Les nouveaux écrivains de langue italienne | Federica Araco, Villa Literno, Jerry Masslo, Igiaba Scego
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Federica Araco   
Les nouveaux écrivains de langue italienne | Federica Araco, Villa Literno, Jerry Masslo, Igiaba ScegoLe 24 aout 1989, quatre personnes armés de barres de fer et de pistolets font irruption le visage couvert dans le hangar de Via Gallinelle à Villa Literno. Là dorment 29 ouvriers immigrés employés au noir par les «caporaux» mafieux de la zone pour la récolte saisonnière des tomates. Les truands veulent l'argent qu'ils ont accumulé après plus de deux mois de dur labeur dans les champs.

Certains cèdent, d'autres refusent, comme Jerry Masslo, un jeune sud-africain blessé par trois balles à l'abdomen. Après l'affrontement les agresseurs s'enfuient en laissant Jerry Masslo gisant au sol sans vie.

Après cet épisode tragique, des funérailles d'Etat sont organisées, tandis que hommes politiques, journalistes, syndicats, associations et citoyens se mobilisent, indignés par une telle violence. Le 7 octobre 1989 se tient à Rome la première manifestation nationale contre le racisme et en février 1990 entre en vigueur la loi Martelli (n.39/1990), une première tentative normative d'affronter le phénomène migratoire. Le pays commence à prendre conscience de la transformation qui a eu lieu, il est passé de terre d'émigration à terre d'immigration, où déjà 500 mille immigrés ont décidé d'emménager en espérant y mener une vie meilleure.

Beaucoup d'intellectuels et d'écrivains, italiens ou étrangers, réagissent à la mort de Jerry Masslo. Tahar Ben Jelloun écrit un récit à quatre mains avec le journaliste Egisto Volterrani, Villa literno, qui sort dans le recueil «Dove lo stato non c'è. Racconti italiani» ( Là où l'état est absent. Récits italiens ), une initiative organisée par Il Mattino de Naples. C'est le premier ouvrage consacré à un phénomène relativement neuf et encore inexploré en Italie. De façon spontanée d'autres auteurs proposent ensuite des récits à quatre mains sur le thème de la migration, animés par le désir et l'urgence de faire émerger un vécu caché entre les plis d'une réalité toujours plus complexe.

Les pionniers

En 1990 sortent les deux premiers livres autobiographiques écrits en italiens par des auteurs étrangers, « Immigrato », de Salah Methnani (éd. Teoria) et «Io, venditore di elefanti» ( Moi, vendeur d'éléphants , éd. Garzanti) de Pap Khouma, sur les souffrances endurées par les premiers immigrés arrivés en Italie. Tous deux remportent un grand succès et d'autres maisons d'éditions commencent à s'intéresser au phénomène littéraire naissant.

En 1991 Mohammed Boucane publie «Chiamatemi Alì» ( Appelez-moi Ali , éd. Leonardo), Saidou Moussa Ba «La promessa di Hamadi» (éd. De Agostini) et le jeune palestinien Itab Hassan débute avec «La tana della iena» ( La tanière de la hyène , éd. Sensibili alle foglie). L'année suivante sort «Pantanella, canto lungo la strada» ( Pantanella, chant le long de la route , éd. Lavoro). Le nombre d'œuvres écrites en italien par des auteurs immigrés augmente d'année en année, avec des centaines de romans autobiographiques, de nouvelles, d'anthologies, entre témoignage et fiction. En 1993 E/O publie «Volevo diventare bianca» ( Je voulais devenir blanche ) de Nassera Chora, une jeune écrivaine franco-algérienne qui écrit en italien avec la collaboration de Alessandra Atti Sarro.

Les nouveaux écrivains de langue italienne | Federica Araco, Villa Literno, Jerry Masslo, Igiaba Scego Au-delà des livres...
Dans les années 2000 naissent les premiers magazines littéraires consacrés au thème de la migration: «Kuma. Creolizzare l'Europa» ( Kuma, Créoliser l'Europe ), fondé en 2001 par Armando Gnisci, professeur de littérature comparée à La Sapienza de Rome, « El-Ghibli » (2003) et « Scritture migranti » ( Écritures migrantes, 2007), tous deux liés à la réalité bolognaise. En 1997 le CNR finance Basili, la première banque de données en ligne des auteurs immigrés écrivant en italien. Le dernier mapping réalisé par Basili en janvier 2010 enregistre une augmentation sensible du nombre de femmes par rapport au nombre d'hommes (248 contre 190), et indique que la majeur partie des écrivains viennent d'Afrique du nord (avec le Maroc en tête) et d'Europe de l'est (notamment de Roumanie). Cependant avec ses 36 auteurs, l'Albanie est le pays le plus prolifique du point de vue de la production littéraire en italien. Enfin il y a aussi d'autres archives en ligne, comme www.storiemigranti.org, « un lieu où déposer des expériences directes de migrations », où l'on trouve des récits, des documents, des interviews...
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« L'immigré qui écrit en langue italienne n'est plus un cas isolé, rare » nous expliquent les responsables de www.letteranza.org, un site qui répertorie et recense les « productions littéraires en langue italienne de l'immigration ». « Désormais, la voix des immigrés s'est mélangée à celle des natifs […] et on peut le constater tant du point de vue quantitatif (le site a identifié 110 auteurs qui ont produit et publié des œuvres narratives ou poétiques), que du point de vue qualitatif ».

