La jeune illustration italienne à l’honneur  | Hayet Ennabli
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Hayet Ennabli   
La jeune illustration italienne à l’honneur  | Hayet EnnabliComment se porte l’illustration italienne aujourd’hui? Pour une lumineuse Anna Laura Cantone ou une mutine Chiara Carrer, célèbres en leur pays mais également publiées en France, il y a autant de Francesca Bazzurro, de Beppe Giacobbe et autre Spider qui sont peu ou prou connus en France. C’est tout le propos du neuvième salon de la petite édition jeune illustration de Saint Priest (du 7 au 9 novembre 2008) que d’avoir voulu mettre en lumière la créativité et la variété de ces illustrateurs transalpins avant-gardistes.
Durant trois jours, dix illustrateurs italiens étaient à l’honneur, à travers une exposition originale de leurs œuvres, des ateliers où les petits de Saint Priest ont pu s’essayer aux différentes techniques de peinture, dessin, lithographie et autres, des séances de dédicaces, le tout complété par quelques tables rondes très instructives en présence de deux maisons d’éditions, farouchement indépendantes : Corraini Edizioni et Orecchio Acerbo. Ce salon a la bonne idée d’être suivi d’un «Mois de l’Illustration» dans et hors les murs du Château de Saint Priest.

Corraini Edizioni et Orecchio Acerbo
À la tête de Corraini Edizioni, il y a Maurizio et Marzia Corraini, passionnés d’art contemporain et de design, qui ont ouvert une galerie d’art à Mantoue. Bien vite, l’envie leur prend de fonder une maison d’édition qui correspond plus à leurs attentes et qui soit plus à leur image que ce que le marché du livre de l’époque propose. Ils décident donc de tenter l’expérience avec la réédition d’un des livres de Bruno Munari, ce grand architecte et designer du XXe siècle, qu’ils ont rencontré à la faveur d’une exposition dans leur galerie. Bien que très connus et respectés, les livres de Munari ne sont plus édités dans les années soixante-dix. Commence la formidable collaboration entre le designer et ce couple animé par le désir de traduire sur papier les rêves de ce touche-à-tout enthousiaste. Au fil des ans, ils rachètent les droits des publications de Munari qui seraient autrement tombées dans l’oubli. Ainsi Les éditions Corraini sont actuellement à la tête de pratiquement tout ce que Munari a publié en matière de design ou d’objets-livres pour enfants. Cela ne les empêche pas toutefois d’être à l’écoute de la nouvelle génération d’illustrateurs-graphistes puisque leur fils, Pietro Corraini, présente une revue bimestriel qui laisse libre cours à l’imagination d’un artiste sur 16 pages d’où le titre Sedicessimo .

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Par Francesca Bazzurro
Le concept d’une maison d’édition faisant pendant à une galerie d’art semble, finalement, plus courant qu’on n’y pense en Italie puisque c’est le cas d’autres maisons d’éditions indépendantes comme Nuages ou encore Oreccchio Acerbo dirigée également par un couple, Simone Tonucci et Fausta Orecchio. La petite histoire veut que Fausta Orecchio ait voulu faire un jeu de mots entre son nom de famille et un poème célèbre de Gianni Rodari, « un uomo maturo con un orecchio acerbo ». Signe prémonitoire sans doute, puisque dans ce poème, il est question d’un vieil homme qui a gardé un regard d’enfant neuf et ouvert sur le monde. Rodari est l’un des plus importants auteurs italiens de livres pour enfants du XXe siècle. Orecchio Acerbo est tenu en haute estime par la profession qui ne manque pas de noter la grande liberté dont bénéficient les illustrateurs qui signent avec cette maison. Trois d’entre eux étaient présents au salon : Spider (Daniele Melani) qui a réalisé l’affiche du salon, Fabian Negrin et Octavia Monaco. Fabian Negrin a publié à la fois en tant qu’illustrateur et en tant qu'auteur avec les illustrations de Spider. Octavia Monaco, quant à elle, préfère travailler une fois que la maison d’édition lui remet le texte de l’auteur en mains propres. C’est également le cas de AnnaLaura Cantone. Francesca Bazzurro, elle au contraire, privilégie la communication et l’échange constant avec l’auteur. C’est le cas de « Mondocane » écrit par Giovanna Zoboli. Celle-ci a même publié en tant que co-auteur avec Orith Kolodny, deux livres de la collection «de ville en ville», «Berlin» (Joie de Lire, 2007) et «Tel Aviv» (Joie de Lire, 2007), qui portent un regard intelligent et original sur ces deux villes.

