"La femme du métro" de Mènis Koumandarèas | Mohammed Yefsah
"La femme du métro" de Mènis Koumandarèas Imprimer
Mohammed Yefsah   
"La femme du métro" de Mènis Koumandarèas | Mohammed YefsahLes lumières du gouffre
Cette longue nouvelle se déroule dans l'Athènes des années 70, où au hasard des trajets quotidiens du métro, Madame Koùla croise régulièrement l'étudiant Mìmis, prélude au commencement d'une histoire passionnelle, charnelle, inventant son propre rituel. Le récit est ponctué par la mélancolie grise d'une vie rangée de couple, de famille et de travail, que le temps a peu à peu façonné pour que rien ne perturbe la monotonie rassurante, du moins en apparence, de Madame Koùla. Cette commodité est déstabilisée par le bonheur en mouvement, seul capable de chasser le vieillissement, de donner sens au temps qui passe. Sa vie réglée, comme un métronome, est soudainement envahit par l'énergie et l'envie de vivre du jeune Mìmis.

Le récit se déroule presque exclusivement la nuit, à partir du crépuscule, et en plein hiver, période propice pour le questionnement et donnant sens au secret, au repli sur soi et au relâchement après une journée de labeur. Les lieux décrits sont le métro, une taverne populeuse, la garçonnière en sous-sol de Mìmis, les rues sillonnées la nuit, la maison de Koùla, son bureau aux Impôts, des espaces tellement intimes, souterrains qu'ils renvoient à l'inconscient, aux profondeurs, mais aussi à l'enfermement et à la tristesse. La nouvelle est donc obscure, secrète, noire, mélancolique par ses lieux et la grisaille d'hiver que la lueur de l'amour, les battements du cœur, les illumination du visage et les frémissements du corps viennent allumer comme une lampe de chevet.

Koùla entre dans une spirale, qui absorbe ses pensées et sensations, tout en la transformant dans ses gestes ; elle regarde le miroir, se coiffe autrement, embellit ses cils, tâtonne des doigts sa peau, s'aventure dans des coins qu'une femme de son milieu n'aurait jamais imaginer visiter et fait des choses qu'elle n'aurait jamais penser (pu) faire auparavant. Elle redécouvre la vie et semble rajeunir. Cette rencontre change le regard de Koùla sur son monde, sur elle-même. Pour la première fois de sa vie, elle s'absente une journée du bureau et l'apprécie. Elle jette ainsi un autre regard sur son couple, sur ses enfants, sur son passé, probablement plus armée et plus lucide. Mais cette aventure, cet amour impossible, la traînent au fur à mesure vers la jalousie, dans le doute et l'impasse, telle une rue sombre fermée par un mur, situation qui la pousse à faire un choix entre la raison ou le cœur.

La femme du métro est un récit doublement initiatique et l'histoire d'amour est un décor idéal pour réfléchir sur le couple et la vie : la femme apprend au jeune homme la modération, le sérieux de la vie et l'étudiant lui renvoie la nécessité du plaisir, de l'amour qui se renouvelle continuellement, l'insouciance que devrait se donner chacun pour profiter de chaque moment. Ce récit fluide, dense, avec sa simplicité qui est par ailleurs sa force, glisse discrèment et doucement sur d'autres sujets, cachés mais suggérés, tels que le rapport au travail, les questions existentielles, la vie, la guerre ; cette nouvelle en effet a été publiée en 1975, juste après la sortie de la «Dictature des Colonels» (1969-1974).

Au delà de la confrontation générationelle, ce texte peut se lire aussi comme la dialectique entre deux dimensions de la vie : le plaisir qui demande la spontanéité, la création, la réinvention au quotidien et la stabilité qui est l'horizon de l'avenir. Le récit qui s’articule autour de ces deux personnages pointe le malaise des relations humaines dans la société, auquel la scène de la panne du métro fait merveilleusement allusion. L'immobilisation du métro sous un tunnel et la coupure électrique a rapproché les inconnus que le retour de la lumière rend subitement à leur habitude faite de distance, de froideur. Cette scène suppose plusieurs choses à la fois: la mutation de la société vers plus d'individualisme, le bouleversement dans la vie de Koùla qui doit pourtant arrêter son choix.

"La femme du métro" de Mènis Koumandarèas | Mohammed YefsahMènis Koumandarèas, traducteur, essayiste et auteur de plusieurs nouvelles et romans, dont Le beau capitaine , a su inventer l'espoir et la lumière, au cœur de l'obscurité du temps et du monde, en racontant les paris et les bonheurs de la vie. La femme du métro peut se lire d'un trait en n'importe quel lieu – debout, assis ou en marchant –, et laisse à chacun, une fois tournée la dernière page, tout le temps qu'il faut pour questionner sa propre vie.


Mohammed Yefsah
(25/11/2011)

La Femme du métro
de Mènis Koumandarèas
Traduit du grec et postfacé par Michel Volkovitch
Éditions Quidam, France.

mots-clés: