à la société.

Tout homme et toute société devrait alors accomplir sa propre Odysée?
Si on perd cette matrice qu’est l’Odysée, si on ne comprend pas l’Odyssée aujourd’hui, si on laisse de côté ce texte, on finit en effet par perdre sa propre identité. Cela fait partie de notre histoire et de l’histoire de l’homme. En ignorant ceci, on finit par s’ignorer soi-même.



Eloy Santos