Petite histoire d'Alexandrie: L'Alexandrie moderne (III) | Paul Balta
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  Petite histoire d'Alexandrie: L'Alexandrie moderne (III) | Paul Balta Après la conquête arabe il y eut bien, avec les Mamelouks, les Pisans, les Gênois et les Vénitiens (ils volèrent les reliques de saint Marc) quelques lueurs et même quelques lumières mais elles furent éphémères et fugaces. Lors de l’expédition de Bonaparte la ville ne comptait plus que 4 000 à 8 000 habitants. Mohamed-Ali (1769-1849), fondateur de l’Égypte moderne, la ressuscite. Il la relie au Caire par le canal Mahmoudieh qu’il fait creuser et par le chemin de fer, il y base la flotte dont il dote le pays, il y édifie le Palais de Ras el Tin et crée la Place des Consuls, imposant centre ville doté d’un temple moderne: la Bourse. Enfin il fait appel, comme on l’a vu, aux saint-simoniens et à des étrangers qui renoueront avec le cosmopolitisme de l’Antiquité même si certains d’entre eux furent, comme autrefois, des commerçants sans scrupule (14).

En réalité, il y aura surtout des entrepreneurs avisés et des mécènes qui favoriseront la création artistique pour faire de leur ville la Reine de la Méditerranée, comme le proclame la couverture du magazine Alexandrie en 1928. Les communautés les plus importantes sont celles des Grecs (environ 400 000), des Italiens (300 000), des Arméniens ayant échappé au génocide (100 000), des juifs (100 000), Sépharades chassés d’Espagne par l’Inquisition et Ashkénazes originaires d’Europe centrale. Anglais et Français n’étaient que quelques milliers. En dépit de la colonisation britannique, il y avait beaucoup plus d’écoles françaises et le français a été la langue d’une partie de l’élite égyptienne, en particulier à Alexandrie, jusqu’au milieu du XXè siècle. Ne soyons pas iréniques. La société cosmopolite et la grande bourgeoisie nationale étaient condescendantes à l’égard de l’Égyptien de base mais, dans l’ensemble, il régnait dans le pays un esprit de compréhension mutuelle. Petite histoire d'Alexandrie: L'Alexandrie moderne (III) | Paul Balta La Seconde guerre mondiale marque une césure. Dès 1945, Moscou avait dépêché deux navires pour emmener en Arménie soviétique, les Arméniens qui le souhaitaient; la moitié d’entre eux étaient partis. Puis, à la suite de la création d’Israël, en 1948, un certain nombre de juifs avaient émigré dans l’État hébreu ou en Europe. Mais c’est la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez, annoncée intentionnellement à Alexandrie en 1956 par le colonel Gamal Abdel Nasser, et l’expédition franco-britannique qui a suivi accompagnée d’une attaque israélienne, qui ont porté un coup fatal au cosmopolitisme: Juifs égyptiens ou non, Français et Anglais ont été expulsés tandis que la plupart des membres des autres communautés prenaient progressivement le chemin de l’exil. Quant au bâtiment de la Bourse, il a été détruit par un incendie! Les apports de l’Alexandrie cosmopolite moderne ont été importants, je retiendrai quelques exemples pour en donner une idée.

Poètes et écrivains.
Je commencerai par le poète grec Constantin Cavafy (1893-1933), chantre de l’Alexandrie ancienne et de ses aspects secrets, dont l’homosexualité. Une solide étude (15) de Marguerite Yourcenar l’a consacré en France.

L’Italien Philippo Marinetti (Alexandrie, 1876 -Bellagio,1944) est le père du Futurisme. Il lance ce mouvement en publiant le Manifeste futuriste dans Le Figaro du 20 février 1909. Il appelle à “l’insurrection paroxystique contre l’académisme” et proclame : “Une automobile de course est plus belle que la victoire de Samothrace” ! La formule fait scandale mais trouvera un écho chez les Surréalistes et bien d’autres partisans de l’art moderne.