Même s'il s'agit encore d'une niche littéraire, promue en général par de petites maisons d'éditions et des associations locales ayant peu de moyens et un réseau de diffusion limité, depuis la moitié des années 2000 certains auteurs commencent à se pencher sur le marché de la grande édition et reçoivent d'importantes marques de reconnaissance (1).

Habiter la langue

Une fois dépassée une première intention autobiographique, la littérature de migration s'enrichit avec le temps de nouvelles nuances et affronte des thèmes plus larges, comme la vie dans la société italienne, les dynamiques de la cohabitation, la mémoire, le voyage, les liens affectifs, passés ou nouveaux, le difficile processus d'intégration, la nostalgie du passé, l'incertitude face à l'avenir...
Les nouveaux écrivains de langue italienne | Federica Araco, Villa Literno, Jerry Masslo, Igiaba ScegoBeaucoup d'auteurs commencent à décrire le pays de leur point de vue en utilisant la langue italienne de façon tout fait inédite. « La langue de l'autre, c'est la langue qui est pour toi d'une certaine façon hostile, ou du moins étrangère, peut être méfiante » confesse à Letteranza l'écrivain uruguayen Milton Fernandez , « mais il arrive qu'un jour cette méfiance se dérobe et tu découvres tout à coup de ne plus faire l'effort de traduction de tes débuts, que tu râles avec cette nouvelle langue, que tu jures, tu rêves, tu fais l'amour (tu l'exprimes) avec cette nouvelle langue. Et petit à petit tu découvres, parfois en paniquant, que c'est ta langue maternelle qui s'éloigne et qui devient insaisissable. Et dans cet éloignement tu en arrives à te surprendre toi même, parfois à te laisser fasciner par des paroles, des sons qui jadis n'étaient que de simples expédients quotidiens de la communication et qui maintenant, à cause de cette distance, te semblent fantastiques ».

En Italie des ilots linguistiques inédits voient alors le jour. Ils pullulent de néologismes et de croisements sémantiques où des idiomes lointains s'italianisent et où l'italien change de forme en s'enrichissant de nouvelles sonorités et significations.
C'est le cas, par exemple, du langage forgé par Amara Lakhous qui dit : « J'écris en deux langues: j'arabise l'italien et j'italianise l'arabe », dans un processus perpétuel de pollinisation réciproque.

Les nouveaux écrivains de langue italienne | Federica Araco, Villa Literno, Jerry Masslo, Igiaba Scego Les écrivains de deuxième génération
Un phénomène plus récent concerne les jeunes auteurs nés de parents immigrés en Italie. Ce sont des jeunes qui emploient l'italien comme première langue, qui étudient Manzoni, Dante et Pétrarque, qui suivent le championnat de football, mais qui une fois majeurs n'obtiennent pas la citoyenneté et risquent même de devenir clandestins dans le seul pays qu'ils connaissent et qu'ils considèrent comme patrie. Il s'agit de jeunes talents comme Randa Ghazy « Sognando Palestina , ( En rêvant Palestine ), 2002, « Prova a sanguinare », ( Essaye de saigner ), 2005, et « Forse oggi non ammazzo nessuno. Storie minime di una giovane musulmana stranamente non terrorista », ( Aujourd'hui peut-être je ne tue personne. Histoires minimes d'une jeunes musulmanes étrangement non terroriste) , 2007, (tous publiés par les éditions Fabbri). Citons aussi Hamid Ziarati « Salam Maman », Einaudi, 2006, Nader Ghazvinizadeh « Arte di fare il bagno , ( L'art de prendre son bain - poésie ) Giraldi éd., 2004.

Ces auteurs vivent suspendus entre le pays des parents qu'ils ne connaissent pas, et auquel ils ne se sentent pas appartenir, et un pays qu'ils aiment et dans lequel ils se reconnaissent, mais qui ne les reconnaît pas. « Maintenant ma plus grande peur est d'être emprisonnée dans une étiquette, à savoir « écrivaine migrante », confie Igiaba Scego, née à Rome de parents somaliens, auteur de nombreux récits et des romans « Oltre Babilonia » ( Au-delà de Babylone ) Donzelli, 2008, et « La mia casa è dove sono » ( Chez moi c'est là où je suis ) Rizzoli, 2010). « Je le suis et je ne le suis pas. Je n'aime pas les étiquettes, parce que quand je pense à l'écriture migrante je pense à une écriture qui parle d'immigration, thématique à laquelle je ne veux pas me sentir assignée d’office.

