Amara Lakhous, l’écrivain qui se joue des frontières | Amara Lakhous, Nathalie Galesne, Enrique Vila-Matas, Raffaele La Capria, Actes Sud, Roland Barthes, Montalban, Camilleri, Leonardo Sciascia
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Nathalie Galesne   

Amara Lakhous, l’écrivain qui se joue des frontières | Amara Lakhous, Nathalie Galesne, Enrique Vila-Matas, Raffaele La Capria, Actes Sud, Roland Barthes, Montalban, Camilleri, Leonardo SciasciaUne concierge napolitaine, une garde malade péruvienne, un cuisinier iranien, un poissonnier algérien, un cafetier romain…C’est dans le quartier de l’Esquilino qu’évoluent les personnages du roman d’Amara Lakhous « Choc de civilisations dans un ascenseur Piazza Vittorio ». Publié en 2006 en Italie, le livre devient rapidement un best-seller. Il est couronné du prix Racalmare Leonardo Sciascia et du prix international Flaiano 2006 qu’il partage avec Enrique Vila-Matas et Raffaele La Capria. Il sera également porté à l’écran.

Ce roman polyphonique, à mi distance entre le polar et la comédie à l’italienne, fait se croiser dans un même immeuble les vicissitudes de onze locataires amenés à enquêter malgré eux sur un crime ; échanges, impressions et stéréotypes vont bon train. « J’ai voulu montrer cette Italie nouvelle, raconte Amara Lakhous, la société italienne est en train de changer, il faut donc changer notre regard sur elle. A Rome, il y a un vrai mélange, de vraies relations plurielles entre les communautés, d’ailleurs il est difficile d’en repérer une plutôt qu’une autre. »

L’écrivain débarque dans la capitale italienne en 1995, il a tout juste 25 ans et la violence ravage l’Algérie. « Je travaillais à la radio, j’avais un programme culturel. Les journalistes et les intellectuels étaient ciblés par les islamistes et par le pouvoir aussi. On avait trois options : faire le jeu des puissants, jouer les héros, s’exiler. J’ai choisi la troisième. » Profitant d’un séminaire en Italie, le jeune homme élit domicile à Rome. « Le destin sans doute… sourit-il, adolescent j’étais fasciné par la culture et le cinéma italien ». Amara Lakhous n’aime pas le terme ‘intégration’ : « En arrivant, mon problème ce n’était pas l’Italie mais mon pays que je quittais. A l’époque, je me souviens avoir écrit à un ami : ‘en Algérie j’avais peur de la mort, en Italie j’ai peur de la vie’. Après les premiers attentats de 1992, tous ceux qui étaient menacés avaient élaboré une relation avec la mort, s’imaginant souvent les pires scénarios, à Rome j’ai donc du réapprendre à vivre. »

Ses premiers pas dans la ville éternelle projette cependant très vite Amara dans la vie : il s’inscrit à l’université, se nourrit d’Italie. « J’avais des instruments pour trouver ma place dans la culture italienne, le plus efficace d’entre eux étant la langue. Je l’ai vite apprise grâce au contexte linguistique pluriel dans lequel j’avais vécu : l’algérois, le berbère, l’arabe classique, le français.» Se refusant au double exil, l’écrivain -bientôt reconnu- continue d’écrire en arabe. « A l’exil physique qui me séparait de l’Algérie, je ne pouvais pas ajouter celui de ma langue d’écriture, c’est pourquoi j’ai continué d’écrire dans celle-ci, adaptant ensuite mes récits en italien. » Plus tard, il emprunte le sens inverse traduisant ses romans écrits en italien vers l’arabe. Aujourd’hui Amara Lakhous occupe une position unique, une double présence dans le panorama littéraire de la péninsule et du monde arabe qui lui permet d’échapper à la case des écrivains migrants dont raffole l’Italie. « J’ai la chance inouïe de produire dans les deux langues, d’avoir une écriture gémellaire

Amara Lakhous, l’écrivain qui se joue des frontières | Amara Lakhous, Nathalie Galesne, Enrique Vila-Matas, Raffaele La Capria, Actes Sud, Roland Barthes, Montalban, Camilleri, Leonardo SciasciaQuelques années après son immense succès littéraire, Amara Lakhous publie en 2010, un deuxième roman “Divorce à la musulmane à viale Marconi” (Actes Sud). Le lecteur y retrouve cette manière singulière et jubilatoire de caresser les stéréotypes dans le sens du poil pour mieux les déconstruire. Durant la première décade qui ouvre ce second millénaire, l’islam est devenu en Occident et en Europe le nouvel ennemi. Chaque arabe est perçu comme un terroriste potentiel. De cette représentation aussi dévastatrice qu’absurde, Amara Lakhous tire une parodie où la vie et les désirs des personnages se heurtent dans un chassé-croisé de vraies et fausses identités.

Les services de renseignement italiens ont appris qu’un attentat se prépare dans le quartier Marconi de Rome. Ils décident d’y infiltrer Christian Mazzari, un Jeune sicilien parlant parfaitement l’arabe. Christian devient Issa, immigré tunisien. Issa rencontre Sofia, jeune égyptienne mariée à Saïd. Comme beaucoup de jeunes femmes de son âge, Sofia souhaite réaliser ses projets malgré les obstacles de sa condition. Des péripéties surprenantes vont naître de cette imprévisible relation.

