'Gomorra', retour sur un récit | Catherine Cornet
'Gomorra', retour sur un récit Imprimer
Catherine Cornet   
'Gomorra', retour sur un récit | Catherine Cornet«Gomorra», Gomorrhe, le nom de la ville biblique détruite par ses propres vices, est désormais un qualificatif de choix pour désigner Naples, suite à l’immense succès critique et de librairie du premier roman de Roberto Saviano. La Camorra napolitaine fait parler d’elle quand les morts dépassent spectaculairement les chiffres quotidiens, lorsque, comme à intervalle régulier le gouvernement italien propose d’envoyer l’armée pour calmer la «guerre civile» qui y règne entre clans.

Roberto Saviano n’a pas écrit un livre de dénonciation, n’a pas fait de révélations particulièrement éclatantes et pourtant, il est aujourd’hui accompagné de gardes du corps et ne répond plus au téléphone. Le succès à double tranchant qu’il a remporté explique en partie qualités et défauts de la ville.

On a beaucoup écrit sur la Camorra, et Saviano ne donne pas de scoop particulier, alors pourquoi un tel succès? Parce que le jeune auteur, passe toujours «après» et sait négocier subtilement entre le temps du drame et celui du reflux. Il va visiter les lieux du crime après que policiers et journalistes de faits divers ont fait leur travail, il visite la villa du boss de Casal dei Principi lorsqu’elle est abandonnée à elle-même, après le temps des splendeurs et l’arrestation de son propriétaire. Son attitude réflexive lui permet alors d'élaborer concepts et critiques sur le «système». Il déconstruit, et à travers une écriture cette fois purement littéraire, nous livre une nouvelle lecture de la Camorra. En retravaillant la vérité, il répond, en outre, à ce besoin de comprendre créé par l’urgence dont font usage les mass médias.

Une grue repêche des cadavres dans le port de Naples…
Les premières pages du livre fonctionnent comme un grand coup de poing dans l’estomac. Une grue repêche des chinois qui ont payé cher pour aller se faire enterrer dans leur pays natal mais ne sont pas allés plus loin que le port de Naples. Le conducteur de la grue se met la main devant la bouche pour ne pas vomir, ne trouve pas ses mots. Bienvenus dans une ville globale, une ville où la Chine commerce avec plus de «1.600.000 tonneaux enregistrés, un autre million passant sans laisser de trace. Dans le port de Naples, selon l’agence de la douane, 60 % de la marchandise échappe au contrôle de la douane, 20 % des acquisitions ne sont pas contrôlées. Des cinq cent mille contrefaçons enregistrées 99% vient de Chine et on calcule 200 millions d’euros d’évasion fiscale par mois». Le sud de l’Italie est une région sinistrée et en retard par rapport aux villes du nord de l’Europe? Et bien regardez ces mouvements de capitaux et de marchandises qui transitent dans le port de Naples et vous comprendrez que la ville est un centre de capitaux financiers et étrangers qui n’a rien à envier à la city de Londres ou de New York.
Les produits manufacturés nous arrivent directement de Chine par grands containers, travaillés par une main d’œuvre chinoise sous qualifiée? Venez visiter les fabriques de Sevigliano, Las Vegas de Campanie, où les chinois travaillent, certes dans les sous sols, mais où les tailleurs napolitains confectionnent pour 600 euros par mois les tailleurs blancs Dolce Gabbana dont la célèbre Angelina Jolie porta un exemplaire la nuit des Oscars.

Globalisation, libre échange et illégalité internationale
'Gomorra', retour sur un récit | Catherine CornetL’analyse de Saviano est subtilement économique: la globalisation fait des merveilles à Naples car pour s’épanouir pleinement le libre échange a besoin de ces passages à travers l’illégalité internationale. Les rythmes des échanges de marchandises au niveau mondial donnent le mal de tête, mais ont besoin aussi d’anonymat et d’illégalité pour produire les meilleurs revenus. La bête camorriste se nourrit d’ultralibéralisme, d’internationalisation des capitaux… et de politique.

Le système camorriste napolitain serait-il une bulle dans laquelle on vivrait selon des règles tribales sur un petit périmètre de Campanie? Et bien non, raconte Saviano dans son livre en y dévoilant les liens entre Naples, le Canada, l’Amérique ou Aberdeen, en Ecosse, où la Camorra napolitaine s’est créée une succursale à grandeur de la ville. Naples, ville globale de l’illégalité influence donc le monde et se laisse influencer…

Et au commencement était Scarface…
Mettant à bas tous les clichés, le chapitre intitulé Holywood donne la mesure symbolique de la Camorra globalisée. Saviano soutient que loin de servir de modèles aux films américains de mafia, c’est la camorra, comme la mafia sicilienne, qui s’inspirent aujourd’hui des chefs d’œuvres de Copolla ou de Brian de Palma.

