Stromboli, terre des hommes | Nathalie Galesne, Nathalie Duvillier, Oliviero Olivieri, Stromboli, Editions Arcadia
Stromboli, terre des hommes Imprimer
Nathalie Galesne   
  Stromboli, terre des hommes | Nathalie Galesne, Nathalie Duvillier, Oliviero Olivieri, Stromboli, Editions Arcadia«j’habite entre le ciel et l’eau sur le ventre d’un volcan»
Quelques jours après Noël, le 28 décembre 2002, les habitants d’une petite île de la Méditerranée sont soudain arrachés à la tranquille répétition des jours. Leur volcan, « Iddu » comme ils aiment l’appeler, vient de se manifester violemment. L’éruption sera suivie d’un raz de marée, tandis qu’une grande partie des habitants de Stromboli sera évacuée vers Lipari. Commence alors la lente gestation de Stromboli, terre des hommes, montage textuel et photographique sous forme de conte, irrigué par les récits de vie des Stromboliens.

Stromboli, terre des hommes | Nathalie Galesne, Nathalie Duvillier, Oliviero Olivieri, Stromboli, Editions ArcadiaNathalie Duvillier, l’auteure, est à Paris au moment de la catastrophe. Elle aime Stromboli d’une passion qui lui a fait élire domicile sur l’île dès qu’elle a un moment de libre. Sa maison surplombe Piscità, la partie de Stromboli qui jouxte la «Sciara del fuoco», flanc de cendre et de lave que draine une coulée d’éboulis volcaniques glissant inlassablement vers la mer.
Celle-ci s’indigne de la manière trop scientifique dont est divulguée l’information, comme évidée de sa substance humaine. En effet, vulcanologues, géologues, experts, responsables de la «protezione civile» italienne se succèdent sur des plateaux télé improvisés au pied du Stromboli pour tenter d’expliquer les caprices du volcan, sans jamais interpeller les principaux intéressés, à savoir les Stromboliens eux-mêmes. Comment ces derniers ont-ils vécu cette éruption et quelle relation entretiennent-ils avec leur volcan ? Le perçoivent-ils désormais comme une insupportable menace, que signifie très concrètement pour eux d’abandonner l’île?

Commence alors une véritable enquête auprès des familles qui vivent sur les pentes du Stromboli depuis des générations. Pêcheurs, restaurateurs, vieilles dames, enfants, curé, Stromboliens d’adoption deviennent les protagonistes d’un récit qui mêlent aux mots l’image, c’est à dire les magnifiques clichés en noir et blanc du photographe italien Oliviero Olivieri.
Rentrer dans la vie de ces îliens n’a pas été pas chose aisée. Les Stromboliens, séparés par un bras de mer de la Sicile d’où émergent les îles éoliennes, ont un caractère à part - dense, intense, grave - à la mesure de cette montagne aux viscères de feu qui éructe et rythme leur vie depuis toujours. En outre, leur économie - tantôt assujettie au tourisme de masse aoûtien, tantôt indexée aux allers et venues des riches propriétaires de résidence secondaire - dicte et biaise forcément le mode relationnel qui s'établit avec tous ceux qui viennent d'ailleurs.

Le mérite de ce beau livre est précisément d’avoir réussi à franchir le pas de leurs portes, d’avoir écouter leurs paroles, leurs aspirations, leurs croyances, d’avoir tenter de percer le lien intime qui les soude à «Iddu» («lui» en sicilien). Bref, d’avoir su capter une vision de l’intérieur tout en la rapportant à une interrogation plus vaste:
«Réfléchir aujourd’hui au rapport entre Stromboli et ses habitants, c’est un peu comme réfléchir à tout ce qui est insaisissable. Il était donc indispensable pour nous de rencontrer ces hommes et ces femmes précisément là où cette intimité se réalise», explique l’auteure.
L’originalité de cette démarche, c’est aussi d’avoir su restituer cette vision autrement qu’à travers le registre du documentaire ou du reportage. Ainsi, Stromboli se donne à lire comme une fiction construite au gré d’un véritable parcours initiatique, celui de deux garçons: Matteo et Aquilino. L’identité tourmentée de ce dernier se focalise sur le volcan. Pour dépasser la peur que lui inspire le Stromboli, Aquilino devra interroger son île, ses habitants, leur mémoire.
«C’est grâce aux témoignages des Stromboliens, raconte Nathalie Duvillier, que l’histoire de Matteo et d’Aquilino a vu le jour. Celle-ci s’adresse à tous les êtres capables d’émotion».

________________________________________________________________
Extrait Je m’appelle Matteo, j’ai onze ans.
A l’école, la maîtresse nous a demandé de trouver un correspondant pour nous entraîner à écrire. Le mien habite à Florence. La première fois qu’il m’a écrit, il m’a demandé où j’habitais exactement par rapport au volcan. Je sentais dans sa question une angoisse. Que j’habite trop près de cette gigantesque force de la nature. Je ne pus le rassurer et lui écrivis :
L’île de Stromboli est un volcan, un volcan actif, toutes les maisons qui y sont ne peuvent être éloignées de lui puisqu’elles sont toutes sans exception posées sur ses flancs.
Il me demandait aussi si le sable noir salissait les vêtements, si j’avais déjà vu de la lave en fusion et, si c’était vrai qu’il n’y avait pas de voiture ici.
Oui, j’habite à Stromboli, phare de la Méditerranée. Quand on monte tout en haut du volcan, on est presque à 1000 mètres, il y a la mer tout autour et là on voit bien que la terre est ronde.
Tous les sentiers, toutes les côtes hérissées de roches tarabiscotées, tous les poissons et les oiseaux, je les connais, j’ai mes plages à moi où je vais rêver et où je parle avec le vent. Tout ça c’est comme si c’était un peu à moi, j’habite entre le ciel et l’eau sur le ventre d’un volcan.



Stromboli, terre des hommes
.
Nathalie Duvillier (texte), Oliviero Olivieri (photographies), Editions Arcadia.



Nathalie Galesne
8/12/2005