Etonnants voyageurs: Saint-Malo révèle les nouveaux «voyageurs d’Orient» | Nadia Khouri-Dagher
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Nadia Khouri-Dagher   
  Etonnants voyageurs: Saint-Malo révèle les nouveaux «voyageurs d’Orient» | Nadia Khouri-Dagher Enturbanné de son volumineux chèche bleu, le large boubou de la même étoffe, Moussa Ag Assarid rédige une dédicace pour une lectrice enthousiaste. Né Touareg, vivant en France depuis quelques années, son premier ouvrage, Y'a pas d'embouteillages dans le désert (Presses de la Renaissance) offre en miroir, comme souvent les récits de voyage, à la fois ses réflexions sur la société française qu'il découvre, et sur celle dont il vient.

C’était le premier dimanche de juin à Saint-Malo. La ville des pirates accueillait, du 3 au 5 juin 2006, la 17° édition du Festival Etonnants Voyageurs dont le thème cette année était "Orients réels, Orients rêvés". Ce rendez-vous, créé par Michel Le Bris, diplômé d'HEC passionné de littérature de voyage, est devenu le premier rendez-vous en France, après le Salon du Livre de Paris, des littératures "qui racontent le monde": récits de voyage, mais aussi, comme on dit "musiques du monde", des "littératures du monde", venues d'Inde, d'Amérique Latine, du Yémen…- ou du Berri !

L'Inde était à l'honneur d'un Festival qui présentait cette année toutes les facettes de l'Orient, jusqu'au Japon, à travers des livres, mais aussi des films, des rencontres, des débats, des expositions… et des dégustations culinaires, avec un café-traiteur libanais. Saint-Malo est un Festival passionnant car le thème du voyage s'y décline sous toute ses formes. "Salon du livre" d'abord, avec cette année 190 auteurs venus signer leurs livres – parfois en de longues files d'attente pour les plus célèbres d'entre eux, comme le Chinois français François Cheng (Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel). Mais aussi, parmi les exposants, des passionnés de voyages qui ont trouvé un moyen économique de vivre de leur passion. Ainsi Yves Dubus, devenu marchand d'épices comme aux siècles passés qui fournit en ras-el-hanout, mélange d'épices marocain, le meilleur hôtel de Marrakech! (www.saravane.com). Ou Jacques Chatelet, passionné des déserts d'Afrique du Nord, qui a créé l'agence de voyages Tamera, qui rivalise avec les grands tour-operators (www.tamera.fr). Nous avons aussi rencontré Alain Sèbe, le célèbre photographe du Sahara, qui sillonne depuis 30 ans ces contrées avec sa femme et son fils, qui a presque grandi là-bas, comme un petit nomade, sans aller à l'école, et fait aujourd'hui un doctorat à Oxford! (wwww.alainsebimages.com). On croise aussi Olivier Michaud, ingénieur chez Total, passionné de photo, devenu éditeur de livres photo sur les pays du monde (www.cacimbo.fr): "mes amis placent leurs économies en bourse; moi je publie des livres", explique-t-il, modeste.

La passion du voyage: voilà ce qui réunit le très large public du festival - 40.000 visiteurs l'an dernier – venu là parce qu'à Saint-Malo, on peut rencontrer et dialoguer avec des écrivains et des cinéastes qu'on aime. Cette année par exemple, nous avons beaucoup ri en compagnie de l'écrivain égyptien Alaa El Aswany, venu signer son roman L'immeuble Yakoubian, phénomène éditorial par son succès tant dans le monde arabe qu'en France. Nous avons écouté la cinéaste Khadija Al-Salami nous raconter, après son film, "Une étrangère dans la ville", son retour au Yémen après plusieurs années en Occident. Nous avons dialogué avec François Pichon, jeune coopérant qui, rentrant en voiture en famille du Liban en France, a enquêté sur les chrétiens du Moyen-Orient (Voyage parmi les chrétiens d'Orient, Presses de la Renaissance).
Surtout, nous avons découvert ces nouveaux "voyageurs d'Orient", qui ne sont pas "Voyageurs en Orient" comme dans la vision "orientaliste" d'une Europe qui pensait alors dominer le monde, et le percevait comme un ailleurs lointain et différent: exotique, disait-on alors. Car ces nouveaux écrivains sont orientaux eux-mêmes. Vivant ou ayant été formés en Occident, ils portent un double regard, à la fois sur leur société d'accueil et sur leur pays d'origine. Tel Moussa Ag Assarid, "homme bleu du désert" selon l'imagerie orientaliste, devenu par l'écriture sujet d'observation et non plus seulement objet.

Ainsi Sherko Fatah, Irakien kurde vivant en Allemagne(Le petit-oncle, A-M Métaillié), Rana Dasgupta, Indien élevé à Oxford (Tokyo: vol annulé, Buchet-Castel), ou Chieh Chieng, Chinois de Los Angeles (Oncle Bo, Buchet-Chastel), culturellement bilingues, et tant d'autres présents, portent en eux la faculté de comprendre les sociétés d'ici et de là-bas, et donc de se faire passeurs de ponts, pour résoudre les malentendus, les clichés, à l'heure où les médias agitent le spectre d'un prétendu "choc des civilisations" entre l'Orient et l'Occident. Ils renvoient ainsi l'Occident à leur vision toujours fantasmée – donc fausse - d'un Orient, tel Rana Dasgupta s'écriant dans un débat: "Bombay est seulement à 8 heures de Londres, et vous appelez l'Inde "Orient"". Je voudrais que l'Inde vous soit culturellement aussi proche qu'elle l'est géographiquement, par ces 8 heures d'avion. L'Inde n'est pas "L'Orient": c'est un pays réel, avec des gens réels".

On l'oublie souvent: la littérature, le cinéma, la photo, les arts plastiques, et même la cuisine, présente cette année avec un pavillon "Saveurs du monde", nous en disent plus long sur les sociétés que bien des articles de journaux et des livres d'analyse politique. Pour savoir comment va le monde – et, surtout, rencontrer des gens heureux de le vivre – éteignez votre télé, fermez votre journal, et ouvrez un livre de ces "littératures du monde" qu'il ne faut plus appeler étrangères car: étrangères à qui? A la France? A l'Occident ? Vision ethnocentriste du monde: le mot "étranger" exclut, quand le mot "monde" rapproche. Alors longue vie à Saint-Malo, qui nous offre toutes les littératures du monde… qui nous offre le monde entier, en 3 jours de rencontres!
Nadia Khouri-Dagher
n.khouri@wanadoo.fr
(14/06/2006)