La passante de l’Occirient | Jalel El Gharbi, Orcident, Occirient, Giulio-Enrico Pisani
La passante de l’Occirient Imprimer
Giulio-Enrico Pisani   

La passante de l’Occirient | Jalel El Gharbi, Orcident, Occirient, Giulio-Enrico PisaniDans Son premier poème, «Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête»(1), qui donne son titre au recueil, Jalel El Gharbi chante une véritable ode à l’amour, à son impuissance à s’en défendre, à son plaisir de le suivre, à sa joie d’y succomber, à son bonheur de s’y abandonner. Mais en même temps il prie pour en être délivré, pour se voir libéré de ses tourments, de ses passions et ses souffrances. Chant que l’on imagine vibrer au son d’un oud, ce long faux ( ?) mensonge, où le «Faites que je ne rencontre plus l’amour» et le «Faites que je désire sans espoir et sans amour» précèdent nécessairement le «Dieu faites que la prière de mon amour ne soit pas exaucée».

Suit la trouble tentation du miroir et ensuite, en toute intimité, un journal de la seconde chance, où l’amour semble triompher. Et voilà sa première passante, ce lumineux objet du désir, qui accompagnera le vieux Soufi tout au long de sa quête. Cependant, l’amour est au moins aussi exigeant que dieu et «Avant d’entrer dans l’amour...» le vieux Soufi reconnaît notamment: «Je me suis défait de ma veste, de ma chemise / De la poussière du chemin (...) Des rêves inassouvis,/ De la faim sur le chemin du banni (...) Des blessures invisibles / De ma sueur, de mon sang / De mes dents, de mes griffes…»

Mais tout cet allègement n’est-il pas aussi propice au voyage ? L’amour est-il le voyage, ou en est-il la négation ? Après s’être libéré, sans l’avoir renié, du mysticisme oriental, qui ne trouve nul écho à Hollerich, seul un sourire, voilà le vieux Soufi qui traverse les Pyrénées, ignore les derniers «rappels à l’ordre» et part entre comparaison et métaphore sur les chemins de cet occident que son orient lui rend proche. OrcidentOccirient. Car ce livre est bien désir d’ailleurs et d’amour, quête, voyage, découverte, expédition à la fois géographique et intérieure ; espérance de l’avenir et regret du non advenu, démarche de vie et préparation au grand départ ; j’allais dire évasion, mais non, car on n’échappe pas à soi même. Et ce seront les sculptures du Bernin, le ciel de Vermeer, Giverny via Le Tasse et Velázquez en passant par Damas, Le Caire, le Mont Liban, l’ombre de Maari… «Et par la blancheur des nuits amoureuses / Sait-on d’où il vient / Où l’on va / Dans l’infini des pages».

Et de nouveau, un peu plus loin «Il y avait la passante / Si sombre en sa beauté / Rachid al-Hallaaq Abû Shâdi,/ Le dernier conteur de Damas / Ne pouvait pas savoir que la passante avait pris mon âme». On est bien loin de la cruelle légèreté française de la célèbre passante de Baudelaire. Les vers de Jalel nous découvrent une autre cruauté, celle du multimillénaire fatum méditerranéen. En fait, c’est encore un peu plus compliqué que ça, et il est impensable, amis lecteurs, qu’un profane comme moi vous introduise en quelques lignes dans le raffinement et la complexité de la métaphorique d’El Gharbi. Aussi vais-je me contenter de vous la présenter au premier degré, cette longue élégie longtemps retenue et qui navigue désormais souveraine et parfaitement à l’aise entre les houles martelées d’Aboul Ala Al-Maari (2), et les vastités tempétueuses des Mille et une nuits dans le vent de questionnements plus actuels que jamais.

Le fait est, que les «dits» du vieux soufi, se lisent déjà parfaitement sans aller cher-cher midi à quatorze heures. Certes, de ce recueil, l’initié fera son miel, mais le lecteur «vous et moi», l’uomo qua-lunque, y trouve pleinement son compte. L’Amour, le renoncement, le désir et... l’amour ? Le lointain, le déchi-rement, une halte à Luxembourg, avenue Marie Adélaïde et écrire, une fois de plus, à (ou dans) «La Passante», i.m. José Ensch, que «... Deux larmes ont suffi / Pour que j’écrive ce poème où je veux dire : J’aurai tant aimé / Cueillir un myosotis / Si près des mots que tu aimais / «Tutti quanti» par exemple / Et tutti quanti». Bonjour tristes-se... Dès lors, la roche Tarpéienne migre à Carthage, le ciel s’obscurcit et le paysage se teint en Velickovic : «Au loin / Continuels corbeaux criards / Près de la montagne de mon chagrin».

