Le livre du vendeur de livres | Papa Ndgady Faye, Antonella Colletta, Marie Bossaert, Modu Modu Edizioni, Salento, Mariama Bâ, Dakar, Lecce
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Marie Bossaert   
 

«Parfois, des associations m’invitent à intervenir dans leurs débats sur le phénomène de l’immigration. Il y a des gens qui m’interviewent pour écrire des articles sur mon histoire. Place Saint Oronzo, où je travaille souvent, les commerçants me connaissent et m’apprécient. J’ai des amis qui viennent exprès pour me dire bonjour. La place, c’est un peu mon chez moi.», Papa Ndgady Faye et Antonella Colletta, Il venditore di libri, Modu Modu Edizioni, 2013 [T.d.A.].

 

Le livre du vendeur de livres | Papa Ndgady Faye, Antonella Colletta, Marie Bossaert, Modu Modu Edizioni, Salento, Mariama Bâ, Dakar, LecceA la fin de son livre, dans un chapitre sur Lecce, où il s’est fait un nom, Amadou le vendeur de livres évoque les interviews et les articles toujours plus nombreux consacrés à son histoire. Voilà : un papier de plus sur ce Sénégalais libraire à ciel ouvert devenu écrivain, installé dans le Salento. Alors plutôt que de répéter mal ce qu’Antonella Colletta et lui écrivent très bien dans le livre, et que reprennent les nombreux articles en question, tentons de raconter les choses un peu autrement : comme une rencontre.

Que trouve-t-on dans la pile d’ouvrages qu’il tient sous le bras, avec élégance, et qu’il vous présente avec un sourire ? Entre autres, un livre de contes pour enfants d’un auteur sénégalais, Il bambino con le mani pulite, le premier roman de Mariama Bâ « l’une des écrivaines sénégalaises les plus importantes », récemment traduit en italien – et qu’en bonne Française qui a fait des études de lettres, je ne connaissais pas - et puis son livre à eux bien sûr. Un texte écrit à quatre mains avec sa femme Antonella, de Lecce, rencontrée il y a six ans sur une plage des Pouilles (« comme dans un roman à l’eau de rose », écrit-elle), qui raconte son/leur histoire. Il était venu là pour l’été avec un ami, depuis Milan où il était arrivé deux ans plus tôt avec un visa pour la France sur le point d’expirer, après un bref passage à Paris. Donc Dakar – Paris – Milan – Lecce (et re-Dakar quand c’est possible) : ça nous fait 43 ans.

Mais au fait, pourquoi l’Italie ? Le pays l’a toujours fasciné, nous raconte-t-il. Le foot, les fringues, la classe… A Dakar déjà, on l’appelait « l’Italien ». A l’époque, il était chef de chantier. Plus jeune, il sortait pas mal, faisait des conneries par-ci par-là comme on en fait à cet âge, avant de se ranger, la religion et le papa sévère aidant. Pas vraiment d’affaires de bouquins à l’horizon. C’est en Italie que ça a commencé. Après quelques réticences initiales (« ce boulot –là, au Sénégal, je l’aurais méprisé »), il s’est mis à vendre des livres dans la rue à Milan, sur le conseil d’un autre immigré africain qui l’avait accueilli à son arrivée. Ça a très vite marché. Il a continué à Lecce. Et puis un jour, comme on lui disait souvent que les livres n’étaient pas franchement de bonne qualité, comme on lui demandait parfois aussi de raconter son histoire, il s’est dit : pourquoi pas moi ? Lui qui a « le sentiment d’avoir une éducation exceptionnelle, d’être un homme universel, qui [a] su ôter ses vêtements de Sénégalais pour mettre ceux de l’humilité, pourquoi n’écrirait-il pas un livre pour aider les autres à voyager ? ».

Le voyage en question n’est pas que physique : c’est aussi un voyage intérieur. La spiritualité est ici un élément essentiel : elle est partout, dans le livre, dans les propos de l’auteur, dans sa manière de vivre les choses, de les comprendre et de les raconter. Amadou est soufi, de la confrérie Tidjanya, version Fayda. Le parcours a commencé au Sénégal : originaire d’une famille musulmane, très marqué par son père, maître spirituel dans la Tidjanya, et par sa sœur, qui revient transformée d’une retraite spirituelle, il décide d’entrer lui aussi dans la confrérie à 23 ans. Mais comme il l’explique avec humour, il ne suffit pas de vouloir. Débutent alors une recherche qui lui apprend la patience et une profonde transformation intérieure.

L’islam d’Amadou n’est pas un islam « institutionnel », au sens le plus faible qu’on pourrait donner à ce terme : il balaie d’un revers de la main ma question sur les mosquées du coin. Ceci dit, ils sont plusieurs à suivre la même voie que lui, dans le Salento. Cette expérience intime du sacré, est aussi celle de ses proches à Lecce, quelle que soit leur religion. Le livre, qui consacre une large place à cet aspect, n’est pas non plus un manifeste : c’est la tolérance qui prime. Ainsi que le courage. C’est aussi un peu pour cela qu’Amadou l’a écrit : pour donner du courage à ceux qui prennent la route, comme il l’a fait lui – même.

