«L’assassin improbable» de Hugo Marsan | Cécile Oumhani
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Cécile Oumhani   
«L’assassin improbable» de Hugo Marsan | Cécile OumhaniComédien déçu par les faux semblants de la vie parisienne, André Mareuil s’est réfugié à Saint-Médard, dans la somnolence d’une petite ville de province. «Comment peut-on vivre, si vivre c’est espérer alors que notre corps a perdu les voluptés passées? Ces lits défaits, l’odeur des peaux, les caresses insatiables… les vibrations éphémères que nous avons appelées le bonheur?», confie-t-il à Jenny, son amie de jeunesse. Que reste-t-il sinon l’engourdissement où il glisse peu à peu, saisi par une irrésistible torpeur? Il a laissé à Paris son dernier amour, celui qu’il appelle aussi son dernier fiasco amoureux, Malik, jeune prostitué algérien, sans-papiers. Le quitter avant d’être lui-même quitté, mettre un terme à une relation sans issue. «…nous étions frères, deux émigrés, lui, chassé de son pays, moi de ma jeunesse, deux laissés-pour-compte.»
Confronté à sa vieillesse, André garde pourtant une passion intacte pour le mystère. Lorsque surviennent des meurtres inexpliqués, qui frappent un animateur de télévision, le PDG d’une grande entreprise et une star du football, il est au comble de l’excitation. Les cibles de l’organisation qui revendique ces crimes incarnent tout ce qu’André exècre et ces attaques viennent satisfaire le dégoût qu’il éprouve pour ses concitoyens.
De son côté, Malik croit être sur le chemin de l’ascension sociale quand il est recruté par une étrange organisation pour devenir garde du corps. Malik est jeune, fragile, porté par un rêve impossible, celui d’une vie qui serait tout simplement «normale». Persuadé d’avoir reçu une offre inespérée, il se retrouve astreint à un entraînement paramilitaire dans le grand secret d’un château dont il lui est interdit de sortir.
Malik revient brutalement dans la vie d’André, son dernier recours, par le jeu d’une structure romanesque qui se refermera sur Mareuil avec une cruelle ironie. Ils se retrouveront dans un lieu qui sera encore un autre huis-clos pour Malik. Ils y vivront des moments d’une intensité à laquelle l’écriture de Hugo Marsan donne une ampleur toute cosmique.
Ce roman mêle admirablement la profonde humanité du regard posé sur ceux que la société relègue aux marges d’une clandestinité insupportable et la lucidité d’un personnage qui se voit vieillir et ne peut plus se laisser duper par les hommes. Il porte aussi la passion même dont André pense qu’elle l’a irrémédiablement fui, éclairé qu’est ce livre par les lueurs d’espaces dont André n’a jamais cessé de rêver, quelque part au fond de lui, depuis les trois années passées autrefois en Algérie. Démenti de ce qui accable André dans les premières pages, L’assassin improbable accède au tragique avec deux personnages poussés par leur destin à aller jusqu’au bout d’eux-mêmes, tout en préservant une dimension de thriller à la Patricia Highsmith. Hugo Marsan excelle à passer de l’observation méticuleuse, impitoyable à la grandeur de l’émotion dans un récit au rebond surprenant.


"Les douze postulants vivaient en vase clos. Ils n’avaient aucun contact avec les trois employés du Camp: un cuisinier, un homme à tout faire, un jardinier. Malik aurait tenté de s’échapper s’il n’y avait eu Volodia, son room mate près de qui il se lâchait peu à peu, bientôt cramponné à lui comme l’orphelin qu’il était resté depuis la mort de sa mère. Volodia le mettait en garde, l’interrogeait gentiment et lui avait dit fermement le deuxième soir: Ne tente pas de t’enfuir, tu serais rattrapé et je préfère ne pas détailler ce qu’il adviendrait de toi. Ils me tueraient? avait balbutié Malik. Volodia s’était tu.
Cet avertissement lui avait été confirmé dès la fin de la première semaine. Ils furent réunis dans la Salle de Méditation, c’est ainsi qu’on désignait l’espace sans fenêtres, au sous-sol du bâtiment, où se trouvait aussi la salle de tir. Assis dans le silence de la pièce aux lumières tamisées, ils apercevaient sur une estrade la silhouette sombre du Grand Maître, redoutable apparition qui ne s’adressait à ses ouailles que lors de cette seule solennité hebdomadaire – où était-il le reste du temps? Résidait-il au Camp? Volodia lui-même ne répondait pas à ces questions. Visage dans l’ombre, le Grand Maître débitait d’une voix métallique les règles de leur futur métier et, au fur et à mesure que les semaines s’écoulaient, imposait un discours pernicieux sur les vertus du surhomme, la dégradation de la civilisation, la puissance souveraine de ce qu’il nommait la pureté, un endoctrinement, aurait souligné André, mais que Malik ingérait sans méfiance, habitué qu’il était depuis l’enfance à subir sans rechigner des croyances qu’il était interdit de contester."

Extrait de L’assassin improbable

Cécile Oumhani
(06/03/2009)

Hugo Marsan, L’assassin improbable , roman, Mercure de France, 161 pages, 15,80 euros
http://bibliobs.nouvelobs.com/hugo-marsan-jecris-pour-oublier-ma-mort

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