Atiq Rahimi, poète soufi de la liberté | Sarah Ben Ammar
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Sarah Ben Ammar   
Atiq Rahimi, poète soufi de la liberté | Sarah Ben Ammar
Atiq Rahimi
Cette année, le jury du prix Goncourt , la plus prestigieuse distinction de la littérature française, a couronné l’œuvre d’un prince persan, celle d’Atiq Rahimi pour Syngué Sabour. Un livre qui traite de la condition féminine à travers le soliloque révolté et passionné d’une femme qui veille le corps inerte de son mari, blessé au combat. Un magnifique texte rédigé par un auteur franco-afghan qui ne se bat que pour une seule chose: la liberté.

Pour son quatrième roman, l’auteur et cinéaste Atiq Rahimi a choisi de parler de la Femme à travers une femme anonyme vivant «quelque part en Afghanistan ou ailleurs». Pour se libérer de l’oppression conjugale, sociale et religieuse, elle se confie à un mari, tombé dans le coma, faisant de lui sa «Syngué Sabour», cette pierre de patience qui dans la mythologie perse, faisait disparaître toutes les souffrances et les malheurs des personnes qui se confiaient à elle. Sans savoir s’il peut l’entendre, elle lui parle de tout : de sa révolte, de ses peurs, de son corps, de ses désirs… Les mots sont parfois durs, crus, impudiques. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’auteur franco-afghan a rédigé ce texte en français. «Ma langue maternelle, le persan, est une langue avec laquelle j'ai connu le monde, j'ai connu mes tabous, j'ai connu mes interdits, mes limites. Donc j'avais une sorte d'autocensure en écrivant en persan. Alors que dans ma langue d'adoption, langue choisie, j’ai une certaine liberté pour m'exprimer, car il n'y a pas cette autocensure et cette pudeur inconsciente ancrée en nous depuis l'enfance. Avec ma langue d'adoption, j'ai pu composer un chant de liberté». Une chose est sûre: ce chant a enchanté le monde de la littérature française. C'est même la première fois que le jury Goncourt prime un auteur de cette région du monde. L’écrivain d’origine marocaine Tahar Ben Jelloune, l’un des jurés, s’est réjoui de ce choix: «Il écrit en français, comme moi, il parle d'une société qui s'en va, comme moi. Aujourd'hui, la littérature française est défendue par des métèques»

S’exiler pour la liberté
Atiq Rahimi, poète soufi de la liberté | Sarah Ben AmmarEn 2002, Atiq Rahimi publiait Les mille maisons du rêve et de la terreur , un roman rédigé en persan dans lequel il racontait ses neuf jours et nuits de marche dans les montagnes glacées afghanes pour rejoindre le Pakistan. Car cet homme, exilé depuis l’âge de 22 ans, n’aspirait qu’à une chose : la liberté. En 1984, il décide de quitter son pays pour fuir l’oppression d’un régime prosoviétique, l'obligation d'un service militaire de quatre ans, un frère aîné communiste qui tentait de l'enrôler dans son camp... Au Pakistan, l’atmosphère n’est pas plus respirable. Les islamistes y imposent leurs moeurs, leurs règles, leur joug, sous lesquels il ne peut imaginer vivre. Il dépose alors une demande d'asile politique à l'ambassade de France. Et débarque à Paris. Réfugié «culturel», comme il aime à se définir. La France : ce n’est pas vraiment un hasard. Déjà à Kaboul, il fréquentait le Centre Culturel français et étudiait au lycée français de la capitale. Né en 1962 dans une famille aisée, libérale et occidentalisée d'Afghanistan, son père, gouverneur du Panshir, n’avait de cesse de lui répéter : «N'oublie pas tes études ! Etudier est crucial» Il obtiendra un doctorat en sémiologie du cinéma à la Sorbonne, avant de se lancer dans le documentaire et l'écriture. Et d'explorer les racines de la tragédie afghane tout en dévorant les classiques de la littérature française, de Marguerite Duras en passant par Albert Camus.

« Empaillé français»
Empreint de culture française, Atiq Rahimi obtient la naturalisation. En souriant, il se définit comme étant un «empaillé français». Mais il n’oublie pas l’Afghanistan et il continue à se battre «avec les mots» pour la liberté. Depuis la chute des talibans, en 2001, l’écrivain est souvent retourné à Kaboul. Ses livres, ses films, avec une infinie délicatesse, n'ont de cesse d'en explorer les meurtrissures. Il est à l’origine de nombreux événements culturels : il invente des sitcoms («les Secrets de cette maison»), imagine une «Star Académy» d'humoristes en herbe, anime des ateliers d’écriture pour de jeunes Afghans, filles et garçons… Et même de France, il continue à défendre son pays natal. Ainsi lorsque le ministre de l’immigration s’apprête à expulser 54 réfugiés afghans, il réplique : «Les renvoyer dans leur pays, c'est les condamner à un avenir certain, c'est prendre le risque de les laisser aux mains des fondamentalistes qui détournent le désespoir de cette jeunesse à des fins religieuses extrémistes» et de renchérir : «En offrant l'asile à ces jeunes, comme elle le fit pour moi en 1985, la France les aidera à poursuivre leurs études et à ne pas tomber dans l'abîme de l'ignorance.» D’ailleurs, le ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, a lui-même reconnut que «la France n'est jamais davantage elle-même que lorsqu'elle manifeste sa capacité à accueillir et à encourager des talents tels que celui d'Atiq Rahimi.» Un auteur qui à 46 ans, a enfin acquis ses lettres (persanes) de noblesse !

Sarah Ben Ammar
(13/12/2008)


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