"Les cahiers d'Esther", Riad Sattouf | Riad Sattouf, bandes dessinées, Allary Editions
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Djalila Dechache   

"Les cahiers d'Esther", Riad Sattouf | Riad Sattouf, bandes dessinées, Allary EditionsRiad Sattouf est l'auteur à succès de bandes dessinées, notamment avec son « Arabe du futur » tome 1, 2 et bientôt 3, (Fauve d'or 2010 pour le tome 1), il s'est lancé dans la réalisation de film avec succès également.

« Pour changer d'air » dit-il, Il sort un nouvel album de bandes dessinées, dédié aux aventures d'une petite fille, Esther, à raison d'un volume par an jusqu'à ses 18 ans.

Comment un jeune artiste peut-il se mettre dans la peau d'une petite fille ? C'est tout l'enjeu de ce premier volume, qui couvre d'après une histoire vraie, la vie d'une petite fille, l'année de ses 10 ans en classe de CM1 dans une école privée alors que son frère de 14 ans est en 4ème dans un collège public.

Esther est une futée, espiègle, a un avis sur tout, n'a pas les deux pieds dans le même sabot ni sa langue dans la poche. Elle est coquette et curieuse comme les autres petites filles de son âge, elle veut faire comme les grands en toutes choses, sa vie quotidienne est présentée en cinquante-deux tableaux.

Elle vit un drame atroce : « c'est elle la plus pauvre de sa famille parce qu'elle est la seule à vivre sans iphone ! ».La pauvre enfant en effet !

"Les cahiers d'Esther", Riad Sattouf | Riad Sattouf, bandes dessinées, Allary EditionsLe ton est donc donné dès le début du premier album : il n'est pas question qu'Esther soit en reste chez elle, à l'école, partout. Ce que dit en creux c'est que les enfants ont une vie très intense, souvent insoupçonnée, ponctuée de drames, de promesses à la vie à la mort, de jalousies et de rivalités, avec des codes et des règles, des espaces très structurés dans la cour de récréation, des leaders et des suiveurs, des stars et des petites filles modèles. Qu'il est loin le temps des histoires de la Comtesse de Ségur où tout était feutré par les nœuds et les fleurs dans les cheveux des filles à robe blanche, où les enfants sont séparés des parents par des appartements particuliers et une armada de servantes et de majordomes !

Sa deuxième meilleure amie Cassandre est noire et « on dirait qu'elle est raciste envers elle-même» ; elle a voulu se suicider dans la cuvette des toilettes de l'école lorsqu’ 'elle apprend que son père qui vit en Martinique, est décédé ;

Où l'on apprend aussi que la grande idole des petits bouts de 10 ans n'est ni plus ni moins que la sculpturale Beyoncé. Et de conclure « qu'on soit chinoise, arabe, blanche, noire ou même grosse, si on est souple et blonde, on réussira plus tard ».

"Les cahiers d'Esther", Riad Sattouf | Riad Sattouf, bandes dessinées, Allary EditionsClaire est amoureuse, notamment d'un certain Abdou, un CM2 obsédé, qui la gratifie de « Lâche-moi grosse pute », suite au fait qu'elle l'aurait trahi avec un garçon du centre aéré.

Esther est « mariée» à Louis « pour l'éternité » et devant toute l'école, un mariage en bonne et due forme selon les codes des gosses de 10 ans .Louis divorce sans le lui dire ; il est désormais avec une autre ! Mais en vrai elle est totalement amoureuse de son père, prof de sport, qui a toutes les qualités du monde même s'il râle tout le temps et qui « même s'il sent la sueur et qu’ il met du Mennen, ça sent comme si je risquais vraiment rien ».

La mère de sa première meilleure amie, Eugénie, est assez provocante : la petite Esther ne s'y trompe pas en disant « qu'elle est gentille mais elle a des gros seins, chacun est plus gros que sa tête ».Conclusion : Eugénie déteste sa mère parce qu’ 'elle ne veut pas lui ressembler, terrifiée par son physique, «  elle a peur qu'un jour ça soit son tour ».

Riad Sattouf brosse la vie d'Esther dans une vision réaliste, pleine de justesse et de drôlerie, des enfants d'aujourd'hui, c'est incontestable. En partant d'un point ou d'un fait, en une page à chaque fois, cela se transforme en un tout qui touche ou parle à tous ; la force de la bande dessinée est l'art de narrer une histoire de manière concise et efficace.

Aujourd'hui les enfants qui sont livrés à eux-mêmes, imitent et parlent comme les adultes. La société entière s'est mise au diapason de cette clientèle avantageuse érigée en manne qu'il ne faut pas laisser passer. Dans ce contexte, les enfants ont beaucoup perdu au passage avec le consentement des parents, des institutions et du reste. Ils sont poreux, absorbent tout ce que font et disent les grands, ils sont associés à toutes les discussions et débats sans en comprendre la teneur. Bien sûr, ils sont vifs et intelligents, captent des vérités et des assertions, des jugements qu'ils ne sont pas en capacité de défendre. Il est juste de penser que l'enfant est une personne mais, ce qui ne signifie pourtant pas qu’il est un adulte.

Ce qui est certain au fil des scènes, est qu'on a vraiment envie de connaître Esther parce qu'on apprend beaucoup sur les fillettes de son âge, qu'elle très mûre et vivante. On a envie de lui dire de ne pas oublier de vivre pleinement son enfance sans chercher à imiter les adultes parce que rien ne presse.

 

 


Djalila Dechache

Les cahiers d'Esther, Riad Sattouf, Allary Editions, 2016