«D'acier» de Silvia Avallone | Silvia Avallone, D'acier, Mohammed Yefsah
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Mohamed Yefsah   

«D'acier» de Silvia Avallone | Silvia Avallone, D'acier, Mohammed YefsahDe la solidité à l'évaporation des utopies
D'acier est loin des romans nombrilistes. La quête individuelle et les rêves collectifs sont le sujet auquel s'est attaquée cette jeune auteure, dans une Italie populiste, qui offre l'image et le simulacre, l'illusion sociale et des horizons bouchés, à ceux qui sont au bas de l'échelle. C'est un roman un peu noir, une chronique des rêveries de la jeunesse, issue des classes populaires, dont le décalage et le clivage avec les parents tracent une frontière lisible.

Le récit se déroule à Piombino, ville industrielle dans la province toscane, où deux amies, Anna et Francesca, ouvrent les portes de l'adolescence avec leurs corps et des jeux de séduction. A travers les deux adolescentes, qui croient conquérir le monde avec leur beauté, se déroule sous nos yeux l'histoire d'une amitié et l'univers d'une cité, riche en vie, en préjugés, en illusions et en drames. Piombino, adossée à la Méditerranée et qui a connu ses années de gloire au temps de la puissance ouvrière et du boum économique, est en face de l'ile d’Elbe, paradis des riches et des touristes. Les habitants de Piombino, notamment sa jeunesse, ont les yeux rivés vers cette île inaccessible, qui devient alors le lieu de tous les fantasmes et d'une possible réussite. Or la réalité attrape, avec ses tentacules, le quotidien des cités de la via Stalingrado. L'usine d'acier Lucchini, un géant en voie d'extinction, dont une partie de la production est déjà délocalisée, rappelle l'immuable dureté de la vie dans cet endroit. Autour de l'usine une «terre aride et rouge, transformée, à deux heures de l'après-midi, en fournaise. Où pas un brin d'herbe ne pouvait pousser. Même pas des rats ici, juste des reptiles. Ce sol desséché au fil du temps était dur comme de l'asphalte. Le plomb, l'odeur lourde du fer qui brûlait poumons et narines. Pas une mouche ne volait » (p.73).

Dans la cité de la via Stalingrado, les mamans sont abimées par le travail ménager, les papas sont démissionnaires et se donnent aux jeux de hasard, les jeunes garçons travaillent dans l'usine mais arrondissent les fins du mois par de petits trafics et les jeunes filles attendent l'occasion de fondre un cœur et de fonder une famille. La jalousie, l'envie, l'amitié, la drogue font partie du lot quotidien, mais aussi la plage, la drague, les jeux, les soirées, les rêves les plus fous et les plus irréalisables. L'acier, les vapeurs, les odeurs, les dangers du travail, les plages polluées, les scooters viennent rappeler chaque jour à ses habitants les limites d'une vie sans réel épanouissement.

Le roman est accrochant par son écriture maîtrisée, fluide et photographique (d'ailleurs il est en cours d'adaptation au cinéma) où des scènes se modulent, s'entrecroisent dans un même paragraphe, le plus souvent sans altérer le sens de la description. A l'image de ces hommes préparant leurs muscles pour entrer dans le monde du travail, Silvia Avallone met en exergue le rapport au corps, dans la société du spectacle. D'acier relève l'apprentissage de la vie, de la sexualité et la découverte du corps à l'adolescence. La réalité et le squelette de l'usine sont là, difficile de leur échapper, mais tout le récit est construit autour du corps. L'auteure a su ainsi raconter la découverte de leur propre corps par des adolescentes, le corps comme une quête de satisfaction amoureuse et sexuelle, le corps-image pour attirer les regards et enfin, le corps dans son épuisement par le travail. Dans ce roman où tout est rouillé, les espaces, les immeubles, les plages et des tas d'autres choses atteintes d'acier, il y a des corps qui sont laids, gros ou abimés, mais il y a aussi ceux qui sont pleins de grâce et de sensualité, tendus de muscles ou simplement parfaits, comme ceux des magazines de mode et des affiches publicitaires. Le rêve de Francesca est d'ailleurs de devenir une star de la mode. Anna et Francesca, un peu égocentriques, veulent conquérir le monde avec leurs beautés et leurs corps, afin d'échapper à leurs pères tyranniques.

On pourra reprocher à Silvia Avallone – mais sans doute défend-elle cette position féministe - d'avoir complètement séparé les hommes et les femmes, donnant ainsi à lire un machisme à l'extrême. Dans ce récit, les couples sont ensemble parce qu'ils n'ont pas d'autres choix et l'amour est artificiel ou s’est évaporé avec le temps. L'horizon de Piombino est bouché, et le récit ne laisse aucun espoir. La fin du récit se calque sur une certaine tradition du roman social ; le héros (pas au sens politique), bien qu'il ne soit pas présenté comme tel, finit vaincu. En effet, les anti-héros modernes que décrit D'acier sont particuliers : ils sont issus des couches populaires mais sans le rêve, l'utopie, de leur classe. Leur révolte est souvent mal orientée. Restent alors les amitié, et un récit ouvert sur des possibilités qui devraient naître un jour de la réalité de ce monde et de l'imaginaire des lecteurs.

D’Acier a joui à sa sortie d’une campagne publicitaire qui fera plus d’un envieux dans un marché du livre sans pitié. La beauté de son auteure aurait-elle été un atout vendeur ? Peu importe, cela ne diminue en rien sa valeur romanesque, et le lecteur séduit par l’écriture percutante de Silvia Avallone ne saura qu’espérer la voir se répéter dans ses prochains récits.

D'acier
, traduit de l'italien par Françoise Brun, Édition Liana Levi, 2011


 

//Silvia AvalloneSilvia AvalloneSilvia Avallone
, née en 1984, est la fille unique d'un père napolitain et d'une mère originaire du Piémont. Elle a passé son adolescence à Piombino, ville qui a inspiré son roman. Son père y avait établi son commerce et sa mère enseignait à l'école primaire. Diplômée de philosophie, elle vit actuellement à Bologne et est mariée à un libraire. D'acier, traduit dans 12 pays et classé parmi les meilleures ventes, a été finaliste du prestigieux prix Strega (l'équivalent du prix Goncourt en France) et couronné par le prix Campiello Opera Prima . Silvia Avallone a publié auparavant un recueil de poésie et plusieurs autres textes dans diverses revues.

Extrait du roman:
Le Cotone, le quartier de l'acier. Nu comme une tombe. Pas une boulangerie, pas une épicerie, pas un kiosque à journaux. Le rideau baissé d'un garage peut-être.
Tu sentais la poussière générée par le charbon entrer dans tes poumons, te coller après, te noircir la peau. Les deux scooters filaient sans ralentir entre les maisons démolies par le temps. Elles dataient des années 1900, ces ruines éventrées où n'habitaient plus que des immigrés.
A un mètre, la frontière.
Deux enfants à la peau sombre, un ballon à la main, sur un balcon, les seules présences humaines. Mais partout des chats errants, jaillissant des trous dans les murs et des carrés d'herbe sèche transformés en décharge. Il fallait faire attention pour ne pas les écraser. L'endroit avait dû être plein de vie autrefois, aujourd'hui ce n'étaient que décombres. Le peu de linge aux fenêtres était gris. Un silence de fantômes pesait, dans les rues, dans les cours. Une mémoire muette. Et partout des rats et des ronces, une préhistoire. (p.72)


 

Mohamed Yefsah
(14/06/2011)