Islamophobie, Comment les élites françaises fabriquent le “problème musulman” | Abdellali Hajjat, Marwan Mohamed, Islamophobie, musulmans de France
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Djalila Dechache   

Islamophobie, Comment les élites françaises fabriquent le “problème musulman” | Abdellali Hajjat, Marwan Mohamed, Islamophobie, musulmans de FranceDepuis plusieurs années, en France, il ne se passe pas de semaines sans que les médias et les politiques n’activent l'islamophobie dans un jeu de ping-pong dont les musulmans sont la cible. La question de la laïcité, son corollaire, surgit en alternance ou dans des unes accrocheuses pour doper les ventes des périodiques. Pis, bien souvent les fréquents débats qui ont lieu, le plus souvent sans la présence d'intellectuel musulman, font intervenir spécialistes ou experts de la question, s'octroyant ce titre sans scrupule, qui monopolisent la parole. Ces pseudo-experts sont-ils les mieux placés pour intervenir, font-ils preuve d'impartialité comme l'exige leur charge? Ne vont-ils pas, soulignent les auteurs, jusqu'à nier les travaux de jeunes chercheurs sur la question ? Comment s'y retrouver? Qui et que croire dans cette confusion organisée? Que l'on soit musulman ou pas, le besoin de comprendre s’impose.

Le livre des sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohamed arrive donc à point nommé. Il éclaire de manière limpide, documentée, fouillée et sans ambiguité le propos. L'éditeur quant à lui a eu l'excellente idée de rééditer l'ouvrage en 2016, paru trois ans plus tôt. L'actualité ne cesse d'en confirmer la nécessité, chacun y trouvera matière à réflexion, réponses et arguments de discussion.

“Islamophobie” est le résultat d'une recherche universitaire structure. L’ouvrage commence par un bilan critique des recherches menées en France et à l'étranger ; à l'évidence, le sujet a inspiré beaucoup de monde, eu égard aux abondantes notes en fin de volume. Les auteurs, qui inscrivent les faits, les discours et les actes islamophobes dans l'histoire du racisme colonial, poussent la recherche jusqu'à une mise en parallèle avec l'antisémitisme, les deux convergent parfois au cours de l'histoire. Ils analysent en fin de parcours comment les musulmans vivent cette violence symbolique et réelle au quotidien ainsi que leur mobilisation collective. L'ensemble du travail est largement étayé de références récentes de chercheurs, d'universitaires et essayistes ango-saxons pour l'essentiel.

C'est bien la première fois qu'une telle étude sur le sujet est réalisée. La France faisait pâle figure dans ce domaine, comparée aux anglo-saxons. Lacune comblée avec cet ouvrage qui permet de comprendre les rouages qui “miniaturisent l'individu” musulman et occultent la pluralité de son groupe social.

Le livre s'ouvre sur l'histoire de Sirine, une adolescente de quinze ans, en classe de 3ème d'un collège de banlieue, en 2012, qui a fait les frais d'une méconnaissance absolue et d'un amalgame sur le port d'un bandeau frontal sur la tête considéré comme l 'incarnation du mal musulman. L'affaire parce que cela en est devenue une, a pris des proportions énormes, retranchant la collégienne dans une mise à l'écart puis dans un isolement total, elle est exclue de son collège lorsque le corps enseignant fait front contre elle. La presse fait le reste. Le Tribunal Administratif reconnait l'illégilité du traitement de l'élève. On est passé d'un fait banal relevant du règlement intérieur de l'éducation nationale vers un glissement judiciaire puis médiatique puis sociétal et politique. En fait cette jeune fille a été la victime expiatoire d'une “guerre larvée” entre des camps politiques, subissant aussi l'absence d'accompagnement des musulmans de France. Sirine est l'exemple révélateur d'une société devenue hystérique et violente en brandissant son appareil répressif de manière feutrée et discriminatoire.

 

Questions de définitions

Les auteurs présentent leur problématique dans le champ sociologique des sciences humaines et sociales, établissant l'islamophobie comme “fait social total“. L'islamophobie n 'est pas racisme, c'est bien plus que cela, c'est un concept qui se décline historiquement et touchent tous les aspects de la vie des musulmans. Ils évoquent l'islamophobie de plume menée par les intectuels français et internationaux qu'ils soient écrivains, politiques, démographe, féministe ou journaliste que tout le monde reconnaîtra. De ce fait l'islamophobie, qui n'est ni un terme arabe ni d'origine persane, mais une “invention française”, va se répandre” par capillarité” dans les espaces sociaux, écoles, services publics, administration des étrangers, entreprises privées ou plus ordinairement dans la rue. Leur définition retenue du terme d'Islamophobie est qu 'il “correspond au processus social complexe de racialisation / altérisation appuyée sur le signe de l'appartenance (réelle ou supposée) à la religion musulmane, dont les modalités sont variables en fonction des contextes nationaux et des périodes historiques”, réduisant l'étranger à l'autre dans un cadre d'altérisation, un cadre essentialiste, c'est -à-dire réduit à sa religion.

Cette définition rejoint celle du sociologue français Pierre Bourdieu qui, en s'exprimant sur le voile en 1989, faisait le parallèle avec les luttes ouvrières des travailleurs immigrés issus des empires coloniaux : “La question patente – sur le port du voile dit islamique occulte la question latente – faut-il oui ou non accepter en France les immigrés d'origine nord-africaine? “

Précédant l'islamophobie, il y a d'abord, disent les auteurs, la construction du problème musulman, conséquence de la question de l'immigration, objectivée par les faits, l'histoire, les outils et données statistiques disponibles. Ces problèmes étant orchestrés à plusieurs niveaux par différents acteurs politiques et intellectuels ainsi que par des commanditaires d'opinion.

Dans la réédition de l'ouvrage, les auteurs ont ajouté une postface inédite, rédigée suite aux attentats qui ont frappe la France. Ils y soulignent, entre autres, que la question musulmane dans les médias français est devenue centrale, ainsi que l'hégémonie du discours néo-orientaliste et culturaliste des experts de l'islam, tandis que l’on assiste à une montée en puissance des mouvements et partis politiques ouvertement islamophobes et à l’augmentation d'actes islamophobes.

 

Aux origines del’islamophobie :

- Le IVème concile de Latran (1215) sous l'autorité du pape Innocent III, instaure un vêtement distinctif à la fois pour les juifs et pour les musulmans. La collusion entre juifs et musulmans est utilisée au XIVème siècle par l'antijudaïsme chrétien. On retrouve cette connexion au XIXème siècle où selon l'auteur Gil Anidjar, le concept de « sémites » associe les deux peuples.

- Au moment de la conquête de l'Algérie en 1830, les musulmans sont soumis au code de l'indigénat : en 1865 le Sénatus-consulte leur donne la possibilité de se naturaliser à la condition de renoncer à leur statut d'origine, l'accord Crémieux de 1870 quant à lui accordera la naturalisation française collective aux juifs d'Algérie.

- Au début du XXème siècle, un groupe d’« administrateurs ethnologues » français spécialisés dans l’étude de l’islam ouest-africain, définit l’islamisme en ces termes «  … le musulman est l'ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l'européen, l'islamisme est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu'on peut attendre de mieux des mahométans » p.74 .

- Ernest Renan, au XIX ème siècle, participe à « racialiser » la catégorie sémite, il est le premier « à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine ».

 


 

Djalila Dechache

 

3/06/2016

 

 

 

Abdellali Hajjat et Marwan Mohamed, Islamophobie, Comment les élites françaises fabriquent le “problème musulman”, Editions La Découverte, 2016.