Puis la vie reprend ses droits, le Liri ne songe plus à être Styx, le voyage se féminise et le poète ayant renoncé à renverser les murs en soufflant sur son «lur», il ne lui reste que l’esperluette pour atteindre l’oasis et écrire : «Je me souviens de la mer venant du nord / Aux reflets de perle comme / La fille de Vermeer» à Delft, sur un pan de mur jaune. Ah, les jeunes filles en fleur ! Ah, les femmes ! «Elles rusent par leur parenté avec la pomme, la distance, le lever du jour, l’extase, les fraises, la stance, les roses (...) l’éclaircie, la beauté. “Grande est leur manigance”». Mais fi la sagesse, fi les réserves, on finit par mordre à son tour dans la pomme, carpe diem ! «Le temps passe aussi vite qu’un soupir / Voici les jeunes filles de Sousse (...) Comment les étreindre toutes / Elles qui font une seule image veloutée...».

Là-dessus, le poète se tourne vers les fenêtres, en fait sept fois la même fenêtre, la scrute, désire qu’elle s’ouvre «Sous un ciel Renoir», puis renonce, faute de signe, bien considéré et ayant mis «Toute une vie pour comprendre / Que tout finit au grenier». C’est qu’il y a du désabusement chez Jalel El Gharbi. Trop de portes ne s’ouvrent pas, malgré la lumière qui brille là haut derrière les rideaux à moitié tirés. Le vieux soufi est amer. L’Orcident semble avoir attrapé du plomb dans l’aile. Mais le grammairien (la figure du père) veille, et c’est reparti dans «Stances du désir et de la piété», dans «Plus loin» et dans le «Le scribe» pour de nouveaux voyages, périples, désirs, doutes, incomplétudes et explorations. Et l’aventure de reprendre là même où encore il y a peu le poète pensait que tous les ports, les aéroports et les routes «Qui se trouvent au Nord du monde / Donneraient gros pour ne plus nous voir...». Bref repos – intériorisation plutôt – entre lecture et nature morte, et le poète retrouve sans ressentiment la «Fleur d’Orient ouvrant ses volets en Occident».

Mais la quête du poète est bien plus difficile que celle de Jason. Le terrain a beau s’affermir, ses poèmes mieux s’accomplir, les quatre lampes éclairer son cheminement. Les croisées ne feront que s’entrebâiller et «À la fin des temps / Il sera aussi neuf qu’un livre / Que personne n’aura jamais ouvert / Comme un verrou fermé». C’est l’histoire sans fin. Songe-t-il, à l’instar de Mahmoud Darwich dans «Rien que la lumière» (3), à nous confier in petto : «Et je n’ai arrêté mon cheval / Que pour cueillir une rose rouge dans / Le jardin d’une Cananéenne / qui a séduit mon cheval // Et je m’en suis allé chercher mon espace / Plus haut et plus loin / Encore plus haut, encore plus loin / Que mon temps…», ou à nous avouer à la fin «Et j’ai caché cet autre vers de Hölderlin : Et aux amants une autre vie est accordée». Da capo, amis lecteurs ; une seule lecture vous apportera un plaisir certain, mais superficiel et éphémère. Da capo !



Né en 1958 en Tunisie où il a fait ses études, Jalel El Gharbi est poète, universitaire et traducteur. Il oeuvre pour une utopie qu’il nomme Orcident ou Occirient, enseigne à la faculté des lettres de l’université de la Manouba (Grand Tunis) la littérature française et la traduction et est engagé dans le dialogue des cultures. Plus proche du Luxembourg et de son monde culturel qu’aucun tunisien avant lui, il a publié bien de livres et autres travaux sur les poètes Michel Deguy, Charles Baudelaire, Jules Supervielle, José Ensch, ainsi que, avec Marion Colas-Blaise, une «Incursion tunisienne dans les lettres luxembourgeoises». Il a aussi coécrit avec Afaf Zourgani, Anita Ahunon, Laurent Mignon et moi-même «Nous sommes tous des Migrants» (4) et a écrit de nombreuses critiques littéraires notamment dans La Presse (Tunis), d’Lëtzebuerger Land, Babelmed, Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek etc.

(Texte paru dans Zeitung vum Lëtzebuerger Vollek )



1) Prière du vieux maître soufi le lendemain de la fête, 100 p., 12,- EUR. Editions du Cygne, Paris, 2010, commande en ligne sur www.editionsducygne.com/ + frais d’expédition, ou chez votre libraire. Info. editionsducygne@club-internet.fr
2) grand poète arabe de 973 – 1057, époque, où face à l’obs-curantisme chrétien, s’épanouissait une grande liberté de pensée et d’expression chez les Arabes. O tempora o mores ! Aujourd’hui les vers de Maari lui vaudraient bien de fatwas.
3) traduit par Jalel El Gharbi.
4) Éditions Schortgen, Esch s/Alzette, 2009.


 
Giulio-Enrico Pisani
(09/03/2010)