La jeune Illustration italienne
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Par AnnaLaura Cantone
La profusion des styles et la palette des talents déployés à ce salon et pendant tout le mois de l’illustration donnent à penser que l’illustration italienne se porte bien aujourd’hui. Mais qu’en est-il réellement? Pour une facétieuse et talentueuse AnnaLaura Cantone touchée par la grâce et couronnée de succès toute jeune encore, ou une Chiara Carrer, ayant déjà un beau parcours artistique (Pomme d’Or de Bratislava en 2003), il n’y a pas de souci à se faire. Beaucoup d’autres illustrateurs présents au salon saluent l’esprit d’initiative et le travail avant-gardiste et audacieux de maisons d’éditions comme Corraini Edizioni et Orecchio Acerbo. Cependant, le sentiment partagé est que ces deux maisons sont l’arbre qui cache la forêt des grandes maisons d’éditions qui préfèrent faire du chiffre, c’est-à-dire acheter et traduire des livres étrangers, plutôt que de prendre des risques et de découvrir de nouveaux talents dans le vivier des illustrateurs italiens actuels. Peut-être que la vraie difficulté, comme le souligne Marzia Corraini, est qu’à l’inverse de la France où l’illustrateur est considéré comme un auteur à part entière et où la bande dessinée est très appréciée, ce concept est relativement nouveau en Italie. Ce qui expliquerait également l’arrivée de toutes ces petites maisons d’éditions (Galluci Editore (2002), Topi Pittori (2004), Kite Edizioni (2006)…)qui ont fleuri ces dernières années un peu partout en Italie. Peut-être que cela a également trait au fait que certains univers graphiques sont tellement originaux et tellement peu associés au monde de l’enfance telle qu’on l’imagine traditionnellement, que les éditeurs hésitent à les publier. Spider, un illustrateur à l’inspiration dadaïste, cartooniste un rien mâtiné de bandes dessinées (Betty Boop, Fritz the cat, Popeye), vend mieux ses toiles que ses illustrations pour enfants pour le moment. Beppe Giacobbe, un autre illustrateur-graphiste reconnu en Italie pour ses couvertures Rizzoli Libri et en Amérique (où il a dessiné de nombreuses affiches publicitaires), vient à peine de signer une collaboration avec les Éditions du Rouergue. « Le roi du Silence » (2007), porte la signature si caractéristique de son univers surréaliste aux couleurs chaudes, évocatrices de sa Sicile natale. Le deuxième, « Le catalogue des adieux » (2008), a été réalisé à partir de centaines d’illustrations d’archives qui avaient été faites au fil des ans. Ce sont les illustrations qui ont servi à la trame du texte. C’est en quelque sorte une relecture d’images qui laisse libre cours à l’imagination et à l’interprétation. Alors, à défaut d’être reconnus en Italie, ces illustrateurs vont chercher des collaborations à l’étranger afin d’en vivre. C’est le cas de Chloé Francisco Trenti, qui n’a pas hésité à travailler directement avec la France sur «Tram: voyage en Zigzag» publié chez La Compagnie Créative. «Tram » décrit «la soif d’aventure d’un petit tram lassé de la bousculade et de l’indifférence citadines». L’association aquarelle et collage alliée aux couleurs très vives de la ville qu’elle décrit, donnent une étrange sensation de flottement à ces illustrations, sans doute une allusion inconsciente de l’artiste au fait qu’elle vit à Venise.

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Par Octavia Monaco
À l’image d’un Bruno Munari qui s’était mis à créer des livres pour enfants parce qu’il était devenu père et ne se satisfaisait pas de ce qui se faisait à l’époque en matière d’illustration de livres pour enfants, Spider a pris goût aux livres pour la jeunesse avec la naissance de son enfant. Pour AnnaLaura Cantone, cela correspond à sa façon d’être. Octavia Monaco privilégie l’illustration pour enfants parce qu’elle est plus libre et plus riche en matière d’exploration même si elle dit qu’on met un frein parfois à ses dessins les jugeant trop effrayants pour les petits. Un de ses sujets favoris est le conte détourné ou plus exactement revisité. Avec «La Princesse au Petit pois» («La vera principessa sul pisello», Orecchio Acerbo, 2008), Monaco dresse le portrait d’une petite fille, fière et volontaire, qui préfère garder son indépendance et sa liberté d’esprit plutôt que de se soumettre aux diktats d’une vielle reine acariâtre et d’un prince qui n’a même pas pris la peine de la rencontrer. Une fable moderne qui, mine de rien, projette un modèle positif et fort de la femme d’aujourd’hui.Une autre illustratrice qui prend un malin plaisir à retravailler l’imaginaire collectif des contes est Chiara Carrer. Carrer fait une lecture très personnelle et facétieuse d’œuvres qui appartiennent au patrimoine artistique universel comme «Barbe Bleu» (La joie de Lire, 2008) ou encore «Le Petit Chaperon Rouge» (la Joie de Lire, 2005). Dans cette version du Petit Chaperon Rouge , la petite fille n’est ni mangée par le loup, ni sauvée par le chasseur, elle ne doit sa survie qu’à sa propre intelligence. Carrer excelle aussi dans l’illustration de l’univers des chiffres et des lettres mis en couleurs et en image grâce à un lutin d’où le titre de la collection: «Le lutin des chiffres» (La Joie de Lire, 2002), «le Lutin des lettres» (La Joie de Lire, 2003), «Le lutin des couleurs» (La Joie de Lire, 2006) et «Le lutin des arts» (La Joie de Lire, 2008).

Par leur expression graphique originale et le rapport du texte à l’image qu’ils développent avec grand art, ces illustrateurs explorent en couleurs et en images la variété et la richesse du monde de l’enfance. Ce faisant, ils suscitent d’autres regards sur le champ de l’illustration et du livre de jeunesse.

Salon Petite Édition Jeune Illustration suivi du Mois de l’Illustration à l’Artothèque et à la Médiathèque de Saint Priest.
www.petiteedition-jeuneillustration.fr


Hayet Ennabli
(13/12/2008)

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