Sous le signe d’Eleonora | Nella Condorelli
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Nella Condorelli   
  Sous le signe d’Eleonora | Nella Condorelli Pour moi, qui ne suis pas sarde, Eleonora d’Arborea a été une découverte fulgurante, peut-être la plus significative parmi les nombreux messages lancés durant le récent colloque d’Oristano (4 décembre 2004) consacré à Eleonora et, à travers elle, aux pratiques de bonne gouvernance «au féminin» sur les deux rives de la Méditerranée. Bonne gouvernance comme autant de signes de citoyenneté : développement de réseaux, échanges, défense du droit à l’information. Ce sont ces thèmes forts qui ont été débattus à Oristano avec un objectif précis : contribuer à partir de la Sardaigne à la construction de «l’espace euro-méditerranéen» tel qu’il fut envisagé par la politique de l’union européenne lancée il y a dix ans à l’occasion de la Conférence de Barcelone. Celle-ci visait à un espace de démocratie, de dialogues et d’échanges entre les Méditerranéens, leurs cultures, leurs religions.

Ma contribution, ou plutôt notre contribution en tant que journalistes d’un réseau transnational est précisément focalisé sur ce défi, qui n’est pas des moindres. Sur les rive de la Méditerranée, là où les trois grandes cultures, qui fondent historiquement les catégories d’Occident et d’Orient, se sont combattues avec une férocité réciproque, nous cherchons tous les signes de la rencontre. Nous les cherchons pour les narrer, dans un mouvement de transfert des savoirs et des connaissances - comme la mobilité avec laquelle les hommes et les femmes ont depuis toujours sillonner de long en large cette mer – et qui constitue l’aspect original et spécifique de l’identité méditerranéenne. Cette donnée peut se partager encore au présent, à condition qu’elle se nourrisse de l’identité historique des peuples et des individus. Richesses donc contre les barrières qui s’élèvent pour un vrai dialogue, efforts pour une connaissance et un respect mutuels : voici les éléments essentiels d’une coexistence civile féconde au service d’un avenir responsable, un avenir de paix et de développement partagées par toutes et tous. Sous le signe d’Eleonora | Nella Condorelli La sardité, terme qui renvoie à l’identité profonde du peuple sarde, je ne l’aurais jamais comprise, même à Oristano, si le colloque n’avait pas débouché sur la contribution de deux Sardes, Pupa Tarantini et Vittoria Tola, femmes politiquement engagées: l’une à Oristano, l’autre à Rome, toutes deux impliquées dans un lien identitaire dynamique avec leur terre d’appartenance. A travers leurs mots, l’histoire en pointillé d’Eleonora a été peu à peu retracée dans toute sa singularité – celle de La guerre de libération du «Giudicato d’Arborea» de l’occupation aragonaise pour l’unification de la Sardaigne qui montre, au-delà de l’événementiel, les traits complémentaires d’une grande épopée populaire et de son esprit profond.
Si Tarentini, à partir d’une longue relation passionnelle à la reine sarde, restitue, à tavers une reconstruction minutieuse, les rites du quotidien d’hommes et de femmes, celui du peuple de la Régente Eleonora, dans ses demeures et au travail, dans les villages et les champs, Tola essaie d’écouter ce même peuple pour mieux interpréter ses aspirations en assumant la responsabilité de ses analyses.
Le parcours d’Eleonora d’Arborea, on l’aura saisi, est diamétralement opposé à celui de Jeanne d’Arc. Au lieu de finir au bûcher, il se déploie sur de nombreuses années de bonne gouvernance consacrées à l’élaboration et la promulgation d’un corpus de loi «la Carta Logu», tellement avancé pour l’époque que l’on en reste aujourd’hui bouche bée, tant notre époque est marquée par l’incertitude qui plane sur nos institutions juridiques. Sous le signe d’Eleonora | Nella Condorelli En parcourant la Sardaigne, du nord au sud, d’Oristano à Cagliari, comme j’ai eu le loisir de le faire à la fin du colloque, en compagnie d’amies sardes et de collègues étrangères, musulmanes, juives, chrétiennes, cette âme sarde, austère et somptueuse -fermée comme les voyelles de sa langue impénétrable, en apparence calme et détachée, comme l’est l’eau de la lagune avant de se mélanger avec celle du grand large- s’est révélée à moi dans toute sa liberté laïque. Ce n’est donc pas un hasard que tout ceci soit lié depuis des siècles au nom d’Eleonora sur lequel se sont greffés davantage la légende que l’histoire, le mythe que le solennel tribut que cette femme nous a laissé. L’histoire du pouvoir masculin refoule les femmes qui se rebellent devant l’ordre patriarcal ; Eleonora sans un visage arrêté, aimée des Sardes et méconnues au-delà des confins de l’île est la représentation symbolique de l’invisibilité des femmes dans l’histoire et l’invisibilité de l’identité d’une bonne partie de la Méditerranée.
L’idée qu’à partir d’Oristano, dans le sillon de cette grande figure féminine, puisse voir le jour un projet de rencontres et d’échanges entre les multiples expériences civiques et la société civile des deux rives de la Méditerranée, autour des mots-clé de la bonne gouvernance et de la démocratie, de la liberté et de la responsabilité est une hypothèse qui ne peut que remporter l’adhésion: de la Tunisie à la France, de l’Espagne à Israël, du Maroc à l’Algérie, aux pays des Balkans, à l’Egypte, à la Palestine, au Proche-Orient. Pour moi qui vient de la Sicile, ce sera aussi et surtout l’occasion de retrouver la Sardaigne. Ce qui n’est pas peu. Nella Condorelli
(présidente de l’association Mediterranean Women Press Network)
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