Entretien avec Maria Santos-Sainz | Albert Camus, Jean Grenier, Kabylie, Maria Santos-Sainz, Emmanuel Roblès
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Propos recueillis par Téo Cazenaves   

Entretien avec Maria Santos-Sainz | Albert Camus, Jean Grenier, Kabylie, Maria Santos-Sainz, Emmanuel Roblès

Dans votre ouvrage, vous présentez une face peu connue de l’œuvre journalistique de Camus, elle-même déjà occultée : celle du journaliste d’investigation. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Camus est surtout connu par son étiquette d’éditorialiste à Combat   j’ai essayé de retracer son parcours complet, ses débuts dans le journalisme à l’âge de 25 ans, auquel il avait déjà des responsabilités. Au départ, il s’occupait de faits divers, qui ont vite dérivé en chroniques sociales, dans un journalisme engagé vers la vérité et la justice sociale. C’était un jeune journaliste avec des idées assez claires, pour qui Alger Républicain a fait office d’école de journalisme, et où il a produit selon moi son meilleur journalisme. Il s’est tout de suite révélé comme une grande plume mais surtout comme un journaliste de terrain. Il s’intéressait aux plus démunis, se rendait dans des lieux où il n’était pas attendu, comme lors de son enquête Misère de la Kabylie. Le terme de « journalisme d’investigation » n’avait pas de sens à l’époque, mais il a utilisé des techniques modernes : se rendre sur le terrain, mener une enquête documentée, vérifier les faits. Il a aussi produit des chroniques judiciaires très intéressantes, notamment le cas Hodent (un commis de ferme accusé de vol par son employeur colon, NDLR), que je compare au « J’accuse » de Zola : c’est un style dans lequel il essaie de porter une morale journalistique, de rendre justice aux innocents humiliés et dénonce aussi le colonialisme et les abus de l’oligarchie.

  

Pourtant, Alger Républicain est à la fois confronté à des difficultés économiques et à la censure.

Alger Républicain est tombé pour des problèmes financiers, mais le Soir Républicain (une feuille d’information apparue après la fermeture du premier journal, NDLR) a été fermé par le pouvoir politique, par ordre du gouverneur.

  

Ils se jouaient de la censure avec les mots : ils ont publié des extraits de Montaigne sans le nommer, se sont fait censurer et ont expliqué aux censeurs qu’ils s’étaient attaqués à Montaigne ! Camus a été mis en liste rouge par le pouvoir colonial, ils ont tout mis en place pour l’empêcher de trouver un emploi. Il a gardé un très bon souvenir de cette aventure même s’il avait échoué, de ce projet inachevé.

  

Le journalisme a constitué la colonne vertébrale de ce personnage : pour comprendre Camus, il y a de nombreux ouvrages de philosophie ou sur son enfance algérienne, mais je crois que c’est le journalisme qui l’a construit. Et il reste encore un exemple actuel qui doit nous faire réfléchir sur de nombreuses choses qu’il a dénoncé et qui ne sont pas encore résolues : les questions de la liberté, l’indépendance, la violence, le terrorisme, les missions du journaliste… Il avait abordé toutes les questions-clés du métier.

  

Ce journalisme indépendant des pouvoirs politique et économique qu’il appelait de ses vœux est-il viable aujourd’hui ?

C’est encore un modèle à trouver : on s’est habitué à une espèce de gratuité, mais on voit que l’information de qualité n’est possible qu’en finançant des journalistes et leur indépendance. A ce titre, l’exemple de Mediapart est éclairant. Il faut trouver nos formules économiques : c’est ce qui permet d’avoir une ligne éditoriale indépendante. On voit aujourd’hui la dérive du financement de la presse dans certains pays comme l’Espagne, où certains titres de référence ont fini entre les mains de banques ou de fonds de pension. Il y a tout un débat par rapport à certains médias –  notamment El Pais –  qui évoluaient dans un spectre politique de centre-gauche et qui dérivent vers la droite, avec moins d’indépendance et une perte de crédibilité pour les lecteurs. C’est inquiétant. En France, la plupart des médias appartiennent à huit milliardaires. Il faut une pluralité de la presse, une liberté d’opinion, mais on voit à quel point on le paie cher après : Mediapart a subi cette menace fiscale qui est un procédé ignoble. Ce travail de contre-pouvoir, de watchdog est héroïque et compliqué : il faut inventer un modèle économique qui permette d’avoir une rédaction indépendante, libre de parler des choses dont on ne parle pas, qui puisse s’éloigner du journalisme de communication ou de connivence. La presse a une responsabilité sociale : celle de faire la lumière sur les zones d’ombre du pouvoir.

  

Beaucoup de batailles portées par Camus sont encore actuelles. C’est un pionnier de cette auto-réflexivité, c’est l’un des premiers journalistes qui essaie d’expliquer, de comprendre, et de porter une réflexion autour du métier. Il a construit toute une théorie du journalisme que l’on trouve dans un article inédit, Manifeste pour un journalisme critique, publié en 2012 par Le Monde, et dans lequel il veut mettre au service du journalisme l’intégrité, la lucidité, l’ironie, l’obstination…

  

Vous évoquez également l’amour pour l’Espagne de Camus, celle de la mesure méditerranéenne et des républicains de 1936, qu’il soutiendra jusqu’à sa mort. Quelle place l’auteur occupe-t-il aujourd’hui dans la mémoire collective espagnole et dans l’imaginaire de ses journalistes ?

L’Espagne a toujours été très perméable aux figures des penseurs français, et notamment Camus. Il est moins connu des plus jeunes, mais bénéfice d’un grand respect dans certaines sphères, notamment dans sa dimension d’écrivain et d’éditorialiste. Au final, même en France, c’est ce qui reste en vitrine : le monument historique, le prix Nobel, l’Étranger… J’ai voulu montrer l’arrière-boutique, cette facette de journaliste qui rend une cohérence à l’ensemble de l’œuvre. Lui même accordait une grande importance à ses articles : il a publié de son vivant les Chroniques Algériennes dans lesquelles on trouve une sélection de son travail sur l’Algérie.

  

Sa relation à l’Espagne était très forte, d’abord par ses origines, mais aussi par ses convictions politiques : il était très proche des anarchistes et de la cause républicaine. Il a défendu les républicains espagnols dès ses premiers papiers, et est resté fidèle à la cause jusqu’au bout. Jean Grenier parlait d’une espèce de castillanisme, de ces valeurs chevaleresques qui peut-être n’existent plus –  la droiture, l’honneur –  qu’il avait déjà vécues chez lui, qu’on trouve en Espagne chez les gens très modestes mais aussi dans le monde entier. Ce sont des valeurs de dignité : pauvres mais dignes, personne n’a de leçons à nous donner. Dans cette Algérie française, il était aussi entouré de gens d’origine espagnole, dont Emmanuel Roblès. Et puis sa passion du théâtre a amené sa rencontre avec Maria Casarès, séduite par un physique à la Humphrey Bogart, mais aussi par un sens analytique de visionnaire, une capacité d’aller à l’essentiel : c’est pour cela que ses écrits continuent à résonner comme notre conscience contemporaine.

 


Propos recueillis par Téo Cazenaves