Après ce second roman “romain”, Amara Lakhous, marié depuis peu, décide d’aller vivre à Turin où il entreprend un travail sur les mémoires de l’immigration piémontaise. Ces recherches alimentent son dernier roman, “Contesa per un maialino italianissimo a San Salvario” (Dispute pour un petit cochon italianissime à San Salvario) qui sortira prochaiment chez Actes Sud. Dans cette ultime livraison se mélangent, une fois encore, réalité et fantasme, ironie et satire, tandis qu’éclatent les paradoxes et les peurs de la société italienne face à la diversité introduite par une immigration, somme toute récente. La structure narrative originale, le récit dans le récit, fait émerger l’évidence : les stéréotypes sont des constructions, des fictions qui semblent plus réelles que la réalité elle-même, et participent de la doxa dans laquelle nous pataugeons : « La doxa, écrivait Roland Barthes, c'est l'opinion publique, l'esprit majoritaire, le consensus petit-bourgeois, la voix du naturel, la violence du préjugé. »

Enzo, journaliste d’origine calabraise, se déplace comme un poisson dans l’eau dans l’atmosphère multiculturelle de San Salvario, le quartier turinois où il est né. Une série de circonstances l’amène à inventer de fausses histoires sur la criminalité organisée entre Albanais et Roumains. Cela permet à son journal d’augmenter son tirage et sa visibilité. Mais lorsqu’il est question de révéler une affaire de mafia ramifiée au nord de la péninsule -pour le coup bien rélle-, la direction de son quotidien se dérobe. Rien d’étonnant puisque le groupe éditorial qui finance le média est lui-même impliqué dans cette sombre histoire de ‘Ndrangheta. Le récit est truché d’anecdotes empruntées à des faits divers que le traitement romanesque restitue sous les traits du grostesque : des fasco-léguistes, des animalistes, et des islamistes se disputent Gino, le cochon du Nigérien Joseph, qui a souillé la mosquée du quartier.Personnage hybride –journaliste cinique doublé d’un médiateur culturel passionné – Enzo Laganà intègre l’équipe des commissaires méditerranéens, celle de Fabio Montale, Pepe Carvalho et Montalbano (créatures respectives d’Izzo, Montalban et Camilleri). Cependant, Amara Lakhous nous fait pénétrer dans un univers où le local entrechoque désormais le global.

Amara Lakhous, l’écrivain qui se joue des frontières | Amara Lakhous, Nathalie Galesne, Enrique Vila-Matas, Raffaele La Capria, Actes Sud, Roland Barthes, Montalban, Camilleri, Leonardo SciasciaAvec ce nouveau récit, l’auteur italo-algérien complète une oeuvre littéraire composée de romans d’immigration qui mettent en scène la carnavalisation joyeuse et cruelle des sociétés métisses. Ses personnages, en quête d’une langue commune pour vivre ensemble, ne pourront se passer de cette mosaïque de dialectes, d’expressions et d’accents qui nourrit le dispositif narratif auquel ils appartiennent. Mais ne nous y trompons pas, derrière la dimension comique de l’écriture d’Amara Lakhous se glisse une approche sociologique rigoureuse : « J’essaie d’être professionnel, explique–t-il, je travaille sérieusement comme un paysan kabyle, mes récits naissent toujours d’une grande recherche sur le terrain. » C’est le cas de ce troisième roman pour lequel il m’a fallu repérer les différentes vagues d’immigration à Turin, les nombreux dialectes qui y sont parlés, afin de mieux comprendre la pluralité de cette ville»

Aujourd’hui, installé depuis peu en France, Amara Lakhous s’apprête à ouvrir une nouvelle parenthèse. «Je voudrais exporter la comédie italienne en Algérie, confie-t-il, c’est l’outil parfait pour raconter nos sociétés irrationnelles. Berlusconi ou Bouteflica ne relèvent-ils pas tous deux de l’absurde ? Je passe sur les   affaires personnelles et les déboires politiques de Berlusconi que nous connaissons tous ; quant Bouteflica, dont on sait qu'il est très malade,  on assiste  à une attitude aberrante de la part de son entourage qui essaie coûte que coûte de changer la constitution et de le proposer pour un quatrième mandat."

De l’autre côté des Alpes l’auteur regarde l’Italie ému : «Rome fait désormais partie de moi, de mon identité. Quant à Turin c’est une ville très intéressante, en pleine transition, qui doit se détacher de ses certitudes, respirer avec d’autres poumons que la Fiat. Elle est magnifique, multiculturelle, c’est une ville ouverte comme je les aime. »

Chez Amara Lakhous, il y a comme une bonté de fond où se mêlent simplicité et humilité. Malgré les dérives xénophobes de son pays d’adoption –il est italien depuis 2008- il évite les jugements hâtifs : «A propos des Palestiniens, Edward Saïd notait qu’ils étaient victimes de victimes. L’Italie, longtemps peuple d’émigration fait d’une certaine façon payer à ses immigrés ses souffrances d’antan. Mais au delà de ces considérations, j’ai fait une constatation : quand les sociétés sont en crise, elles se servent inévitablement de l’autre, du plus faible et l’immigration devient alors un problème. Celle qui secoue actuellement l’Italie est politique, économique, culturelle et aura des retombées doubles pour les immigrés. Pourtant je reprends volontiers à mon compte les mots de Leonardo Sciascia : ‘je ne peux pas être pessimiste puisque j’écris’ ».

 


 

Nathalie Galesne

30/12/2013