Un autre Italien, Giuseppe Ungaretti (Alexandrie, 1888 - Milan, 1970), est le chef de file de l’Hermétisme avec son compatriote Eugenio Montale (Gênes 1896 - Milan, 1981), prix Nobel de littérature en 1975. Entre 1920 et 1945, tous deux animent ce mouvement, hostile lui aussi à l’académisme et aux conventions de la rhétorique.

L’Irlandais Lawrence Durrel (1912-1990) n’est pas d’Alexandrie mais y a vécu dans les années trente et s’est passionné pour sa population cosmopolite. Serait-il aussi célèbre s’il n’avait écrit le Quatuor d’Alexandrie (16)? Et l’on sait maintenant que Marthe El Kayem a été la muse du romancier et a inspiré le personnage de Justine (17).

Je voudrais évoquer maintenant trois écrivains égyptiens d’Alexandrie. Le premier, musulman, Ahmed Rassim (1895-1958), n’est pas aussi connu qu’il le mériterait; arabophone, il avait choisi d’écrire en français. J’ai rencontré souvent et longuement, en 1953-1954, ce conteur-né qui m’a dédicacé tous ses livres publiés en Égypte. J’ai contribué, en parlant de lui, à faire paraître en France Chez le marchand de musiqe (18), truculent recueil de proverbes arabes.

Le second, juif, Jacques Hassoun, mort en 1999, aimait rappeler ses origines en précisant qu’il était né en octobre 1936, chaabane 1355, hechvan 1697. Il était psychanalyste mais il a consacré de nombreux ouvrages à sa communauté, notamment Juifs du Nil (19) et Histoire des juifs du Nil dont l’apport, novateur et fondamental, a suscité la création d’associations très actives pour la préservation du patrimoine hébraïque d’Égypte, comme on le verra plus loin. Je signale aussi son roman Alexandries (20), dont le pluriel insolite reflète l’intention de décrire la diversité des communautés. Le Centre culturel d’Égypte, à Paris, lui a rendu un hommage remarqué le 8 mars 2000, avec la participation de Robert Solé, Ahmed Youssef, deux psychanalystes et moi-même (21).

Enfin, un troisième, chrétien, Édouard el Kharrat (né en 1926), auteur de Alexandrie, terre de safran (22), Prix de l’Amitié franco-arabe décerné par l’Association d’amitié franco-arabe, et Belles d’Alexandrie (23), s’est imposé comme chef de file de la nouvelle génération de romanciers et nouvellistes de langue arabe. Prenant le contre-pied du cosmopolitisme, il décrit l’Alexandrie de l’Égyptien asli, de souche, mais cette démarche nous intéresse aussi.

Comment n’évoquerais-je pas mon confrère et ami Robert Solé (né en 1946), médiateur du quotidien Le Monde? Certes, il est né au Caire mais il est d’origine libanaise et appartient à cette société cosmopolite de la capitale qui, malgré ses particularismes, avait tant d’affinités et de ressemblances avec celle d’Alexandrie. Il nous fait pénétrer dans ses arcanes avec le roman "Le tarbouche" (24) avant de nous emmener dans la deuxième capitale avec "Le Sémaphore d’Alexandrie"(25). Sa contribution est fondamentale sur la relation particulière et longtemps privilégiée entre l’Égypte et la France, notamment avec "L’Égypte passion-française"(26), prix de l’Amitié franco-arabe, et "Les savants de Bonaparte" (27).

