Les Suppliants d’Elfriede Jelinek | Lampedusa, Calais, Prix Nobel
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Djalila Dechache   

Les Suppliants d’Elfriede Jelinek | Lampedusa, Calais, Prix NobelEst-il nécessaire de le souligner, Elfride Jelinek, Prix Nobel de Littérature, est autrichienne et écrit en allemand. L’auteur notamment de « La Pianiste », lance un texte dont la scène européenne s’est emparée. A commencer par l’Autriche au Burg Theater spectacle accueilli froidement par un public bourgeois vieillissant, en Allemagne, mais aussi en Belgique avec la création du spectacle « Grensgeval (Borderline) », signé par le metteur en scène Guy Cassiers et par la chorégraphe Maud Le Pladec. Il est créé au Kaaitheater de Bruxelles en mai 2017 puis programmé au Festival d’Avignon 2017.

On pourrait penser que ce texte écrit en 2013, l’a été à partir d’images que tout le monde a vu sur les écrans du monde entier, montrant des groupes d’hommes et de femmes, venus d’ailleurs, de l’autre côté de l’horizon, munis de baluchons, d’enfants, condamnés à franchir mers et montagnes, à marcher sans cesse au péril de leur seul bien : leur vie.

En fait, cette année-là des demandeurs d’asile en grève de la faim ont occupé une église à Vienne afin d’attirer l’opinion publique autrichienne restée indifférente. Il en est fait mention à maintes reprises. Selon l’écrivaine, ce drame déclencha l’écriture de ce texte, inspiré de celui d’Eschyle « Les Suppliantes ».

 

Un chœur venu de très loin……

Cinq siècles avant Jésus-Christ, le dramaturge grec Eschyle évoquait déjà le droit d’asile avec les premiers étrangers qui sont des étrangères, les Danaïdes, ces cinquante jeunes filles venues d’Egypte, fuyant le mariage forcé avec leurs cinquante cousins. Et le roi d’Argos, après avoir consulté son peuple, consent à leur offrir sa protection en les instruisant auparavant de la manière de procéder avec son peuple : « Sachez céder, les gens ici sont irritables…un langage trop assuré ne convient pas aux faibles ».

« Les Suppliantes » est une pièce où le chœur tient la première place. Dans le livre d’Elfride Jelinek, « Les suppliants » il y a aussi un chœur, celui des réfugiés, un chœur lucide, implacable comme la mort, sans concession comme peut l’être l’écriture acérée de son auteure. A tel point qu’on ne sait plus qui est qui, qui dit quoi, qui des réfugiés, qui des européens balance des vérités tranchantes, des vérités premières oubliées, des mesures administrativo-juridiques, la responsabilité de politiques frileuses, des murs de plus en plus nombreux pour empêcher d’être assailli par l’Etranger qui ne parle pas la même langue que nous, ne croit pas au même Dieu que nous.

L’auteure évoque la chaîne d’intermédiaires qu’il faut franchir être un peu entendu, un peu compris : « suppléant de suppléant de suppléant d’un dieu qu’ils ont planté là pour nous laisser en plan ….p18.

Alors quoi, aucune avancée depuis Eschyle, aucun changement ni progression, rien de tout cela, aurions-nous tant régressé ? N’y aurait-il plus de lois de l’hospitalité ici-bas ? Qu’avons-nous fait ? Serions-nous déjà morts et brûlés de l’intérieur ?

Il n’est pas aisé de lire ce livre, impossible à lire d’une seule traite, et pourtant c’est ce qu’il faudrait faire parce que dès qu’on le quitte, il faut tout reprendre depuis le début. C’est qu’il est écrit sur le souffle, une longue respiration que l’on prend avant de mettre la tête sous l’eau, la reprendre encore et ainsi de suite….La ponctuation est rare et le calme aussi. « Les Suppliants » est un texte adressé à l’Europe, aux Européens que nous sommes devenus, c’est–à-dire pleutres, amorphes et mesquins.

//Elfride JelinekElfride JelinekLa langue d’Elfride Jelinek est une langue particulière, une langue-fleuve, une langue-mer qui pourrait se dérouler lentement, inlassablement, inexorablement. Très bien traduite, on y retrouve des jeux de mots, jeux de consonnes, des allitérations, des citations, des références multiples, des extraits de discours politiques …..Tout cet appareil est bien vain puisque nous sommes impuissants à apporter non seulement des réponses mais aussi un tant soit peu d’humanité à des populations qui ont tout perdu. Où peuvent-elles aller sur cette terre ?

C’est un immense échec accumulé sur l’échec des politiques migratoires et d’asile. Un immense gâchis sur le regard porté à l’Autre, l’Etranger déjà rongé par la perte, le déracinement, la pauvreté, la dislocation, le malheur, le néant….

Ce texte est dérangeant parce qu’il nous pique en profondeur et nous provoque, nous met face à nous-mêmes, face au cynisme de l’Autriche, l’hypocrisie de la France, l’épuisement de Lampedusa et de la « jungle » de Calais réduite en cendres, la peur de ceux qui multiplient les barbelés…….. Et la mer désormais habitée par tous ces corps et âmes trahis.

Ce texte est nécessaire afin de nous aider à réagir, individuellement et collectivement de manière humaine, citoyenne. Parce que la supplique des réfugiés est plus froide que la mort.

« Vivants. Vivants. C’est le principal, nous sommes vivants, et ce n’est pas beaucoup plus qu’être en vie après avoir quitté la sainte patrie. Pas un regard clément ne daigne se tourner vers notre procession, mais nous dédaigner, ça, ils le font. Nous avons fui, non pas bannis par notre peuple, mais bannis par tous, çà et là. Tout ce qui est à savoir sur notre vie s’en est allé, étouffé sous une couche d’apparences, plus rien ne fait l’objet de connaissance, il n’y a plus rien du tout. Il n’est plus nécessaire non plus de s’emparer d’idées. Nous essayons de lire des lois étrangères. On ne nous dit rien, nous ne sommes au courant de rien, nous sommes convoqués puis laissés en plan, nous sommes tenus d’apparaître ici, puis là-bas, mais en quel pays, plus accueillant que celui-ci, et que nous ne connaissons point, en quel pays pouvons-nous mettre les pieds ? Aucun.».p7.

 


 

Djalila Dechache

 

Elfriede Jelinek, Les Suppliants, traduit de l’allemand par Magali Jourdan et Mathilde Sobottke, L’Arche, Collection Scène ouverte, 2016