Polar à l’italienne | Hayet Ennabli
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Polar à l’italienne | Hayet EnnabliCet été ne partez pas au soleil sans un bon polar italien. Le roman noir transalpin affiche, depuis quelques années, une santé éclatante, ce qui explique le grand nombre de titres en traduction en France. Tandis que Carlo Fruttero confirme son retour très attendu avec Donne informate sui fatti ( Des femmes bien informées , Robert Laffont), la relève du roman noir italien semble bien assurée depuis quelques années, en partie grâce à des noms comme Gianrico Carofiglio dont le premier roman, Testimone Inconsapevole ( Témoin Involontaire , Rivages/Noir) est enfin traduit en français.

Si Andrea Camilleri et Carlo Lucarelli font toujours partie du paysage littéraire noir de l’Italie, il est certain que l’on ne peut plus compter sans le sulfureux Massimo Carlotto, le prolifique Giancarlo De Cataldo et toute une jeune garde d’auteurs prêts à défendre sa vision de l’Italie d’aujourd’hui. Les femmes ne sont pas en reste : Avec L’amica americana ( L’amie américaine , Albin Michel Carré Jaune), Margherita Oggero signe un très bon roman à la facture peu traditionnelle.

Un genre mineur
Polar à l’italienne | Hayet EnnabliPour remonter aux origines du roman noir italien, il faut en revenir à ces fameuses couvertures jaunes que Mondadori publia en 1929 et d’où vient le terme de Giallo . Le Giallo Mondadori ne publiait alors aucun auteur italien. Quand ce fut le cas, l’éditeur demanda aux auteurs italiens d’angliciser leurs noms. Ils s’exécutèrent d’autant plus facilement que le genre avait mauvaise presse. Écrire des romans d’enquêtes policières était perçu comme un sous-genre.

Cela dit, à l’inverse des romans de fiction lisses et sans aspérité, le roman noir s’est ancré dans la réalité politique, historique et sociale du pays. Un certain nombre d’auteurs ont situé leur intrigue dans leur ville ou dans leur région natale allant même parfois jusqu’à faire de ces dernières un personnage à part entière de leurs récits. Le lecteur découvrit alors le particularisme de chacune de ces régions. Le premier à ouvrir la voie et qui est considéré comme le père du polar italien est Giorgio Scerbanenco. À une époque où le roman policier italien semblait définitivement détruit, coupé de la réalité de son temps et victime d’une politique de repliement sur soi, la maison d’édition Garzanti publie en 1966 Venere Privata ( Vénus Privée ) de Scerbanenco. Il devient vite célèbre grâce à la série des «Duca Lamberti». C’est également avec ce personnage qu’il obtient la reconnaissance internationale.

Dans son sillage, le sicilien Léonardo Sciascia écrit des romans d’enquête historique et policière mais ce sont Carlo Fruttero et Franco Lucentini qui créent l’événement avec la publication en 1973 de La Donna della domenica ( La Femme du dimanche ). A près de 80 ans et sans l’aide de feu Lucentini, Fruttero crée à nouveau l’événement. Il a publié un roman dont la structure est polyphonique et dont il situe l’action à Turin en hommage à son premier succès. L’histoire de Donne informate sui fatti est racontée par huit femmes, chacune à sa manière bien informée et qui nous permet peu à peu de percer le mystère de la mort de Milena, prostituée roumaine découverte morte dans un fossé.

Identification à la terre et à l’Histoire

À l’exception du couple extraordinaire Fruttero-Lucentini, il faut attendre les années 90 pour que le roman policier connaisse le succès et qu’il sorte du ghetto dans lequel il avait été maintenu jusqu'alors. Il y a deux pôles géographiques autour desquels gravite la génération de ces jeunes écrivains : La Scuola dei duri (l’ École des durs ) à Milan avec comme chef de file Andrea G.Pinketts qui se décrit volontiers comme appartenant à une génération d’écrivains enfants de plusieurs langages que ce soit la littérature, la télévision, les videos-clips ou les fumetti (la bd). Il est encore aujourd’hui considéré comme le jeune chien fou du roman italien. Le Gruppo 13 à Bologne, créé à l’initiative de Carlo Lucarelli, Marcello Fois et Loriano Macchiavelli est un cercle d’échange rassemblant la nouvelle génération des auteurs de polars italiens. I Delitti del Gruppo 13 ( les Crimes du Groupe 13 ), leur recueil de nouvelles paru en 1992, en est l’acte fondateur. Ce groupe de réflexion a pour ambition de sortir le roman noir de l’isolement dans lequel il a trop longtemps été cantonné. Il veut à la fois l’exposer à la réalité historique de son temps, quitte à remonter dans le passé, et à la fois l’ancrer dans la réalité géographique de l’Italie.

