Le père du “Tout Monde” nous a quittés | Marie José Hoyet
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Marie José Hoyet   
Le père du “Tout Monde” nous a quittés | Marie José Hoyet" Le poète se lève, il soulève avec lui le monde. (...) la poésie ne produit pas de l'universel, non, elle enfante des bouleversements qui nous changent."
(Édouard Glissant, 1990)

L’écrivain martiniquais Édouard Glissant est décédé à Paris le 3 février 2011 à l’âge de 82 ans. Comment évoquer en quelques mots la trajectoire de cet intellectuel majeur – 65 ans d’écriture et une quarantaine de volumes – qui n’a jamais renoncé à l’action et à la mise en pratique de ses convictions? De la création de l’Institut d’Études martiniquaises pour l’enseignement et la recherche en 1967, à celle du Parlement des écrivains dont il sera président, à la fondation de l’Institut du Tout-monde inauguré en 2005, afin de “contribuer à diffuser l’extraordinaire diversité des imaginaires des peuples”, au projet de Centre National de la mémoire de l’esclavage auquel il était en train de travailler, il a toujours mené de front nombre d’activités.

Son oeuvre entière –¬ affranchie de tout esprit de système – reflète un travail conceptuel et théorique d’une grande cohérence et d’une grande exigence. Se heurtant constamment aux conceptions dominantes dans la pensée occidentale il a opéré un profond changement de perspective dans la manière d’envisager le monde. Et donc de considérer l’histoire et la politique. Et pourtant, comme il l’a déclaré à maintes reprises, c’est par la poésie que tout a commencé, car elle dévoile “ce qu’on ne voit pas” et réveille la conscience collective. Ses premiers poèmes dont la composition remonte aux années 1940, seront publiés en revue dès son arrivée à Paris en 1946, puis dans trois recueils entre 1953 et 1956 dont le célèbre Les Indes qui revisite la découverte et la conquête des Amériques. Ainsi. à l’origine de sa pensée, c’est la conception poétique du monde qui lui fait comprendre qu’il y a deux manières d’appréhender le réel: la première unilatérale et fermée, l’autre, diversifiée et solidaire, qui met en jeu l’imaginaire. Dorénavant poétique et politique iront de pair et Glissant sera de toutes les luttes anticolonialistes. Co-fondateur du Front antillo-guyannais, explusé de Martinique pour ses idées indépendantistes, assigné à résidence puis emprisonné pour avoir signé le Manifeste des 121 pour le droit à l’insoumission lors de la guerre d’Algérie, son engagement pour la cause algérienne se poursuivra durant la décennie noire des années 1990. Sa rencontre avec Franz Fanon, né comme lui en Martinique, a été déterminante de même que son amitié indéfectible avec Kateb Yacine dont il a célébré à pluiseurs reprises le “chant profond”.

Au coeur de sa vision du monde : l’idée d’identité composite, de rhyzome, et de relation à laquelle il consacrera un de ses essais les plus célèbres ( Poétique de la relation , 1990), précédé de deux autres essais fondamentaux, le précoce Soleil de la Conscience (1956) qui contient en germe plusieurs de ses développements futurs et Le Discours antillais (1981) dans lequel il forge le terme d’Antillanité qu’il ne cessera d’approfondir et qui l’amènera ensuite à formuler les concepts – entrés désormais dans le langage commun ¬ –¬ de créolisation et de tout-monde.
“Mettre en relation la diversité du monde”: tout le discours glissantien tourne autour de cette question fondamentale. Ses écrits théoriques, poétiques et narratifs (il a publié huit romans) vont se compléter et s’enrichir mutuellement au fil des années. Dès 1958 il connait le succès avec La Lézarde (prix Renaudot), succès renouvelé avec les deux piliers de l’oeuvre que sont Le Quatrième siècle (1964) et Tout-monde (1993). Le Quatrième siècle , ancré dans la situation antillaise est un roman magistral qui se développe à partir de la constatation glissantienne que ”l’histoire de notre peuple reste à faire” et que la Caraïbe se présente aujourd’hui comme un lieu exemplaire, “le laboratoire du monde futur”. Il va donc dans un premier temps s’orienter vers la riappropriation du passé caraïbe à travers une histoire non linéaire de l’esclavage qui toutefois nous en dit plus que tous les traités jamais écrits sur le sujet. Avec Tout-monde, livre inépuisable qui en contient une infinité d’autres, il varie registres et genres, multiplie lieux et personnages et brouille les pistes afin de mieux traduire l’épaisseur et le tourbillon du monde. Grâce à une langue foisonnante qui cultive l’invention lexicale et stylistique, l’ellipse, la démesure, les ruptures de rythme, dans un récit éclaté à la composition savante, s’exprime une pensée en marche qui, sollicitant constamment le lecteur, réussit à lui faire toucher du doigt ce Le père du “Tout Monde” nous a quittés | Marie José Hoyetqu’il faut entendre par créolisation et qui consiste en une “mise en contact de plusieurs cultures ou au moins de plusieurs éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour risultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible”. Dans T raité du Tout-monde (1997), il explicitera une série de concepts, entre autres, ceux d’opacité, de chaos-monde et d’archipélisation: “Aujourd’hui, le monde entier s’archipélise et se créolise”. Dans l’imaginaire glissantien, nombre d’images matricielles récurrentes – le paysage, l’île, l’archipel, précisément – , d’abord lieux géographiques, fécondent une pensée en perpétuelle effervescence: “Les régions du monde deviennent des îles, des isthmes, des presqu’îles, des avancées, terre de mélange et de passage, et qui pourtant demeurent.” La Méditerranée elle-même “s’archipélise à nouveau, redevenant ce qu’elle était peut-être avant de se trouver en prise avec l’Histoire”.

Le legs de Glissant est immense. De nombreux penseurs et pas seulement les écrivains de la Caraïbe, ont reconnu leur dette envers lui. En réalité la réception de l’oeuvre glissantienne ne fait que commencer. Sa démarche comme toute démarche authentiquement créatrice est caractérisée par le souci de s’adresser au lecteur contemporain quel qu’il soit et surtout au lecteur à venir. L’oeuvre de ce géant de la littérature, figure emblématique d’une modernité qu’il a fortement contribuer à modeler, n’a pas fini de rayonner. Car pour le poète-philosophe, comme Glissant se définissait lui même, nul point n’est jamais final.

Marie-José Hoyet
(22/02/2011)




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