Un Voyage en soi | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
  Un Voyage en soi | Nathalie Galesne «La plupart du temps, le regard est balisé, partout des gardes-fous sont installés. Dans les musées, les sites touristiques, le visiteur sait ce qu’il faut voir, il trouve des explications, des flèches l’emmènent là où il faut aller, l’itinéraire est choisi, préfabriqué. En voyage, les agences touristiques, les syndicats d’initiatives, les guides, préparent, facilitent les déplacements, distribuent les conseils. Nous pouvons faire le tour de la terre et revenir dans le même état d’esprit qu’en partant grâce à une bonne tutelle touristique.
Dans cette région de la Syrie du Nord, rien, juste le choc de l’inattendu, de l’inéluctable.»
Françoise Cloarec, Syrie, un Voyage en soi

Françoise Cloarec aime la Syrie. Il y a une dizaine d’année, elle rencontre ce pays pour la première fois. C’est d’abord Damas, puis Alep, et non loin le fantôme pierreux des villes mortes échouées au milieu de terres désertiques, et encore la beauté bleu de l’Euphrate, le site de Mari, ses statues aux yeux dilatés qu’elles retrouvent dans les vitrines du musée archéologique d’Alep; à quelques mètres d’elles les tablettes d’argile d’Ebla alignent la multitude serrée de leurs griffures cunéiformes, vieilles de plus de quatre mille ans…:

Envahissement, effacement des certitudes, perte des propres marques…Le choc esthétique est d’autant plus violent qu’il lui révèle une part d’elle-même enfouie, oubliée, latente, comble la blessure amoureuse qui l’a poussée au voyage. Périple et parcourt initiatique s’enchassent et déclenchent une fois de plus le geste créatif. « Peut-on s’éprendre d’un paysage» se demande-t-elle? La Syrie ne va plus la quitter.

«Dans le musée d’Alep, l’impression de retrouver, ici aussi quelque chose de profondément désappris était évidente. Je reconnaissais là, je rencontrais, ce que je n’avais jamais vu et qui m’habitait pourtant. Ce que je voyais n’étais pas une découverte, mais une réminescence.»

«L’émotion est souveraine dans ce pays», lance encore notre voyageuse sensible aux états d’âme puisqu’elle est psychanalyste et peintre. «L’étrange, poursuit-elle, c’était de rencontrer au dehors cet intime que l’on détient à l’intérieur. Surtout si on ne peut le nommer.» Il faut alors trouver des mots, c’est ce qu’elle fait en écrivant un premier essai Bîmaristâns, lieux de folie et de sagesse, suivi de deux récits: Syrie, un voyage en soi et Caravansérails.

Parcourant les cité mortes qui étalent leurs ruines dans l’immensité limpide et crue de la Syrie du Nord, c’est un dépaysement mental brutal qui l’assaille, un vacillement intérieur qui modifie son rapport au temps: «le passé, écrit-elle devenait un départ pour quelque chose qui pourrait s’appeler renaissance. Le retour au passé n’entraînait pas vers l’arrière, mais devenait porteur de création.» Un Voyage en soi | Nathalie Galesne Archéologie d’une sensation
Dans ce site, le manque se montrait, je pouvais presque voir, presque toucher de petits morceaux de mémoires qui sommeillaient dans les ruines. Des villes inconnues devenues l’ébauches d’elles-mêmes, l’inconscient affleurait. Je me sentais devant un savoir qui ne pouvait se lire que de l’inconscient. La confrontation avec ce lieu porteur d’éternité faisait tomber les repères et renvoyait à l’indicible, à l’atemporel. (…)
Comme les ruines, nous portons en nous ce qui s’est effacé, notre mémoire est formée de fragments, de restes, de bribes, qui nourissent la mélancolie.
L’écritures dans la pierre de traces initiales entre inscription et effacement indiquait le chemin parcouru, mais aussi à faire.
Quelque chose était sollicité à l’excès. J’ai déambulé longtemps au milieu de ces champs, dans une errance indéfinissable. Autour des églises se groupaient de beaux monuments, d’anciennes villas. Le ciel et la lumière pure entraient dans toutes les maisons sans toits, sans toi…

Françoise Cloarec, Syrie, un Voyage en soi, L’Harmattan, Paris, 2000.

Depuis sa rencontre avec la Syrie, Françoise Cloarec a consacré plusieurs de ses toiles à représenter les différents mondes, religions, cultures et civilisations dont elle a retrouvé les traces éparses tout au long de son voyage.

Les traits gris et rugueux des statues de Mari voisinent avec d’autres personnages vivants ou inanimés, d’époques plus ou moins lointaines, plus ou moins certaines. Lorsqu’ils ne s’ignorent pas les regards de ces figures se croisent, s’étonnent de partager le même espace sur la toile.

Le regard, l’autre et l’ailleurs sont au coeur des productions de Françoise Cloarec. Pas étonnant alors que les grands yeux des statues de Mari deviennent un des motifs récurrents de sa création. Dans Syrie, un voyage en soi où écriture autobiographique et fragments d’essai se cotoient, on peut lire aussi ce bel extrait de Sumer. L’Univers des formes d’André Malraux qui avait été subjugué par ses mêmes yeux:

“Ces Yeux, nous les retrouvons, avec leur cornée d’os ou leurs paupières de bitume, pendant cinq siècles. Moyen de création, et non d’expression, car le but du sculpteur sumérien n’est point de s’exprimer en tant qu’individu; moyen de création majeur, parce qu’il délivre de l’humanité la figure humaine, et la rend parente de celle des dieux qu’elle capte en semblant les refléter.” Un Voyage en soi | Nathalie Galesne Françoise Cloarec vue par Myriam Antaki

"Des mythes fabuleux ont attiré le voyageur, le poète, l’artiste sur les voies fécondes de la Syrie qui offre un berceau, une sève. (…) Françoise Cloarec elle aussi est une amoureuse de la Syrie. elle pose un regard sur nos villes sacrées, nos ruines, nos sculptures, pour découvrir le trouble, l’émotion, l’inaccessible qui ouvre les portes du rêve. Elle nous fait part de cette lumière diffuse, intérieure qui ajoute aux pierres des contours flous, des images, un espace de regards sans fin. Françoise Cloarec nous parle de tous ces symptômes profonds qui accompagnent parfois la vue d’un site inattendu. Aussi, dans un langage simple, accessible, elle nous explique ce travail du psychanalyste qui rejoint celui de l’archéologue. Fouiller, pour découvrir l’homme, l’aider à retrouver sa mémoire, son identité et écrire pleinement l’histoire de la vie."

Myriam Antaki, texte prononcé lors des conférences d’Alep et de Damas, “Le trouble des ruines ou archéologie d’une sensation”, 1996 Nathalie Galesne
Article extrait de Syrie, Eclats d’un mythe, Actes Sud

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