Al-Mawardi, De l 'Ethique du prince et du gouvernement de l 'Etat | Makram Abbès, Al-Mawardi, Bayt al Hikma, Prix de la traduction Ibn Khaldoun-Senghor, PUF Éditions
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Djalila Dechache   

Al-Mawardi, De l 'Ethique du prince et du gouvernement de l 'Etat | Makram Abbès, Al-Mawardi, Bayt al Hikma, Prix de la traduction Ibn Khaldoun-Senghor, PUF ÉditionsDès les premières lignes de l’ouvrage traduit par Makram Abbès, professeur à l'ENS de Lyon, l'importance de la somme du juriste Al Mawardi (974-1058) ne laisse aucun doute. Il s’agit d’un livre de référence tant pour les spécialistes et les étudiants que pour les curieux en quête de culture arabe classique.

En abordant la genèse de l'art de gouverner, Al Mawardi, juriste irakien de la fin du X ème siècle, fin stratège cherchant à combiner pensée et action, apparaît en auteur moderne méconnu et toujours d'actualité.

Ce n 'est donc pas par hasard si Makram Abbès débute son introduction par une citation du calife abbasside Al Ma'mum (786-833), resté dans l'histoire notamment par la création de Bayt al Hikma - Maison de la Sagesse - et par ailleurs grand amateur de jeu d'échecs, s'interrogeant avec étonnement sur sa capacité à gouverner «  moi qui gouverne l'Empire du monde d'Orient et d'Occident, mais qui n'arrive pas à bien gouverner une table longue de deux coudées ».

Makram Abbès présente le rapport entre politique et religion, brosse les types de compétences pour bien gouverner au plus haut niveau de l’État et rapproche d'autres textes de la même époque.

De plus, il invite le lecteur à suivre les conseils du philosophe et historien Mohamed Arkoun : il faut comprendre la cité musulmane classique pour mieux appréhender « le passage à la cité moderne ».

Le livre se compose de deux parties structurées chacune en 20 chapitres, la première est dédiée à l’Éthique des princes, la seconde se consacre au gouvernement de l’Etat.

 

Le califat abbasside, symbole du rayonnement de la civilisation arabe

A l'instar, d'Ibn Al Muqaffa (720-757), auteur virtuose de "Miroirs des princes", genre littéraire destiné à guider le souverain dans l'exercice du pouvoir, Al Mawardi écrira au cours de sa vie deux ouvrages de ce type au service de deux califes différents.

Si la question de la légitimité du califat se pose tôt en islam, c'est qu'à la mort du Prophète Mohamed, il n'y avait pas de cadre juridique sur la question de sa succession ni de préconisation particulière de sa part. La fonction du califat consiste à poursuivre l'œuvre du prophète dépositaire de la révélation divine. Or tous les califes qui se sont succédé au cours des différentes dynasties ne l'ont pas toujours incarnée.

La réflexion sur le pouvoir califal surgit donc dès le début du califat abbasside à Bagdad (en 750) notamment sur sa légitimité, différente de celle de la dynastie omeyyade (661-750). C'est à la fin du Xème siècle, date à laquelle le pouvoir est fragilisé, qu'Al Mawardi va donner un caractère normatif à la nature et à l'organisation du califat à et par voie de conséquence à l’élu de cette charge.

L'entreprise de l'auteur et traducteur illustre « l'adab sultaniyya » ou les règles de conduite du pouvoir politique et donne un nouvel et nécessaire éclairage sur cette période considérée comme étant « Le siècle de l'humanisme arabo-islamique » selon de nombreux penseurs.

Cet adab donnera par la suite une déclinaison d'une culture particulière, incarnée par les kouttabs, intellectuels lettrés irakiens en parallèle avec les Ulémas, détenteurs eux, d'une culture exclusivement religieuse basée sur le Hadith, le tafsir, le fiqh….

Makram Abbès rapporte un extrait du « Voyage en Égypte et en Syrie » de Volney (1757 - 1820 ) soulignant que celui-ci « incarne l'un des moments-clés de la formation du regard occidental sur l'orient » qui en orientaliste va donner son jugement négatif sur cet orient fascinant : « Les Arabes savaient vaincre et nullement gouverner : aussi l'édifice informe de leur puissance ne tarda-t-il pas à s'écrouler (…) mais toute l'histoire des Arabes s'accorde à prouver que cette nation n'a jamais connu la science du gouvernement ».

Certes, au XVIII ème siècle, Al Mawardi était loin d'être connu et traduit, l'œuvre de tout orientaliste étant de comparer le monde arabe à l'aune de la civilisation occidentale dont selon lui il ne faisait pas partie.

Les livres d'Al Mawardi se reconnaissent selon Makram Abbès, au plan de la stylistique dite « al sabr wa al- taqsîm » en usage par les juristes et s'apparente au « procédé platonicien qui fait se succéder les dichotomies les unes après les autres afin de bien saisir l'objet étudié, le lecteur peut se rendre compte de l'abondance de ces arborescences dans les textes d'Al Mawardi ».

Al Mawardi détient une langue forte, riche, scandée et imagée « aux ressources sonores et rythmiques de la langue arabe à travers des parallélismes, les allitérations et les assonances tout en exprimant un contenu complexe et des idées subtiles sur un sujet aussi difficile que celui des arts de gouverner ».

C'est toute la subtilité de cette langue arabe de ce Xème siècle qui est mise en avant, âge d'or de la culture classique où érudits et grammairiens de Basra et de Kûfa établissent les bases la langue et donne envie de la lire et de l'entendre dans le texte.

L'ouvrage de facture universitaire se termine comme il se doit, par un index à caractère encyclopédique, une riche bibliographie et un glossaire savant des termes-clés.

Makram Abbès dédie son livre à ses parents et c'est tout à son honneur. On rêverait que les jeunes d'aujourd'hui puissent y avoir accès et le lire à leur tour, legs passant d’une génération à l’autre.

Le Prix de la traduction Ibn Khaldoun-Senghor 2015 a été décerné à Makram Abbès pour son travail magistral. Il a notamment publié Islam et politique à l’âge classique (2009) PUF Éditions.

 


 

Djalila Dechache

14/04/2016

 

Al-Mawardi, De l 'Ethique du prince et du gouvernement de l 'Etat, Traduit de l'arabe par Makram Abbès, éd. Les Belles Lettres, 2015