Leila Trabelsi, épouse Benali, Régente déchue | Nathalie Galesne
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Nathalie Galesne   
Leila Trabelsi, épouse Benali, Régente déchue | Nathalie Galesne“A la sortie du livre, nous n’avons pas eu une seule critique dans la presse”, déplore Nicolas Beau qui se voit aujourd’hui dans l’obligation de refuser les invitations de ses confrères. Il aura fallu, en effet, une révolution pour que la presse s’intéresse enfin à La régente de Carthage , paru en 2009 aux Editions La Découverte dans la plus grande indifférence.

Qui pouvait prévoir à l’époque que l’étau du régime de Ben Ali cèderait le 14 janvier 2010? Pour Nicolas Beau, pas grand monde, à commencer par “les médias français qui ont globalement adopté la même position que le gouvernement français sur la Tunisie. Pas étonnant puisque, pour les dossiers étrangers, la presse se base essentiellement sur les contacts avec les diplomaties.”

Voilà qui explique en partie le flou médiatique pendant des années sur la dérive tunisienne, la corruption de son régime, l’encagement de ses opposants, le verrouillage de son information... Et de fait, rien ou peu dans la presse en 1990 sur la répression violente des islamistes tunisiens, ni de véritables investigations sur la dérégulation de la corruption en 2000 rendue possible par la chappe sécuritaire, une justice pervertie et une pratique de la torture de plus en plus répandue dans les geôles tunisiennes.

Face à la pénurie d’analyses, ce que La Régente de Carthage dénonçait deux ans plus tôt permet aujourd’hui d’éclairer en partie l’actualité tunisienne. Suivant un argumentaire minutieux et grinçant, imbriquant la petite histoire dans la grande, l’ouvrage retrace la trajectoire de Leila Trabelsi et explique comment cette femme, issue d’un milieu modeste, est parvenue à faire main basse sur la Tunisie (1). “Plus Elena Ceausescu qu’Eva Peron”, Leila se ménage durant le règne de son mari, Zine el-Abdine Ben Ali, un pouvoir d’exception dont les principaux bénéficiaires seront les membres de sa propre famille, les Trabelsi, composée de onze frères et soeurs.

Leila Trabelsi et son clan
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Imed Trabelsi
“Le clan de Leila Trabelsi est le triste produit et le prolongement spectaculaire de la confusion entre les affaires, la politique et la voyoucratie, instaurée depuis 1987 par le régime du général Ben Ali. On assiste à l’accaparement aussi rapace qu’illégal du bien public par une camarilla de bureaucrates, de politiciens, de policiers, de militaires, d’homme d’affaire et de corrompus. Tous soudés par l’allégeance à la première dame ” (2), peut-on lire dans l’introduction.

Et de fait, Leila Ben Ali sait se mouvoir dans allées du Pouvoir avec une indéniable habilité, comme le dénonce une des nombreuses lettres anonymes reprises dans le livre et signée par un groupe d’anonymes ‘Les Tunisiens mortifiés’ : “ Elle peut faire et défaire le gouvernement, nommer ou limoger ministres, ambassadeurs, P-DG quand bon lui semble. Elle peut enrichir, appauvrir, faire emprisonner ou libérer qui elle veut quand elle le décide. Ces ‘surpouvoirs’ peuvent échoir pratiquement à tous les membres du clan en fonction de la position de chacun dans la hiérarchie clanique établie par Ben Ali.” (3)

Leila Ben Ali combine cette immense influence politique à d’autres alliances. C’est en effet une marieuse hors pair qui a planifié des liens stratégiques entre ses proches et les fils et filles de quelques grandes familles tunisiennes, indispensables à l’ascension économique fulgurante de son clan.