Je crois que les auteurs migrants de première, deuxième, incertaine génération, qui viennent d'autres coins du monde, ne veulent pas se limiter à écrire seulement autour de d'immigration ».

It-alienus, italophones, migrants, errants, post-coloniaux...
Au fil des années la littérature produite par les migrants a été définie de plusieurs façons: transnationale, italophone, migrante, post-coloniale. En réalité chaque définition se révèlent partielle et réductive, et surement peu représentative d'un phénomène bien plus complexe qui, par sa nature, échappe à tout genre de catégorisation.

« Le terme « migrant » est imprégné de préjugés et de stéréotypes – nous explique Margherita Dametti du freepress italo-arabe Al Jarida , dans une interview délivrée au mensuel du Cospe en 2009 (Coopération pour le développement des pays émergents, www.cospe.it ). Il renvoie à l'image très restrictive d'une personne généralement pauvre et indigente qui vient des pays du Sud. Mais en réalité le migrant est celui qui se déplace pour des raisons matérielles, existentielles, culturelles ou politique. Il est donc curieux de voir que dans la plupart des cas on n'inclut pas dans la catégorie « littérature migrante » des artistes américains, anglais ou allemands qui vivent en Italie. Il faut alors reconnaître une certaine malice de la part des maisons d'éditions : d'un côté cette définition les aide à aller à l'encontre des attentes d'une grande partie des lecteurs, à la recherche d'une alterité, d'un ailleurs exotique. De l'autre, il n’est pas impossible de penser à l'utilité de renfermer un certain nombre d'auteurs dans une niche afin qu'ils ne déstabilisent pas le secteur très compétitif de l'écriture. Et finalement cette catégorisation peut arranger beaucoup d'auteurs, parce qu'elle constitue une sorte de protection, surtout pour les moins talentueux ».

Au-delà des simplifications, il est intéressant de lire ces auteurs pour tenter de déstructurer les nombreux stéréotypes et préjugés sur les immigrés et l'immigration, qui affolent toujours une grande partie de l’imaginaire collectif. C'est le défi lancé par Jean Leonard Touadi, parlementaire démocrate d'origine congolaise, journaliste et expert des questions interculturelles: «Avant tout on devrait décoder l'imaginaire collectif, imbu de peurs et de préjugés, pour « cueillir » l'autre dans sa complexité avant même de ‘l'accueillir‘. Saisir et comprendre sa culture, son extraordinaire diversité et richesse pour arrêter de considérer l'étranger comme l'ennemi global et commencer à le voir comme une gerbe d'émotions, de sentiments, d'espoirs, d'utopies, d'échecs. Tout comme nous».

La prise de parole des immigrés dans un pays comme l'Italie, encore très fermé et peu développé sur le plan des politiques d'intégrations sociale et culturelle, est un acte de rébellion qui exprime un désir profond de se raconter et de faire irruption dans un débat qui tend à ne pas impliquer les sujets directement concernés.

À la place de littérature migrante, Touadi parle de «nouvelle littérature italienne», en considérant le fait que notre univers littéraire, grâce à ces contributions, s'enrichit d'autres contenus et étend ses horizons narratifs avec des contextes culturels, religieux et sociaux qui évoquent d'autres endroits et d'autres réalités. «Ce phénomène d'inclusion-expansion » poursuit l'auteur « représente une opportunité importante pour la langue italienne qui connait, grâce aux migrants, une nouvelle phase de diffusion. Une renaissance».

Cette grande agitation se heurte à une réalité qui, bien qu'elle ait une claire matrice interculturelle, continue de se penser et de se raconter à travers le stéréotype de la monoculture, en refusant la nouveauté de la greffe. « Utiliser ces nouvelles expériences littéraires comme des lieux d'une possible pollinisation réciproque », conclut Touadi « est essentiel pour pouvoir réaliser une décentralisation narrative et voir l'Europe d'un regard nouveau. La littérature de la migration demande au lecteur occidental une écoute humble sur la base d'un renversement dialogique qui permette un échange avantageux entre altérités ».

Saisir l'autre à travers ses paroles, ses récits et écouter ce qu'il veut dire de soi devient un exercice d'oxygénation culturelle capable de générer une ouverture, un accueil, une réciprocité.
En d'autres termes: un échange égal dans le respect de la différence. Parce que, comme l'a dit Sartre, « … nous aussi gens de l'Europe, on nous décolonise: cela veut dire qu'on extirpe par une opération sanglante le colon qui est en chacun de nous. Regardons-nous, si nous en avons le courage, et voyons ce qu'il advient de nous. Il faut affronter d'abord ce spectacle inattendu: le strip-tease de notre humanisme » (J.P. Sartre, Préface de « Les damnés de la terre » de Frants Fanon, 1961).


Federica Araco
Traduction de l’italien vers le français Matteo Mancini
12/04/2012