"Mon nom est Jamaïque" ou Le syndrome de Jérusalem | Santiago Gamboa, José  Manuel Fajardo, Mon nom est Jamaïca, Pourquoi écrire?
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Santiago Gamboa   
"Mon nom est Jamaïque" ou Le syndrome de Jérusalem | Santiago Gamboa, José  Manuel Fajardo, Mon nom est Jamaïca, Pourquoi écrire?Réflexion sur Mon nom est Jamaïque de José Manuel Fajardo
J'essaie d'imaginer cette étrange sensation. Je suppose que la vue se voile, qu'à l'intérieur de l'esprit quelque chose résonne, et que soudain se présente à nos yeux une lumière, un chemin. C'est un chemin lumineux, animé par des voix qui nous invitent à l’emprunter, à le parcourir, et où nous découvrons quelque chose qui ressemblerait à une profonde vérité, à une communion. Cela porte un nom, c’est «le syndrome de Jérusalem», et celui-ci se manifeste le plus souvent dans cette ville millénaire. Ainsi peut-on y trouver sa voie, la foi surgit, la croyance dans les dieux, dans l'absolu, aussi. On dit que ce syndrome est provoqué par l'excès de prières qui flotte dans cet air chargé de symboles et de doctrines. Le vent traverse les déserts et s'installe dans cette vallée montagneuse où les trois religions monothéistes de la Méditerranée ont leur plus précieux sanctuaire: Jérusalem. C'est tout près de ce lieu mythique, sur une route entre Tel-Aviv et Safed, que le héros de Mon nom est Jamaïque de José Manuel Fajardo, l'historien espagnol Santiago Boroní, a sa révélation. Son extase. D'après ceux qui l’accompagnaient : c’est à cet endroit qu'il fut victime de sa excès de folie.

De quoi cette folie est-elle faite ? Dans la soudaine révélation qui marque le début de cet excellent récit, Boroní, exalté, se reconnaît comme étant juif, ce qu’il n’a jamais été auparavant. Il affronte à coup de hurlements des soldats israéliens en les accusant d'être antisémites, il attache ses cheveux en un chignon saugrenu et dit à tous ceux qui veulent l’entendre que son nom est Jamaïque et non pas Santiago, ou Tiago, comme l'appellent ses amis. A partir de là, son amie Dana, une historienne séfarade qui suit avec lui un colloque à Tel-Aviv, va prendre soin de lui, et chercher de comprendre pourquoi son ami, et récent amant, Tiago, délire de cette façon. Qui est donc Jamaïque, cet étrange personnage qu'il nomme sans arrêt ? D’où vient-il ? Quelles sont ses origines ?

La révélation initiale du récit acquiert une autre dimension quand les personnages quittent Israël et rentrent à Paris. Pour Dana, le délire de Tiago présente une énigme: pourquoi celui-ci a-t-il accusé les soldats israéliens d'antisémitisme? A partir de quel lieu mental Tiago a-t-il proférer ses paroles? Très tôt nous aprenons que Santiago Boroní souffre d'une écrasante tragédie : son épouse est décédée d'un cancer, et une semaine avant son départ pour Israël, son fils a perdu la vie dans un accident de voiture sur le Périphérique de Paris. La douleur, logée dans la vie de Tiago, peut-elle être une des causes de ses divagations... Qui est-ce ce mystérieux Jamaïque dont-il revendique l'identité ? En essayant de le découvrir, Dana finit par mettre les mains sur un texte datant du XVIème siècle sur la conquête espagnole de l'Amérique, où sont racontés une série de combats auxquels prend part un guerrier appelé Jamaïque, un homme qui se rebelle contre toute forme d’oppression infligée par le pouvoir impérial, toujours en faveur de la liberté des plus faibles.

Jamaïque lutte contre la méchanceté, contre le Mal avec un m majuscule, tout au long de l'Histoire. Au beau milieu de son délire, l'esprit troublé de Tiago, devenu Jamaïque ou habité pas l'esprit de Jamaïque, dans une étrange transsubstantiation, décide que toutes les victimes du monde, toutes les personnes qui souffrent, sont juives : il en va de même pour les Palestiniens en Israël ou pour les jeunes d'origine musulmane des banlieues parisiennes. Un des épisodes plus vertigineux du livre est lorsque les jeunes fils d'immigrés de la périphérie parisienne font éclater une révolte au nom de l'égalité des chances. Munis de bâtons cloutés, les voici comme des guerriers médiévaux détruisant voitures, magasins et panneaux de signalisation. Auprès de ces jeunes, Tiago et Dana sont sur le point de se faire absorber par leur combat. Tiago reconnaît le même esprit de résistance que celui des tribus qui affrontèrent les soldats de l'empire espagnol, que celui des juifs expulsés d'Espagne, que celui des Palestiniens opposés à la violence de l'État d'Israël – c'est pourquoi, pendant son délire, il accusait d'antisémitisme les soldats Israéliens. Ainsi le roman envisage la nécessité de réparer le tort subi par les victimes et de punir les bourreaux, tout en tenant compte que les êtres humains sont des êtres historiques, et que la manière dont la souffrance et la cruauté sont supportées et exercées, varie considérablement. «Si l'on veut s'occuper des victimes, et mettre fin à la cruauté des bourreaux», expliquait récemment Fajardo, «il faut les considérer avec leurs différences et dans leurs contextes».