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Belhassem Trabelsi
Ainsi les clans Trabelsi et Materi sont alliés depuis le mariage de Sakhr Materi avec Nesrine, fille cadette du couple présidentiel. Celui des Trabelsi et Jilani a été, lui, rendu possible par le mariage en seconde noce du frère de Leila, Belhassen, avec Nefissa Jilani, la fille du patron des patrons Hédi Jilani. Forts de cette assise, pas un terrain, pas un investissement, pas une privatisation, pas une transaction n’échappent aux Trabelsi qui contrôlent tous les secteurs de l’économie tunisienne: immobilier, téléphonie, banques, compagnies aériennes, médias, industries …

La façon dont le marché automobile est réparti est à ce titre édifiante : “ Si on prend le secteur des ventes de voitures importées, on constate que chaque famille au pouvoir détient le monopole de la commercialisation d’une marque : la société Ennakl (Audi, Volkswagen, Porshe) a été privatisée au profit de Sakhr Materi. (...) Belhassen Trabelsi...détient la société de commercialisation de Ford et Jaguar. Marouane Mabrouk, un autre gendre de Ben Ali, détient la société Le Moteur, qui a été privatisée à son profit et qui commercialise Fiat et Mercedes. De son côté, la société Renault-Berliet a été rachetée par les frère Mzabi, alliés de l’épouse de Ben Ali. ” (4)

Outre les affaires juteuses rendues possibles par cette concussion, l’ouvrage passe aussi en revue les nombreux scandales qui ont marqué le règne de Ben Ali. Des transactions immobilières véreuses aux passe-droits, des yachts volés par le neveu préféré de la Régente, Imed Trabelsi, à l’élimination pure et simple du Lycée Pasteur, concurrent qui faisait de l’ombre à Leila, dans sa version directrice d’école. Evidemment, tous ces scandales ne franchiront pas, au moment des faits, les frontières de l’hexagone, ils se feront même parfois avec la complicité silencieuse de l’Elysée.

Un début significatif
Toutefois, le livre ne se contente pas de révéler, souvent sous forme d’anectotes la cupidité et la vulgarité d’une famille qui a su s’enrichir sauvagement et démesurément, il a aussi le mérite d’analyser le contexte politique et historique dans lequel ces exactions ont pu avoir lieu avec la bénédiction de l’Occident, de l’Europe, et surtout de la France.

Les conditions dans lesquelles Ben Ali se retouve propulsé au pouvoir en Tunisie annoncent déja l’autoritarisme de son régime. Le coup d’Etat médical qui fit sortir définitivement Bourguiba de la scène politique de son pays a été orchestré, là encore, par une femme : la nièce du vieux president, Saïda Sassi amante à 65 ans d’un Ben Ali à l’avenir prometteur.

Un petit retour en arrière n’est pas inutile : “Durant cette année 1987, l’histoire s’accèlère…Le 9 mars, le leader des fondamentalistes, Rached Ghanouchi, est arrêté et emmené dans une aile du ministre de l’intérieur. Jour et nuit, il entend les cris de ses camarades torturés, sans qu’on vienne s’en prendre à lui. Ben Ali, qui prépare son arrivée au pouvoir, ne veut pas insulter l’avenir. Le 5 mai, il est nommé ministre par un Bourghiba qui perd son sang froid. La pression monte. Au cours de l’été, des bombes artisanales explosent dans quatre hôtels de la région de Monastir, la ville natale du chef de l’Etat. Tel le Roi Lear, Bourguiba n’est plus que l’ombre de lui même. Le 2 octobre, le chef de l’Etat nomme Ben Ali Premier ministre. Un mois plus tard , ce dernier porte l’estocade à celui à qui il doit tout: le 7 octobre au matin, Bourguiba est destitué, officiellement pour raisons médicales. ” (5)

Langue de bois
Oscillant au début de sa présidence entre une main tendue vers les islamistes et leur éradication du paysage politique, Ben Ali opte rapidement pour la seconde solution renouant avec le « féminisme d’Etat » de son prédecesseur. Dans ce scénario, Leila Trabelsi va jouer un rôle clé, incarnant la femme arabe moderne par excellence. Masquant ses activités mafieuses par un semblant d’engagement, elle est présidente entre autres de l’Organisation de la femme (OFM), du Centre de la femme arabe pour la Promotion et la recherche, du Congrès mondial des femmes chefs d’entreprise...
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Leila Trabelsi

