La mélancolie de Zidane | Catherine Cornet
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Catherine Cornet   
  La mélancolie de Zidane | Catherine Cornet C’était le 9 juillet 2006, les Italiens gagnaient la coupe du monde, la France ne répétait pas le miracle de 1998, mais peut être pour la première fois dans l’histoire de la compétition mondiale, une tragédie avait lieu n’impliquant ni une équipe, ni une nation mais un seul individu. Zidane était l’unique responsable de sa défaite. Son coup de boule, sa sortie de terrain frôlant la coupe dorée restèrent dans les esprits, laissant la porte ouverte aux incertitudes et aux questionnements.

Pendant les semaines qui suivirent, mille conjectures labiales se succédèrent, tous les gros mots et les insultes -dont la langue italienne est si riche- furent avancés. Le mystère de la tragédie restait insoluble et Zidane refusait de s’excuser. Chacun, simple téléspectateur ou « tifoso », s’efforçait d’imaginer ce qu’il aurait fait à la place du numéro 10, quels mots l’auraient, lui aussi, fait sortir de ces gonds jusqu’au fatidique coup de boule.

Zidane, symbole d’une France multiethnique et colorée passa alors au crible des grilles sociologiques. Il aurait réagi à des harangues racistes, touchant l’honneur méditerranéen, l’honneur de sa famille. Il répétait les schémas durkheimiens et retournait, après le détour anthropologique du star système footballistique, à ses racines de banlieue marseillaise mal éduquée et régie par le code de l’honneur. Il était redevenu soudain le berbère soumis aux lois du football de rue.

Pour tous les fans de cet inoubliable artiste du ballon, il fut cependant difficile de renier l’idole même après son geste condamnable, moralement et selon les lois du fair play sportif. Zidane, ce héros, devait avoir de bonnes raisons pour avoit fait ça. Toutes nos excuses et nos justifications de Zizou étaient aussi multiples que maladroites.

Et puis, sortent aux éditions de Minuit les 17 pages de «La Mélancolie de Zidane», le héros sportif est finalement replacé dans son contexte allégorique ! Grâce à l’écrivain Jean-Philippe Toussaint, Zidane redevient la figure légendaire qui agit, cette fois, sous l’emprise de Saturne et non des dieux du stade. Il est placé aux côtés des individus existentiels, des figures de Melancolia de Dürer ou de Sartre. Comparaison par trop exagérée ou intellectualisée ? Chacun aime à sa manière le héros du stade. La mélancolie de Zidane | Catherine Cornet La prose de Jean-Philippe Toussaint place tout de suite son héros dans le cadre inquiet du romantisme germanique «sous le ciel de Berlin (…) un ciel blanc nuancé de nuages gris aux reflets bleutés, un de ces ciels de vent immenses et changeants de la peinture flamande». A la couleur annonciatrice du ciel, on sait déjà que la figure de Zidane va être comprise et «sauvée». Pour Toussaint, le geste qui «ignore les catégories du beau ou du sublime», qui se situe «au-delà des catégories morales du bien et du mal» n’est autre qu’un refus de clore «finir en beauté c’est néanmoins finir, c’est clore la légende: brandir la coupe du monde, c’est accepter sa mort, alors que rater sa sortie laisse des perspectives ouvertes, inconnues et vivantes.» La carrière de Zidane, de fait, est morcelée par ces fausses sorties comme contre la Grèce ou la Corée du Sud, ses déclarations de dernier championnat, dernier match, dernier défi.

Mais c’est la seconde lecture du geste, mimétique et personnelle, qui rend cet essai en prose plus inattendu. L’écrivain a lui-même fait l’expérience de cette fatigue existentielle qu’est la mélancolie, et il sait la décrire. «L’autre courant qui a porté son geste, courant parallèle et contradictoire, nourri d’un excès d’atrabile et d’influences saturniennes, est l’envie d’en finir au plus vite, l’envie irrépressible de quitter brusquement le terrain et de rentrer aux vestiaires (je partis brusquement et sans prévenir personne) car la lassitude est là, soudain, incommensurable, la fatigue, l’épuisement, l’épaule qui fait mal, Zidane ne parvient pas à marquer, il n’en peut plus de ses partenaires, de ses adversaires, il n’en peut plus du monde et de soi-même. La mélancolie de Zidane est ma mélancolie, je la sais, je l’ai nourrie et je l’éprouve. Le monde devient opaque, les membres sont lourds, les heures paraissent appesanties, semblent plus longues, plus lentes, interminables. Il se sent fourbu et il devient vulnérable. Quelque chose en nous se tourne contre nous – et, dans une ivresse de fatigue et de tension nerveuse, Zidane ne peut qu’accomplir l’acte de violence qui délivre, ou de fuite qui soulage, incapable de dénouer autrement la tension nerveuse qui l’oppresse (et c’est la fuite finale devant l’accomplissement de l’œuvre).»

En 17 pages seulement, Toussaint a reconstruit une légende, un héros, qui n’en demeure pas moins, s’il n’est plus l’exemple à suivre pour les poussins des écoles de foot des banlieues, un demi dieu, humain, mélancolique et ennuyé. Catherine Cornet
(17/02/2007)
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