Amira Hass, la Passe-muraille | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
 
Amira Hass, la Passe-muraille | Catherine Cornet
Amira Hass a le regard pénétrant, à la fois fatigué et résolu. Derrière ses petites lunettes rondes, percent des yeux vifs qui sautent d’une observation à l’autre avec inquiétude, puisant informations, souvenirs, pour répondre à la question qu’on lui pose avec un maximun de concision et de rigueur. On sent qu’elle se comporte dans cette salle de conférence à Rome, comme elle le fait tous les jours en sortant de chez elle, à Ramallah, la capitale administrative de la Palestine, où rien ne lui échappe, un mot de son voisin qui fait sens, un jeune couple iraélo-palestinien récemment installé dans le quartier. Elle a précisément le regard d’une journaliste qui n’a pas peur de déplaire lorsqu’elle raconte ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, ce qu’elle pense. Amira est juive, israélienne correspondante pour le journal israélien Haaretz et la seule journaliste de son pays qui parle de ses voisins, de l’intérieur. La nouvelle maison édition «Fuso Orari», du journal italien «Internazionale» publie ce mois un recueil de ses lettres de Palestine et Israël écrites entre 2001 et 2005, son titre est transparent: «Demain sera pire».

Un journal «terre à terre»
Les lettres d’Amira Hass s’adressent à la rédaction de l’hebdomadaire italien «Internazionale», pour lequel elle tient son journal, chaque semaine. En un peu moins d’une page et avec une concision déconcertante, elle déconstruit à peu près tous les schémas politiques rapportés par les médias, qu’ils soient israéliens, palestiniens ou internationaux. L’analyse part de la terre, dans son sens le plus politique. En premier lieu, la terre est pour elle la principale cause du conflit, la «situation», comme l’appelle ces compatriotes, est essentiellement une question d’occupation du sol. La grande erreur stratégique des autorités palestiniennes ayant été, en outre, de ne pas demander un partage des terres précis avant l’autonomie politique «à quoi sert un gouvernement dit-elle, s’il n’a pas de territoire clair à administrer?». Et puis surtout, son écriture est « terre à terre» dans son acceptation la plus positive. Partant d’en bas, de la description de ses voisins, de militants rencontrés en chemin, d’un jeune militaire israélien au check point ou d’un militant Fatah, d’un jeune artiste jordanien revenu chercher ses racines, d’amis de Jérusalem ou encore de ses innombrables conversations avec les chauffeurs taxis. Ce faisant elle trace la carte d’un conflit humain, d’une occupation vécue au quotidien. Enfin, les terres israéliennes et palestiniennes, Amira les connaît bien: résidente à Ramallah, elle se déplace en outre constamment à Gaza, Rafah ou Bethlehem, et à travers toute la Cisjordanie qu’elle écoute et raconte. Israélienne, elle peut aussi, rentrer à Jérusalem ou tel Aviv, sentir l’atmosphère de l’autre côté, «son côté»…

Le goût du privilège est dégoûtant
Le premier récit du livre, daté du 9 février 2001, se conclut ainsi: «La liberté de mouvement est un droit qui n’est pas nié aux Palestiniens depuis cette Intifada seulement, mais l’était déjà depuis 1991. Les déplacements sont exclusivement autorisés avec un permis israélien. Même si je vis dans une ville palestinienne, en tant que citoyenne israélienne je suis libre d’entrer et sortir quand je veux. Après tout, je suis juive, le goût du privilège est dégoûtant.» Cette phrase souligne l’importance de la présence, dans les territoires occupés, d’une journaliste israélienne de la trempe de Amira Hass. Elle, qui exprime en toute simplicité son dégoût pour l’apartheid mis en place par son pays, tirant paradoxalement de son statut spécial, d’Israélienne vivant dans les territoires occupées, l’énergie nécessaire pour ficeler des reportages inédits. Toute l’engagement politique et moral d’Amira Hass réside dans ce paradoxe : faire fonctionner les privilèges dus à son statut de citoyenne israélienne pour mieux dénoncer la réalité des Palestiniens.

C’est sans doute pourquoi cette journaliste ne plait presque à personne, et cela ne la fait pas sourciller le moins du monde. Dans son article du 6 avril 2001, elle critique les comportements de certains membres de l’autorité palestinienne, qui restent encore attachés à leurs privilèges, au luxe et à la corruption alors que la bande de gaza vit sous mesures punitives israéliennes. Un fonctionnaire de l’ANP l’appelle, pour lui signifier son mécontentement, deux jours plus tard, un fonctionnaire israélien loue son article et ses conclusions, un jour plus tard encore, un activiste palestinien de Ramallah la félicite pour ses positions. Quelles conclusions tire Amira Hass? Opposante à la politique d’Israël, elle ne suit pas pour autant aveuglement les égarements des occupés: « Mon objectif? Décrire ce que je sens et ce que je vois». Parler librement est, sans aucun doute, le privilège dont elle aime le plus abuser. Dans ses articles, elle souhaite aussi raconter «ce que les palestiniens se disent entre eux, dans un système de démocratie orale que, l’on retrouve malheureusement que trop peu souvent dans les journaux».
Amira Hass, la Passe-muraille | Catherine Cornet
Lorsque la journaliste italienne, Lili Gruber, l’interpelle en lui demandant si ce n’est pas trop difficile d’être considérée comme une sorte de traitr dans son propre pays, Amira parle plutôt des privilèges dont elle jouit, et encore une fois de la « liberté de mouvement», un des droits les plus basilaires et les plus chargés symboliquement dans la vie quotidienne des Palestiniens. Aussi Amira continue de se déplacer, de traverser les frontières que ne peuvent pas traverser la plupart de ses lecteurs. Quand un militaire israélien lui demande à un check point «mais qu’est ce que tu fais là?» elle répond du tac au tac «et, toi, qu’est ce que tu fais là?». Le mur d’incompréhension entre les deux pays, elle le raconte encore dans une autre lettre. Partie visiter quelques jours des amis à Jérusalem Ouest, elle n’entend plus parler des agressions israéliennes qu’elle connaît tous les jours à Ramallah et reste surprise qu’en Israël, les restaurants soient ouverts, les cafés remplis, en paix. Dans son pays, il ne semble pas qu’il y ait la guerre. Pourtant, tous les jours, elle écrit pour le rappeler.
«Demain sera pire», un tel titre suscite des questions. Lili Gruber demande donc à Amira Hass si ce choix provient de son pessimisme personnel ou de son analyse de la situation actuelle. Amira, répond par une phrase sibylline: «c’est une constatation que je crois juste, mais dont j’espère qu’elle s’avère fausse». Amira Hass est une optimiste. Catherine Cornet
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