Nadia Khouri Dagher: quand le relativisme culturel devient cosmopolitisme | Sarah Ben Ammar
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Sarah Ben Ammar   
Nadia Khouri Dagher: quand le relativisme culturel devient cosmopolitisme | Sarah Ben Ammar
Nadia Khouri-Dagher
Née en Egypte, cette journaliste et anthropologue libanaise connaît bien la société française. A l’âge de 6 ans, elle quitte Beyrouth avec sa famille et part s’installer en banlieue parisienne à Viry-Châtillon. Si «l'école publique (lui) a permis de pénétrer dans des familles françaises», d’aimer et d’adopter la culture de son pays d’adoption, Nadia Khouri Dagher explique comment elle reste pétrie de traditions orientales: «je vis en France depuis plus de trente ans, mais mes gestes de toilette au quotidien sont ceux d'une femme d'Orient». Tout comme Rica et Usbek, des «Lettres Persanes» de Montesquieu, l’anthropologue décrit les Français à travers son regard d’Orientale: leur rapport à l’argent, leur discrétion, leur pudeur souvent perçue comme de la froideur, leur épicurisme aussi… Car il s’agit bien de décrire, de constater et non de juger. «Personne n'est meilleur que l'autre. Ni ceux-ci. Ni ceux-là. Différents, c'est tout. Voilà ce qu'un été breton m'a, à 13 ans, appris, et que je n'ai, adulte, cessé de défendre» conclut-elle dans un chapitre consacré à la Bretagne. Et même lorsque l’auteure évoque le manque d’hygiène corporelle des Français, qui ont eux-mêmes coutume de critiquer la saleté des villes arabes, elle ne tombe jamais dans la critique subjective et modère son propos par un relativisme culturel: «Un peu orientale pour ceci, un peu occidentale pour cela. Comme pour tout le reste. Et je ne juge pas ceux-ci plus sales ou propres que ceux-là.»

Un ouvrage né en Méditerranée
Nadia Khouri Dagher: quand le relativisme culturel devient cosmopolitisme | Sarah Ben AmmarSi «Hammam et Beaujolais» livre les impressions d’une Orientale en France, l’ouvrage est pourtant né de l’autre côté de la Méditerranée, il y a une quinzaine d’années lorsque la journaliste vivait en Tunisie. «En France, je me sentais complètement libanaise et orientale. Et c’est en vivant en Tunisie- qui est pourtant un pays très moderne- que je me suis rendue compte que j’étais devenue très Française. Par exemple, à cette époque, durant les années 80/90, les cafés des centres villes étaient tous réservés aux hommes. Je ne pouvais donc pas m’asseoir à la terrasse d’un café. Bref, à travers tout un tas de petites choses, j’ai pris conscience que j’étais Française» explique-t-elle. Cette identité française s’exprime ainsi par son amour de la musique, de la littérature, du savoir-vivre, de la gastronomie et du bon vin «Française: allongée sur le sofa, je savoure mon vin» décrit-elle dans le livre. Identité qui se manifeste également par son goût pour la liberté : «Mon cœur est libanais mais ma conscience politique est française». Car même si l’anthropologue dépeint avec justesse et tendresse les petits travers de la société française, elle rend aussi un grand hommage «à ce peuple voyageur, curieux et ouvert d’esprit.»

Un pont entre les cultures
Rédigé sous forme d’abécédaire, le livre est aussi un clin d’oeil à ses illustres ancêtres phéniciens, inventeurs de l’alphabet et qui constituèrent une passerelle entre différentes cultures. «Et puis je trouvais qu’un mot plus une entrée permettaient de ne pas s’imposer au lecteur avec une œuvre lourde. Ce livre est en fait composé comme un mezzé libanais que l’on peut picorer au grès de ses envies» indique l’auteure. Par son approche anti-ethnocentrique, celle qui se définit comme «une citoyenne du monde», souhaite avant tout abolir les clivages et l’incompréhension qui existent entre Orientaux et Occidentaux. «Je voulais revenir à une antiquité commune qui date de bien avant l’Islam et l’âge du Christianisme, ces religions qui nous ont divisés, et revenir à une identité méditerranéenne antique qui nous rappelle que l’on a exactement les mêmes rites, la même façon de concevoir la vie, les mêmes plaisirs tels que la plage, le soleil, manger des figues…» En affirmant d’une manière aussi belle et poétique sa double culture et son appartenance au monde, Nadia Khouri Dagher parvient ainsi à véhiculer un message universel. «Ce livre parle à des tas de gens parce que tous les Français ont dans leur famille quelqu’un qui vient de quelque part. Il s’adresse aussi bien à mes sœurs orientales de France qu’à mes sœurs orientales qui vivent là-bas car aujourd’hui, avec la mondialisation, même si on vit à Casa, Alger, Tunis ou Beyrouth, on fait partie de l’Occident parce que l’on parle une langue étrangère, parce que l’on écoute de la musique étrangère, parce que l’on porte un jeans… Aujourd’hui, que nous vivions là-bas ou ici, nous portons tous deux cultures.» Vous l’aurez compris, entre le Hammam et le Beaujolais, ne demandez surtout pas à Nadia de choisir!

« Hammam et Beaujolais » par Nadia Khouri Dagher, paru aux éditions Zellige .

Sarah Ben Ammar
(17/07/2008)

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