Saint-Malo: rencontre avec l’étonnant libre-penseur, Alaa El Aswany | Alaa El Aswany, L'immeuble Yacoubian, littérature arabe, Nadia Khouri-Dagher
Saint-Malo: rencontre avec l’étonnant libre-penseur, Alaa El Aswany Imprimer
Nadia Khouri-Dagher   

//Alaa El AswanyAlaa El AswanyNous avons rencontré Alaa El Aswany à Saint-Malo, au Festival Etonnants Voyageurs qui se déroulait du 3 au 5 juin 2006, où il était l'un des invités les plus attendus: son roman, L'immeuble Yacoubian, paru en France en Janvier 2006 (Actes Sud), est l'un des plus grands best-sellers de l'histoire de la littérature arabe: 150.000 exemplaires vendus en arabe depuis sa parution en 2002, un film réunissant les plus grandes stars égyptiennes qui sortira en France cet été, et des traductions en anglais, italien, allemand, etc…

Ce roman, qui raconte la vie quotidienne des Egyptiens dans la ville du Caire, aujourd'hui, brise bien des sujets tabous, et dit tout haut ce que, dans tous les pays arabes, chacun sait sans oser le dire, à cause de la censure: la phénoménale corruption des hommes politiques, le trucage des élections, les difficultés pour les enfants de familles pauvres de monter dans la hiérarchie sociale, le droit de cuissage exercé par des patrons à l'heure où des millions de jeunes femmes cherchent du travail, l'opprobre officiel jeté sur l'homosexualité masculine alors qu'elle est très pratiquée, et tant d'autres thèmes-brûlots.

Rencontre avec un homme qui respire la joie de vivre, ne cache pas son engagement à gauche depuis ses années d'étudiant, son attachement à la libre-pensée, et qui veut avant tout "écrire pour le plus grand nombre". Nous avons parlé avec Alaa El Aswany moitié en égyptien, moitié en français, langue qu'il maîtrise parfaitement depuis ses années d'élève au Lycée français du Caire.

L'immeuble Yacoubian brise beaucoup de tabous: politiques, sociaux, culturels. Comment se fait-il que vous n'ayez pas été censuré?
Plusieurs éditeurs égyptiens ont refusé le manuscrit, en 2002, parce qu'ils avaient peur! J'ai alors pensé le faire éditer au Liban, et j'avais l'accord d'une grande maison d'édition libanaise. Mais un ami m'a fait remarquer que s'il était publié à l'étranger, le roman pouvait être interdit d'entrée sur le territoire, et ne pourrait jamais être lu. Un ami qui avait une petite maison d'édition m'a alors proposé de le publier, et cinq jours après la mise en vente, il m'appelle et me dit: "il y a un phénomène. Je n'ai jamais vu ça. Les livres partent comme des petits pains". En deux mois, l'édition était vendue. On en est aujourd'hui à la 8° édition.

Saint-Malo: rencontre avec l’étonnant libre-penseur, Alaa El Aswany | Alaa El Aswany, L'immeuble Yacoubian, littérature arabe, Nadia Khouri-Dagher

"Un grand roman doit être compris par tout le monde"

Dans le texte original, la langue arabe que vous employez est l'arabe simple des journaux et des caricatures, proche de l'égyptien parlé, et pas l'arabe classique littéraire, que personne ne parle. Est-ce ce choix de niveau de langage qui, en rendant le texte accessible au plus grand nombre, explique aussi le succès du livre en Egypte?
Peut-être. Le roman arabe a été influencé par des écoles littéraires occidentales qui font du roman quelque chose de compliqué, de mystérieux. En Egypte il y a deux écoles du roman: celle d'écrivains comme Tayyeb Saleh, Baha Taher, Gamal Ghitany - ces auteurs ont beaucoup de respect pour le lecteur. Et puis une autre – je ne veux nommer personne ici – trop influencée par des écoles occidentales, qui on produit des textes pour les élites. Par exemple, ils choisissent des mots que personne ne comprend. Mais c'est très facile d'écrire un texte difficile. La chose la plus difficile est d'écrire un texte facile, que tout le monde peut lire. Pour moi, un grand roman doit être très simple pour être compris à la fois par tout le monde, et par des professionnels. Prenez Le vieil homme et la mer: je le relis tous les quatre ou cinq ans, et à chaque fois je découvre une profondeur que je n'avais pas perçue avant. Même un enfant peut le lire.

Est-ce votre profession de dentiste qui, en vous mettant en contact avec toutes les catégories sociales au Caire, vous offre un poste d'observation idéal de la société et de ce que vivent les gens, au quotidien?
Je dois écrire sur ce que je sais. C'est vrai que mon métier est un métier de contact, et il m'amène à être en contact avec beaucoup de monde, de tous les milieux. Ils me racontent beaucoup de choses.

Quels témoignages avez-vous reçu des lecteurs ayant lu votre livre?
Il m'est difficile de dire des choses positives sur moi, tout comme de dire que des lecteurs ont trouvé mon livre formidable. Mais j'ai été particulièrement touché par les jeunes. J'ai reçu une lettre où un couple de jeunes me disait: "on doit vous remercier. Vous écrivez en notre nom".

Votre roman dénonce beaucoup d'injustices, de dysfonctionnements de la société égyptienne. Pour vous le roman doit-il avoir un rôle de dénonciation politique, dans des pays arabes où la parole est censurée dans les médias?
Pour moi le roman c'est d'abord de l'art. Il a une fonction artistique. Et même si à travers l'art, on peut témoigner, la fonction d'un roman ne peut pas être politique. Quand je veux dénoncer quelque chose, je le fais dans des articles. Si j'écris sur des injustices, c'est que l'histoire égyptienne est une histoire d'injustices. Nous avons toujours eu des régimes qui pratiquaient l'injustice. Nous avons été occupés par les Turcs pendant des siècles. Malgré ces injustices, nous avons toujours su vivre et nous adapter. Il y a une nature égyptienne. Certains ont appelé cela "passivité", et disent – y compris parmi les Egyptiens - que c'est à cause de cette passivité que nous ne nous révoltons pas. Mais en réalité, le peuple égyptien est un peuple très ancien. C'est comme un vieil homme: il a beaucoup d'expérience, beaucoup de patience. Et toujours à la fin, le vieil homme obtient ce qu'il veut. Mais avec sa méthode.

 


Nadia Khouri-Dagher
(14/06/2006)