« Le miroir de Damas. Syrie, notre histoire » de Jean-Pierre Filiu Imprimer
Djalila Dechache   

« Le miroir de Damas. Syrie, notre histoire » de  Jean-Pierre Filiu | Damas, Jean-Pierre Filiu, Salah Eddine El Ayoubi, émir Abdelkader, Saïd AqlA la fois historien, pédagogue et chercheur, Jean-Pierre Filiu a l’esprit clair et précis du scientifique de sorte que ses livres sont toujours une exploration des savoirs. C’est précisément ce qui est une fois encore à l’œuvre dans son nouvel ouvrage : « Le miroir de Damas », douze chapitres où se mêlent des informations d’ordre historique, religieux, politique ou sociétal, auxquels le lecteur ne pourra rester insensible.

 

« Nous avons tous en nous une part de Syrie ».

Dès sa préface l’auteur a ces mots durs : « Notre monde a abandonné la Syrie et son peuple à une horreur inimaginable ».C’est vrai et cela fait mal.

Pourtant, elle est si passionnante cette histoire de notre monde si bien racontée et documentée en termes d’événements et de références. Elle reste floue pour la plupart d’entre nous, arrimés à l’une ou l’autre des religions du Livre.Cette région du monde a de quoi fasciner : elle a fait naître les trois religions monothéistes et c’est déjà en soi énorme.

L’histoire du monde religieux a commencé avec le « chemin de Damas » accompli par Paul, tournant le dos au judaïsme, qui deviendra Saint-Paul par son enseignement qui donnera lieu après bien des péripéties à la naissance de l’église chrétienne non dépourvue de schismes et de querelles. Plus tard le monde se divisera en deux, au gré des controverses, « en 395, les deux fils de Théodose scindent l’Empire entre son Orient (à Constantinople) et son Occident (à Milan, puis Ravenne) ».

L’Empire de l’islam apparaît lui aussi avec luttes intestines et batailles sanguinaires pour l’accession au trône du califat, c’est-à-dire ce qui permet au calife d’être le successeur d’une lignée et Commandeur des croyants.

Les croisades, encore un épisode sanglant ; il y en a eu plusieurs pour la « libération du Saint-Sépulcre » tenu par « des Musulmans qui ne sont que d’infâmes païens, adorateurs de Mahomet et profanateurs du Christ ».

« Le miroir de Damas. Syrie, notre histoire » de  Jean-Pierre Filiu | Damas, Jean-Pierre Filiu, Salah Eddine El Ayoubi, émir Abdelkader, Saïd AqlEn Face, un Salah Eddine El Ayoubi – Saladin – flamboyant, charismatique chef d’un empire syro-égyptien fut l’artisan de la reconquête de Jérusalem en 1187.

Terre de carrefour des caravanes, haut lieu d’échanges et de transit, mélange de langues et passages des mongols, « la terreur venue des steppes » ces guerriers sans foi ni loi issus de la région de l’Amou-Daria et Syr-Daria, quittent leur grandes étendues et s’apparient au gré des pouvoirs ottomans de la première heure.

L’émir Abdelkader y a sa place également : il s’installe au « pays de Cham » dès qu’il y a été autorisé afin d’être au plus près de l’un de ses maîtres spirituels enterré à Damas, le cheikh andalous Ibn Arabi. L’émir, depuis 1860 est considéré comme « Le sauveur des Chrétiens » menée par la campagne druze qui « massacra des milliers de Chrétiens et des dizaines de villages anéantis ». Il avait par ailleurs attiré depuis son arrivée à Damas en 1855, l’installation d’une importante communauté algérienne.

Désigné comme celui qui sera à la tête d’un royaume arabe, il décline en 1871 l’offre que lui fait Bismarck allant dans ce sens au moment où l’Algérie connaît une violente insurrection.

Le Mandat français de 1920 à 1946 laissera les traces de la partition orchestrée entre les français et les britanniques, celle qui devait permettre aux pays d’accéder à leur indépendance, et non pas à cette union brisée, ce découpage artificiel qui ne sont pas sans rappeler le destin de l’Algérie coloniale.

Une multitude de noms de personnes qui ont marqué leur temps jalonne ce livre érudit. L’index de fin d’ouvrage permet de les retrouver et de prolonger sa connaissance, tout comme y contribue la bibliographie.

Le livre de Jean-Pierre Filiu renferme les trésors humains et immatériels de cette région qui se meurt. Et nous assistons à cette déliquescence programmée. Selon une méthode qui lui est propre avec la concordance des temps du plus lointain au plus présent, l’auteur démontre que ce lien demeure et se tisse jusqu’à l’œuvre de Hafez El Assad - arrivé au pouvoir par un putsch en 1970 – qu’il transmit à son fils Bachar El Assad, qui continue de régner coûte que coûte : « Les espaces de Syrie, ses cités, ses vallées, ses citadelles sont saturés d’une histoire complexe » Et de sang pourrait-on ajouter, de cris, de morts, de destruction massive….

Tout comme le sol si particulier de cette ville mythique: « Le sol de Damas est si saturé d'eau qu'il aurait presque envie d'être sec et les pierres dures vous crieraient presque : "Frappez du pied, c'est là que vous pourrez faire vos ablutions avec une eau fraîche et que vous pourrez boire. Les jardins entourent Damas comme le halo entoure la lune, le calice la fleur. (…) Combien ont eu raison de dire ceux qui parlaient de Damas : "Si le paradis est sur terre, Damas y est, et s'il est dans le Ciel, Damas rivalise avec lui et est à sa hauteur ». (Ibn Jubayr).

Et l’on pourrait ajouter que c’est une terre d’artistes, de philosophes, de créateurs... Celle que chante précisément le poète damascène aujourd’hui disparu, Saïd Aql :

« Voici Damas, voici le verre et le vin ; J’aime… et l’amour est parfois assassin, Je suis le Damascène… Si vous autopsiez mon corps, En couleraient des grappes de raisin et des pommes, Et si vous m’ouvriez les veines avec votre poignard, Vous entendriez dans mon sang les cris de ceux qui nous ont quittés ».

Jean-Pierre Filiu réinscrit notre histoire commune, multiple, ancestrale dans l’atlas de nos représentations et nos croyances intimes. Il en assure ainsi son éternité.

 


 Djalila Dechache

Jean-Pierre Filiu, «Le miroir de Damas, Syrie, notre histoire », éd. La découverte, 286 p., 2017.