Née au Caire, en 1920, de parents libanais elle aussi, installée à Paris depuis 1946, Andrée Chédid a été fascinée par Alexandrie. Elle nous y transporte avec une pièce de théâtre consacrée à la soeur de Cléopâtre, "Bérénice d’Égypte" (28). Son roman, "Le Sixième jour" (29), a été porté à l’écran par Youssef Chahine qui a choisi Dalida pour interpréter le rôle principal, elle qui, pour ne pas être Alexandrine n’en est pas moins cosmopolite. Le cinéma.
Cela me conduit à poser la question : y aurait-il eu un cinéma égyptien florissant et un Youssef Chahine sans l’Alexandrie cosmopolite où il est né en 1923? L’exposition “Cent ans de cinéma égyptien”, à l’IMA, y avait répondu. Trois jalons. En 1896, les films des Frères Lumière avaient été projetés à Alexandrie. Mohamad Abdô (1849-1905), chef de file du fondamentalisme égyptien, avait aussitôt publié un texte pour justifier le cinéma en expliquant :”Il faut rattraper le sens esthétique des Européens”. En 1905, il y avait 53 salles de cinéma à Alexandrie, 5 au Caire, la capitale, et 1 à Assiout, Port-Saïd et Mansourah. En 1912, De Lagarne, un Alexandrin, tourne les deux premiers documentaires du pays : ”Les voyageurs de Sidi Gaber” et “L’entrée du khédive à Alexandrie”. Le cinéma égyptien est né. Il faudra encore quelques années pour que Le Caire prenne la relève et devienne la capitale du cinéma égyptien et même arabe. Quant à Chahine, il appartient à une famille libanaise installée dans cette ville à laquelle il a consacré plusieurs de ses films dont "Alexandrie, encore et toujours". Tout le monde connaît le parcours de celui qui est un des meilleurs cinéastes du monde, mais combien savent qu’il a épousé Colette Favodon, une ancienne du Lycée français? Elle faisait partie d’un groupe d’amis, dont Élisabeth Moustaki (30), avec lesquels j’allais faire de la voile au Club nautique français. Ya zamân !

Les chanteurs.
Je citerai Claude François, natif de la région du canal de Suez, parce que c’est Alexandrie, Alexandra, restée dans toutes les mémoires, qui l’a rendu célèbre. Comment n’évoquerais-je pas aussi Georges Moustaki dont vous connaissez tous les chansons? Mais ce que vous ignorez sûrement, c’est que lorsque j’ai été son chef de patrouille chez les Scouts de France, au milieu des années 1940, nous l’appelions “Jo-Jo” ou le “petit Jo”, car son vrai prénom est Joseph. Judéo-grec de culture française, son père avait la plus belle librairie de la ville et y avait reçu René Étiemble (qui a enseigné plusieurs années à l’Université d’Alexandrie), Georges Duhamel, André Gide... Cela explique la vaste culture du chanteur resté fidèle à cette ville qui affleure souvent dans ses chansons et dans ses livres.

Les anciens d’Alexandrie.
Avant de conclure, je voudrais parler des anciens d’Alexandrie éparpillés aux quatre coins du monde, souvent devenus le sel de la terre dans leur pays d’accueil. Où qu’ils soient, ils ont gardé leur ville au coeur. L’Amicale Alexandrie Hier et Aujoud’hui (AAHA) illustre ce phénomène. Après une rencontre à Genève avec plus de quarante camarades d’enfance venus d’Allemagne, d’Angleterre, de France, de Grèce, d’Italie, du reste de la Suisse, et qui ne s’étaient pas revus depuis trente-cinq ans, Sandro Manzoni (31) a lancé, en juillet 1993, le premier numéro d’Alexandrie Info (le n° 17 a paru en janvier 2002). Il marqua la naissance de l’AAHA dont le slogan est “Dispersés, mais unis, unis, mais divers”. Depuis, des antennes ont fleuri en Australie, au Canada, aux États-Unis, au Brésil, en Italie... Les Alexandrins de la région parisienne qui le souhaitent se retrouvent à dîner chaque deuxième jeudi du mois au Génie d’or, à la Bastille. En 2001, Ils ont invité le romancier égyptien Gamal Ghitani, de passage à Paris, qui a été d’autant plus impressionné par ces rencontres que beaucoup de participants ont perdu leurs biens lors de leur expulsion. “A ma connaissance, les gens originaires du Caire, de Bagdad ou de Damas, ne se retrouvent pas ainsi” m’a-t-il confié. Et d’ajouter: “Nasser a eu tort d’expulser ces innocents. Ces Alexandrins font partie de notre histoire, de notre patrimoine.” Je me demande s’il ne va pas leur consacrer une nouvelle.