Mon nom est Jamaïque est une exploration de ce que représente la lutte et la résistance de l'être humain contre le Mal, de l’être humain pris dans la grande tourmente du monde et de l'Histoire. C’est aussi une étude des traces du judaïsme dans l'histoire de l'Espagne, et donc une analyse de l'identité espagnole. Ce judaïsme eut un destin commun à celui de la culture arabe andalouse : autant d'arabes que de juifs furent expulsés de l'empire espagnol par les Rois Catholiques, victimes de la même incompréhension et de la même violence, après avoir légué à l'Espagne une riche tradition culturelle allant de l'Architecture aux lettres en passant par les sciences. De la même façon que Juan Goytisolo a reconstruit dans ses livres l’héritage arabe et andalous de l’Espagne, Fajardo élargit ce questionnement de la culture juive.

Ce roman, façonné par la dimension itinérante d’un récit de voyage, nous entraîne en Israël, à Paris, en Espagne. Ainsi, Dana raconte le périple qu’elle entreprend avec Tiago de Paris à Grenade, à la recherche des ancêtres de ce dernier. Récit dans le récit, Il y a aussi le texte qu’elle retrouve, l’épopée de la guerre du Bagua, un document du XVI ème siècle dans lequel Diego Atauchi, le deuxième narrateur, raconte les avatars d'une insurrection des incas dans le territoire amazonien du Pérou, les mêmes terres où touvèrent refuge les juifs espagnols et portugais fuyant la persécution inquisitrice du pourvoir. Dana trouve dans ce document des coïncidences significatives entre le délire de son ami Tiago et le personnage de Jamaïque.

Tel est le chemin littéraire tracé par José Manuel Fajardo, un chemin où se croisent l'Histoire, une vision politique et morale des conflits humains, et une métaphore qui nous rappelle que dans ce petit morceau de terre du Moyen-Orient, où brille la ville de Jérusalem, se trouve le coeur de toute une culture méditerranéenne. Celle-ci n'a pas toujours été fracturée comme elle l’est aujourd’hui. En d'autres temps, elle fut une face à l'injustice, à la souffrance, aux expulsions, ce versant obscur de la folie du monde.

Mon nom est Jamaïque de José Manuel Fajardo, Editions Métailé, 2010


"Mon nom est Jamaïque" ou Le syndrome de Jérusalem | Santiago Gamboa, José  Manuel Fajardo, Mon nom est Jamaïca, Pourquoi écrire?José Manuel Fajardo est né à Grenade en 1957. Il a publié une douzaine de romans traduits dans de nombreuses langues, dont 6 en français: Lettre du bout du monde (Carta del fin del mundo) 1996 ; Les Imposteurs (El converso) 1998 ; Les démons à ma porte (Una belleza convulsa) 2001 ; L'eau à la bouche (A pedir de boca) 2005 ; Dernières nouvelles de Noela Duarte (Primeras noticias de Noela Duarte) 2008 ; Mon nom est Jamaïque (Mi nombre es Jamaica) 2010.


Pourquoi écrire?
Dans un article publié par le magazine cubain Otrolunes , José Manuel Fajardo répond en ces termes à la question pourquoi écrire?

« Je ne crois pas qu'il y ait une seule raison, ni que tout ce que nous écrivons, nous le faisons pour les mêmes raisons. Telle est précisément une des choses qui m'attire dans l'écriture: sa diversité radicale. Dans mon cas c'est avant tout une nécessité. Quand j'écris je mets de l'ordre à l'intérieur de moi-même, j'établis un lien avec le monde, qui me semble éclairant. Depuis mon enfance j'ai toujours eut un rapport conflictuel avec la vie : d'un côté, j’ai un fort instinct vital, mais de l'autre, je sens que l'existence est vraiment absurde, qu'il y a quelque chose à construire, qu'il y a quelque chose qui m'échappe. Je ne sais pas trop, c'est comme écouter la musique d'une fête dans la nuit sans savoir d'où elle vient exactement. Ça fait cinquante ans que je m'efforce de faire coïncider la vie que je mène à cette mélodie vitale que j'ai toujours recherchée. On peut dire que j'écris pour comprendre ou, du moins, pour me poser les questions nécessaires qui m'aident à vivre. Ce qui se passe, c'est que le point de vue d'un seul être humain est bien trop petit face à la complexité de l'existence, c'est pourquoi la littérature, qui nous permet d'être habités même fugacement par d'autres identités fictives, amplifie notre vision. C'est quelque chose que les écrivains et les lecteurs partagent, mais pour l'écrivain cette vision amplifiée se construit tout au long du processus de création, l'écriture peut ainsi être un chemin d'expérience et de connaissance. Et bien sur, j'écris pour le plaisir. Le jeu du langage et l'architecture des histoires m'amusent énormément.



Santiago Gamboa