Ce féminisme institutionnel s’incrit de plain pied dans la propagande officielle qui sert si bien la langue de bois propre à l’ère Ben Ali. En effet, là où les libertés et les droits des citoyens font si cruellement défaut, où toute parole publique a été abolie, la presse et les médias se gargarisent à coup de « démocratie », « changement », « pluralisme »…Comme le remarquait récemment Myriam Marzouki, fille du militant des droits de l’homme Moncef Marzouki, dans les pages du Monde : “ pour se maintenir en place, l’autocratie tunisienne a diffusé un verbiage technocratique et pompeux à la Big Brother. ”

Consensus et fin de règne
Mais pourquoi l’Europe, et en particulier la France –dont le ministre des affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie proposait hier son aide sécuritaite au régime tunisien- ont-ils accepté de tomber dans le panneau de cette pacotille démocratique, apportant un soutien inconditionnel à Ben Ali?

Un des mérites du livre de Nicolas Beau et de Catherine Graciet est précisément de répondre à cette question, en faisant apparaître à quel point le chouchou tunisien venait calmer une hantise de l’islamisme si répandue en Europe, et en particulier en France, tout en donnant à ses partenaires l’illusion d’une présence (et d’un contrôle) dans la région.

Il faut dire que la Tunisie était alors désignée comme un bon élève par le FMI et la BEI. Des accords de libre échange avec l’ Union Européenne étaient signés. Et pourtant un observateur averti aurait pu facilement dévoiler la mysthification des statistiques dont se flattait le gouvernement tunisien et révéler le sombre envers du miracle économique à la tunisienne. Les rangs de dipômés au chomage ne cessaient d’enfler, le secteur informel était en pleine expansion, la classe moyenne essoufflée, et de violents troubles sociaux avaient embrasé le bassin minier de Gafsa...
‘La dolce vita’ tunisienne contribuera aussi à cet aveuglement. Plages blondes, palaces, il y fait si bon vivre, et les dirigeants français apprécient son climat. Les révélations du Canard enchaîné sur les vacances de Noël de la ministre des affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, qui a profité à titre gracieux d'un jet privé appartenant à Aziz Miled (homme d'affaires proche du clan Ben Ali-Trabelsi) ne fait qu’actualiser la liste dressée dans La Régente de Carthage de ces hommes et femmes du monde de la politique et des médias français, épris de la Tunisie de Ben Ali.
Autre mérite du livre, celui d’avoir annoncer deux ans plus tôt, non pas la fin du gouvernement de Ben Ali et sa fuite, mais le pourrissement du régime qu’il avait mis en place. “ Une mauvaise odeur de fin de règne flottait sur Carthage. L’exception tunisienne, le ‘miracle’ de ce petit Etat laïc qui suscita tant d’espoirs sous Bourguiba puis avec l’avènement de Ben Ali, n’est plus.” (6)

“Plus qu’un clan mais pas encore une mafia”, distinguaient les auteurs de La Régente de Carthage à propos du couple présidentiel, et de ses ramifications, qui “entre répression policière, logique clanique, clientélisme et manigances politique” avaient réussi à mettre “l’Etat sous leur coupe et celle des clan mafieux, créant ainsi un pouvoir parallèle et occulte.” (7).

La Tunisie aux mains de Leila Trebalsi qui s’était armée, tout au long de ces dernières années, pour reprendre indirectement la succesion de son mari, aurait pu grossir le nombre des républiques bananières que compte le globe. Le peuple tunisien en a décidé autrement!
Nathalie Galesne
(02/02/2011)


(1) La régente de Carthage , Nicolas Beau et Catherine Graciet, Editions La Découverte, Paris, 2009.
(2) Ibid., p.11
(3) Ibid.,p.47
(4) Ibid.,p.121
(5) Ibid.,p.24
(6) Ibid.,p.145
(7) Ibid.,p.49




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