Comment ne pas citer aussi l’ASPCJE ? En bon français, l’Association pour la sauvegarde du patrimoine culturel des juifs d’Égypte qu’anime André Cohen. Elle publie un bulletin de liaison Nahar Misraïm auquel on peut s’abonner (32) et organise des manifestations et des conférences; l’une d’elles “Histoire des Juifs d’Égypte. 4000 ans de présence aux bords du Nil” d’Alec Nacamuli, a eu un très grand succès33 . Avec l’AAHA, elle prépare pour 2002, dans le cadre de la francophonie, un grand colloque sur la place du français en Égypte. Je signale aussi l’AJOE, l’Association des juifs originaires d’Égypte (34), que préside Joseph Diday ; elle entend, entre autres, satisfaire la curiosité que manifeste la deuxième génération des 35 à 50 ans concernant l’origine des parents et se propose d’organiser une rencontre internationale des Juifs d’Égypte.

Je voudrais enfin rappeler l’action d’un ami très cher, Ibram Gabbaï, et de Jacques Hassoun, qui ont été des pionniers. Au cours d’un pèlerinage au pays natal, ils avaient découvert tout ce qui restait à faire; rentrés en France, ils ont suscité des vocations et incité d’autres juifs d’Égypte à se préoccuper de leur patrimoine non seulement affectivement mais aussi pratiquement, en collectant des fonds et en s’organisant en vue de restaurer et sauvegarder cimetières, synagogues et vestiges menacés de délabrement, bref tous les témoins matériels et immatériels de leur présence dans la Vallée du Nil. Ibram publiait même un bulletin, mais celui-ci est en sommeil depuis sa mort. Qui prendra la relève?

La Bibliotheca alexandrina.
Après un quart de siècle de repli sur elle-même, Alexandrie est entrée dans une phase de renouveau(35) . Des fouilles sont effectuées, notamment par Jean-Yves Empereur, pour sauver des vestiges trop longtemps négligés. L’architecte Mohammed Awad mène un combat exemplaire pour sauver de la destruction des bâtiments illustrant les styles de différentes époques. Le réveil a suscité des projets comme celui de Jacques Darolle, directeur du Centre national d’art et de technologie de Reims; sa “Tour de lumière” se voulait, comme le Phare de Sostrate de Cnide, syncrétique dans son architecture et futuriste par sa technologie. Hélas ! Les financements ont manqué. Un projet belgo-égyptien a pris la relève : l’Heliopharos serait à la fois phare et musée flottant dans la baie, au large de la Bibliotheca alexandrina. Attendons voir. Il y a aussi les réalisations comme l’Université Senghor, décidée au Sommet francophone de Dakar (1969). Inaugurée depuis, elle enseigne en français et accueille les étudiants d’Afrique noire; elle reste ainsi fidèle au cosmopolitisme. Enfin, le gouverneur Mohamed Abdel Salam Mahgoub, surnommé “Mahboub”, le bien-aimé a entrepris un gigantesque mouvement de rénovation.

Terminons par le plus important: le symbole devenu réalité. Lien avec son illustre passé et projection vers l’avenir, la Bibliotheca alexandrina, la bibliothèque ressuscitée sur l’emplacement du Museion des Ptolémées. Dirigée par Ismail Serageldine, elle a été inaugurée en 2002 (36) mais elle fonctionnait depuis plusieurs mois. Je l’ai visitée, c’est une merveille! Parrainé par l’UNESCO et l’Union internationale des architectes, l’ambitieux projet a été lancé en 1990 (37). Son architecture, audacieuse et originale, a la forme d’un long cylindre de 160 mètres de diamètre, tronqué en biseau pour évoquer le soleil levant; sur les côtés, la décoration reproduit toutes les formes d’écritures. Cette bibliothèque qui veut être la “Mémoire de la Méditerranée” abritera 8 millions de volumes, 100 000 manuscrits, 10 000 livres rares, 50 000 cartes et plans. Multimédia et multilingue, en arabe, en anglais et en français, elle est à la pointe de la technologie. Au IIIÈ millénaire de notre ère, le VIIIè pour l’Égypte, elle réalise à nouveau le rêve de savoir universel des Ptolémées. Paul Balta
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