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Andrea Camilleri
Celui qui est passé maître dans l’évocation de «son pays», que l’on retrouve au cœur de tous ses romans, n’est autre que Camilleri qui est indissociable du commissaire Montalbano. D’ailleurs, il ne pourrait envisager de se débarrasser de son héros sans déchaîner l’ire de ses lecteurs. Il ne se contente pas de décrire la Sicile. Il se l’est réappropriée en s’inventant une ville, Vigàta, lieu de toutes les compromissions mais également réceptacle des us et coutumes et traditions culinaires de sa région. C’est également celui qui a poussé le plus loin l’art de retranscrire le parler de ses compatriotes. Il aurait pu se contenter de traduire en des termes simples le dialecte et les expressions locales des Siciliens, mais il a trouvé plus judicieux et sans doute plus jubilatoire de créer son propre lexique sicilien entre patois, trouvaille linguistique et pure littérature. Chacun de ses romans rencontre un immense succès auprès du public italien visiblement ému de renouer avec ses racines par le biais d’histoires souvent pittoresques mais jamais banales.

Après lui, tous les jeunes auteurs se sont inspirés de leur expérience politique et de leur histoire professionnelle ou personnelle pour puiser la matière de leurs romans noirs. Cesare Battisti est l’un d’entre eux. Carlotto, mis en prison pour un crime qu’il n’avait pas commis, en est un autre. Enfin De Cataldo s’est largement inspiré de son travail en tant que magistrat à la cour d’assises de Rome pour écrire Romanzo Criminale (Métailié). Cette introspection mêlée de préoccupations pour la réalité sociale et politique du pays sont perçues comme un exorcisme salutaire dans un paysage culturel par ailleurs bien vide et aseptisé.

Celui qui a le mieux résumé les thèmes du roman noir contemporain est De Cataldo dans la préface de Crimini ( Petits Crimes Italiens , Grasset) où sont évoqués la fine fleur de la profession ainsi que les classiques, les nouveaux venus et des inclassables comme Niccolò Ammaniti.

Ammaniti fait figure d’électron libre, et en même temps il est représentatif de l’évolution du roman noir, de sous-genre dénigré des masses à un genre qui a gagné ses titres de noblesse. En 1966, il participe à l’écriture de Gioventù Cannibale . Il obtient la reconnaissance nationale avec la publication d’ Io non ho paura (J e n’ai pas peur , Grasset). Ammaniti y traite de certains des thèmes majeurs que De Cataldo énumère comme faisant partie de la panoplie du roman noir contemporain comme l’appât du gain facile et l’obsession du succès.

Les immigrés: la nouvelle réalité avec laquelle il faut compter

Un autre thème présent dans Crimini est celui de l’étranger «[…] perçu autant comme une menace que comme une occasion providentielle de renouveau pour un pays vieilli, fatigué et aigri». De terre d’émigration vers des contrées plus riches et de migration du sud au nord, l’Italie est, à son tour, devenue terre d’immigration pour des populations étrangères encore plus démunies. Ces étrangers deviennent les boucs émissaires du malaise existentiel et du mécontentement des Italiens.

Polar à l’italienne | Hayet EnnabliL’utilisation de l’immigré, de l’étranger ou par extension du désaxé se révèle être un bon stratagème pour rendre compte de la réalité sociale italienne et cela à travers des histoires qui dépassent la simple enquête policière. Dans Testimone Inconsapevole , Carofiglio fait une entrée fracassante dans le monde du policier et ce par le biais d’une histoire qui traite d’un étranger. Abou Thiam, un Sénégalais, est accusé du meurtre d’un enfant. Il fait montre de plus de sagesse, maîtrise de soi et au final d’éducation que la plupart des Italiens avec lesquels il rentre en contact et qui ont tôt fait de le juger à travers le prisme de leurs préjugés. Dans L’amica americana , en lieu et place de l’immigré, il y a le personnage de «l’indestructible» qui n’a pas vraiment sa place au sein de la société même s’il lui est bien utile, en particulier pour élucider les meurtres.

Un des aspects rafraîchissants qu’offre le roman noir d’aujourd’hui est l’utilisation d’hommes et de femmes, somme toute assez quelconques, loin des clichés du genre (inspecteur, commissaire ou autre représentant des forces publiques). Ces personnages, à l’instar de l’avocat ou de la professeure turinoise des deux romans, évoqués ci-dessus, se trouvent bien malgré eux, confrontés à des situations extraordinaires qui les forcent à prendre position par rapport aux valeurs de la société qui les entoure.

Après des débuts difficiles, le roman noir transalpin affiche depuis le début des années 2000 une santé remarquable et la production toujours plus riche et plus variée offre de nombreuses options aux lecteurs avides de sensations fortes. Derrière le divertissement de façade, le roman noir contemporain nous livre une radiographie impitoyable de la société italienne contemporaine et à ce titre il fait à lui seul figure de «littérature de la réalité».

(20/08/2008)

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