Un colloque globalement réussi | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
  Un colloque globalement réussi | Nathalie Galesne Menue et souriante, le visage illuminé par l’azur pétillant de son regard, Stefanella Campana est plus qu’une simple journaliste. Auteure de quatre essais, dont le dernier «Quando l’orrore è donna» (1) interroge les nouvelles formes d'extrêmisme féminin, Stefanella Campana est aussi une acharnée du travail en réseau, particulièrement attentive aux réalités méditerranéennes. Elle a également été Présidente de la Commission pour l’égalité des chances dans la région Piémont.

Il y a plusieurs mois lorsqu'elle fait part à Rinaldo Buontempi de Paralleli, de son idée d'organiser un colloque sur le rôle de l’information en Méditerranée, ce dernier décide aussitôt de promouvoir la manifestation. L’institut turinois qu’il préside n’a-t-il pas précisément pour vocation de fédérer les actions de la société civile en Italie et en Méditerranée, et de promouvoir les échanges entre les deux rives. Et puis, les thèmes de l’information et des diversités culturelles sont au coeur des objectifs que s’est fixé Paralleli. « Il faut construire les conditions du dialogue, du faire ensemble » rappelle dès qu’il le peut Rinaldo Buontempi.

«Je suis journaliste et donc particulièrement sensible au thème de l’information, précise Stefanella Campana. Le Piémont est formé d’une multitude de réalités et d’expériences, mais les médias italiens sont-ils vraiment en mesure de les considérer et d’en rendre compte ? Et comment transmettre les différences identitaires qui existent dans notre société en évitant les stéréotypes et les préjugés? En Italie, nous avons accumulé un certain retard sur ces questions qui sont assez peu abordées dans les écoles de journalismes, ou à travers nos syndicats. Il est devenu urgent de poser un regard critique sur notre travail de journalistes et de le faire de manière concrète ».

L’affaire d’Erba, qui vient de secouer l’Italie, n’a fait que confirmer la mise en garde de Stefanella Campana. Il y a quelques semaines, une famille est retrouvée assassinée à Erba, petite localité du nord ouest de la péninsule. Plusieurs grands quotidiens nationaux mettent aussitôt en accusation le père de famille, un Tunisien avec des antécédents judiciaires, mais qui se trouvait au moment du massacre en Tunisie. Depuis Erba est devenu un exemple de mauvais journalisme puisque aucune des rédactions si promptes à désigner le coupable n’avaient pris le temps de vérifier les faits.

Ce piège de la réduction et du préjudice lorsqu’il s’agit de produire une information sur les immigrés a été largement dénoncé lors de la première partie du colloque de Turin, consacrée aux rapports entre médias et immigration..

En énumérant les sujets que la presse italienne affectionne plus particulièrement en matière d’immigration, Emmanuela Banfo de l’ANSA (agenzia di Stampa Italiana) a mis judicieusement le doigt sur la démonisation de l’immigré dans les médias de la péninsule : «Ce sont essentiellement les immigrés clandestins, et parmi eux les dealers et les prostituées (de préférence blanches) qui intéressent nos quotidiens qui les relèguent systématiquement à la rubrique des faits divers », a-t-elle expliqué.

Pour Milena Boccardo, journaliste à la Rai (Piémont) « Les expériences positives liées à l’immigration sont en effet très largement ignorées par les médias. L’immigré n’a jamais une identité précisée, il se confond dans une masse indistincte forcément problématique».

Et pourtant de cette Italie, de plus en plus multiculturelles, sont nées des initiatives innovantes, y compris dans le domaine journalistique comme cet observatoire des médias sur l’immigration mis en place par la région Piémont, le site migranews, le premier supplément italien, Metropoli, destiné aux différentes communautés immigrées italiennes(2), ou encore l’émission « Shukran », dont les protagonistes –chose rarissime- sont les immigrés.

Mais revenons au cadre plus spécifiquement méditerranéen de ce colloque. En Italie, le nombre de médias et de programmes télévisés sur la Méditerranée n’est pas indifférent : l’agence de presse Ansamed située à Naples couvre tous les pays de la région, «Mediterraneo» magazine télévisé sur les sociétés méditerranéennes a sa rédaction (italo-française) à Palerme, enfin Rai Med diffuse via satellite des programmes télévisés italiens en langue arabe, tandis que le COPEAM sert à promouvoir la circulation de l’audiovisuel dans l’espace euro-méditerranéen. L’Italie possède aussi une agence de presse entièrement consacrée à la Palestine et aux relations israélo-palestiniennes, infopal.it, et un site internet dédié aux cultures et aux sociétés méditerranéennes (vous aurez reconnu www.Babelmed.net).

Pour autant le dialogue euro-méditerranéen est loin d’être satisfaisant. «Le disposif mis en place il y a dix ans par le partenariat euromed a échoué, a observé Mario Rosso de l’Ansa, illustrant ses propos par l’enquête publiée en juin 2006 par Herald Tribune sur les perceptions mutuelles entre Occident et monde musulman. « Les résultats de cette enquête sont alarmants. Force est de constater que la situation a empiré», a-t-il ajouté.

Et de fait oscillant entre conflit et dialogue, impuissance et utopie, la Méditerranée est devenu un espace sensible, hyper réactif, en proie aux guerres symboliques dont les médias se font trop souvent les artificiers.

« Après les caricatures et les déclarations du pape, mondialement commentées, le débat sur la responsabilité des médias dans la fabrication et la manipulation des perceptions reste plus que jamais ouvert, renchérit Stefanella Campana. Avec ce colloque notre souhait était donc de nous confronter à une réalité de l’information plus ample, et d’écouter nos collègues venus de la rive sud de la Méditerranée nous raconter leurs propres expériences de journalistes.»

Pari gagné pour Stefanella Campana et Paralleli. Articulée en trois grands moments, la journée qui associait dans une perspective pluridisciplinaire, les milieux associatifs, les organes de presse traditionnels et plusieurs médias alternatifs, s’est avérée fructueuse. Le colloque a permis de croiser les regards, multiplier les témoignages, débusquer de nouvelles pratiques journalistiques en mal de visibilité.

___________________________________________________________ (1)Stefanella Campana et Carla Reschia, Quando l’orrore è donna, Editori Riuniti, avril 2005
(2) La première partie du colloque à laquelle Babelmed consacre le premier volet de ce dossier fait en partie état de ces expériences. Nathalie Galesne
(17/01/2007)
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