Et puis, comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, avec Antonella Colletta, ils décident de lancer leur propre maison d’édition, «Modu Modu Edizioni». Modu Modu? La dénomination du migrant sénégalais. «Celui qui part à la recherche». Et qui doit trouver.

Nous parlons alors de cette question, banale, mais que je trouve si difficile à comprendre : pourquoi – et si tant est qu’on ne fuit pas la guerre, la famine, la sécheresse, etc. - quand on sait qu’on dormira à dix sur des matelas pourris dans une pièce dégueu louée une fortune par un marchand de sommeil, qu’on travaillera quinze heures par jour dans des conditions abominables pour peanuts, et qu’on rencontrera très souvent au mieux l’indifférence, au pire la haine des gens du pays dit d’accueil, pourquoi partir ? Amadou insiste d’ailleurs sur le fait que « l’image que l’Africain a de l’Europe quand il arrive est toujours différente de ce qu’il trouve ». Il raconte, comme bien d’autres avant lui, la déception et le « mais pourquoi je suis parti ? » des premiers moments. Et il explique comment tout cela tient : « Quand on rentre au Sénégal, ils nous regardent comme si on allait super bien. Tu ne peux pas dire à un jeune : « Ne pars pas, parce que c’est difficile ». Parce que si tu lui dis cela, il te dira : « Mais toi, pourquoi tu ne reviens pas ? C’est difficile ? Ta famille ne manque de rien. Regarde comment tu es habillé : que de la marque. C’est difficile - tu viens en voiture ; c’est difficile - tu as une école privée ; c’est difficile - tu as une maison. Alors si tu peux le faire, pourquoi pas nous ? ». Et puis il y a tout ce que les Modu Modu taisent, quand ils envoient l’argent gagné là-bas. Il y a aussi le courage, l’obstination, dont Amadou veut croire qu’ils finissent par payer.

L’école, la maison ? Autant de projets qu’il s’était promis de réaliser quand il était au Sénégal, et qu’il a mis immédiatement à exécution dès qu’il en a eu les moyens. Le premier : un projet d’un proche, rêvé à Dakar par les après-midi de pluie. L’établissement, créé il y a cinq ans, compte aujourd’hui 250 élèves. La maison, il l’a construite à Sokone, sa ville natale, pour sa mère. Une femme forte qu’il admire, ancienne syndicaliste, qui enseigne aujourd’hui à des jeunes filles à gérer des petites entreprises familiales.

Si le Sénégal lui manque ? « Oui. Parce que là-bas, je pleure. Je pleure parce que j’ai le temps d’être ému. Ici, je n’ai pas le temps. ». Il y retournera peut-être un jour plus longtemps. En attendant, il mène une vie d’entre deux. Depuis qu’il est en règle côté papiers – obtenus au moment du mariage, après cinq ans de clandestinité – il rentre régulièrement dans son pays d’origine. Une partie de sa famille est restée là-bas : sa mère, certains frères et sœurs, ses deux filles, Rama, 18 ans, née d’un amour de jeunesse, et Mbajang’, plus jeune, qu’il a eue avec sa deuxième épouse. Il n’aura pas eu le temps de raconter l’Italie à cette dernière. Cinq mois après son départ, un coup de téléphone lui annonçait que la maladie l’avait emportée. L’autre partie de sa famille est à Lecce : celle qu’il a construite avec Antonella, le premier fils de celle-ci, et le fils qu’ils ont eu ensemble, Sheik Ibrahim. Sans compter ses frères, que cet homme au sens aigu de l’initiative a fait venir en Italie. Ils vendent des livres, eux aussi.

Pour le Sénégal, pour Lecce, il est plein de projets. Il aimerait faire venir des choses d’ici là-bas et inversement. Une des premières choses qu’il nous avait racontées, dans la rue, c’était le festival de musique organisé par son frère à Dakar, « Banlieues rythmes ». Une idée très simple : si les gens des banlieues ne peuvent pas aller à la culture, la culture ira à eux. Amadou nous alors parlé d’idées et d’événements à importer ou à exporter.

Amadou dans le livre, Papa Ngady Faye sur la couverture. Amadou en Italie, et Pap’ au Sénégal. Qu’est-ce qui cloche ? Quand il est arrivé, on le lui a dit immédiatement : ne donne pas ton nom (à la police en particulier). Il a donc choisi Amadou, le nom du père : pour penser à son courage dans les moments difficiles, pour avancer quand les obstacles se présentaient. De son éducation musclée, il dit n’avoir retenu que le meilleur. Pap’ c’est donc pour les papiers. On évitera ici l’analyse du migrant scindé. Il a l’air d’aller bien.

 Nous y voilà: un parcours classique de migration, qui commence assez mal et finit particulièrement bien. Une succes story, donc, une belle histoire d’intégration – mot par lui honni - , comme en rêveraient tout projet sur les migrants en détresse. Bon pour le moral, mais risqué pour la littérature. Et pourtant. Ça parle de migration, de clandestinité, d’amour et de valeurs et ça n’est jamais niais. C’est simple et neuf. On a envie d’y croire.

 

 


 

Marie Bossaert

 

15/08/2013