Si en Sicile, on parle désormais de "Padrino", à la suite de la fameuse trilogie, à Naples, les femmes camorristes s’habillent de latex jaune façon Uma Turman, les jeunes gens avant de tirer récitent les psaumes de la Bible (une citation de Tarantino citant la Bible) et le boss de Casal dei Principi confie aux architectes les cassettes vidéo de Scarface comme indications architecturales pour se faire construire la réplique de la maison de Tony Montana. L’opération de mimétisme coûte 8 millions d’euros. Financièrement aussi, les boss de la camorra sont proches des stars de cinéma. L’imitation du cinéma, cette ouverture vers un imaginaire international du phénomène mafieux fait aussi des dégâts inattendus, et en tirant avec le revolver sur le côté, «à la Tarantino», les killers napolitains ne savent plus tuer mais blesser grièvement, touchant, les jambes ou le ventre, sans précision aucune.

'Gomorra', retour sur un récit | Catherine Cornet
Roberto Saviano
L’emploi du «je» dans le récit de Saviano serre la gorge et fait de la lecture de Gomorra une lecture participative, angoissée. Car le jeune homme sort parfois de son rôle de témoin pour écrire de superbes pages où il se débarrasse du regard froid de l’enquêteur. Il veut vomir, hurler, tout arrêter, aller même jusqu'à utiliser une arme lui aussi. C'est sur cette tension que s'insinue petit à petit la genèse de cet ouvrage. Saviano avait besoin d’écrire ce livre, parce qu’il meurt de honte chaque fois qu’on lui demande d’où il vient, parce qu’il souffre avec les victimes, parce que le système camorriste provoque une violence en lui aussi forte que celle des Killers de Casal dei Principi

Le courage d’écrire
Le courage d’écrire n’est pas seulement le fait d’oser défier le pouvoir, l’insulter «Iovine, Schiavone, Zagaria, vous ne valez rien. Ils appuient leur puissance sur la peur, ils doivent partir de cette terre», c’est aussi celui d’aller chercher dans sa propre biographie une vérité douloureuse. Saviano rencontre son père sur une place affolée de Rome et la rencontre est placée là, sans avoir l’air de tenir un statut particulier dans le cadre du récit sur la Camorra. La force de Gomorra réside cependant dans la présence de cette note biographique. Roberto n’a pas peur de traîner les boss dans la boue, mais il le fait aussi avec son père, le tuant, entre les lignes, une seconde fois. Tout ce qui demande honnêteté et vérité sert de matériel littéraire: «A un certain moment, je me suis rendu compte, peut être parce que je vivais dans une réalité compliquée, que la parole devait faire autre chose, devait redevenir nécessaire. Nécessaire signifie aller au delà de ce que représentent les choses. Les médias racontent ce qui se passe avec une rapidité impressionnante; il n’y a donc plus besoin des mots du chroniqueur, mais des mots littéraires, ceux qui entre dans la plaies de la raison. La raison est une blessure, y entrer est un devoir» (Roberto Saviano, «je vous dis de quel côté je me place», l’Unità 25/11/06)

'Gomorra', retour sur un récit | Catherine CornetSon arme, Saviano a décidé de la tenir à la manière de Don Peppino, le protagoniste d’un des derniers chapitres du livre qui fonctionne aussi comme hypertexte. On peut choisir son camp, tout n’est pas écrit d’avance. Le jeune prêtre refusait le déterminisme social et a essayé de combattre la Camorra au niveau spirituel, de reprendre, un par un, les mythes camorristes de grande famille, de solidarité du patriarche, de fidélité filiale. Don Peppino rappelait que pour la Bible la famille est le symbole de l’amour non de la guerre, que le père ne tue pas son fils et que la seule fidélité requise est celle que l’on doit à dieu et à la justice. Pour la première fois dans ses pages, Saviano se découvre complètement, il n’est plus seulement un témoin sur sa vespa qui se rend sur les lieux de la douleur et du crime, il admire Don Peppino parce qu’il croyait à la révolution des mots. Nous voilà au cœur et à la conclusion qu’apporte Gomorra sur un sujet souvent traité mais rarement décrit avec autant de ferveur. Contre le mythe, la force économique et le déterminisme social, le jeune homme croit au pouvoir des mots, et les mots lui ont rendu le change en lui permettant de produire un livre magnifique, d’une rare honnêteté.

Catherine Cornet
(20/08/2008)

À l’occasion de la sortie en salles de Gomorra du réalisateur Matteo Garrone, les Éditions Gallimard vous offrent 10 livres et 50 places de cinéma. ( noreply@gallimard.fr )

mots-clés: