Interview d’Isabelle Lagny  | Cécile Oumhani, Isabelle Lagny, Salah Al Hamdani
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Propos recueillis par Cécile Oumhani   

Interview d’Isabelle Lagny  | Cécile Oumhani, Isabelle Lagny, Salah Al Hamdani« La poésie est présente en permanence avec moi. J’ai un besoin de relire ou de traduire du matin au soir. Ecrire, c’est plutôt le matin tôt ou dans les moments où l’activité domestique ou professionnelle me laisse une fente de temps dans laquelle je me faufile. Je l’arrache à l’ordinaire ». Isabelle Lagny

 


 

Vous êtes poète, photographe, traductrice et aussi médecin dans la vie de tous les jours. Comment s’articulent ces différentes facettes de ce que vous êtes, au quotidien ?

Les différentes activités que je mène ne sont pas productives dans le même temps. Les jours où j’exerce ma fonction de médecin du travail, on me voit avec les patients que je reçois et avec lesquels je m’entretiens ou que j’examine sur le plan physique. Mais je ne peux pas dire pour autant, que ma pensée et ma sensibilité sont dépourvus de poésie à ce moment-là. Ce que mes patients me disent me fait réagir en tant qu’écrivain en permanence et si j’avais le temps, ce qui n’est pas le cas, je noterais plein de choses dans la journée et j’aurais de quoi écrire cent nouvelles par an, mais pas de poèmes je pense.

Ma sensibilité poétique ou artistique amène surtout de la vie dans mes contacts et si je suis appréciée, je pense que c’est d’abord pour cela. Je ne m’ennuie jamais dans cette partie de mon travail de médecin, car ma vision de poète me la montre toujours renouvelée, jamais routinière.

Autrement, la poésie est présente en permanence avec moi. J’ai un besoin de relire ou de traduire du matin au soir. Ecrire, c’est plutôt le matin tôt ou dans les moments où l’activité domestique ou professionnelle me laisse une fente de temps dans laquelle je me faufile. Je l’arrache à l’ordinaire.

Mon activité photographique est plus sporadique. Je distingue les moments où je photographie, toujours pour le plaisir, des moments où je vais construire une exposition avec une démarche vraiment artistique cette fois, et où je sélectionne et retravaille parfois mes photos.

Je suis aussi intéressée par la rencontre de la photographie et de la poésie. Une amie, Nicole de Pontcharra, poète et écrivain, a raconté sa jeunesse à Marrakech dans les années 40-50, dans Une enfance Sirocco. Des extraits de son roman, que je trouvais poétiques et très beaux, j’ai fait un montage avec sa permission, dans un livre où nous y avons associé mes photos : Marrakech à l’ombre de l’enfance. Ces morceaux de textes que j’aimais tant, ont même été traduits en arabe par Salah Al Hamdani. Les éditions Réciproques ont réalisé un très joli livre qui s’ouvre comme une boite à secrets.

Avec Brigitte Giraud, poète qui vit à Bordeaux, auteure de La nuit se sauve par la fenêtre, nous avons fait un pacte il y a quelques années. Je lui envoie par mail une photo de temps à autre, et lorsqu’elle lui plait, elle écrit un poème. Elle les publie au fur et à mesure sur son blog Paradisbancal et moi sur mon site de photographe.

Dans une démarche inverse, j’ai moi-même plus récemment commencé à écrire des poèmes à partir de photos. Ce sont celles de Philippe Lavialle, un photographe qui a une grande expérience de la photographie artistique et scientifique. Je travaille à partir de photos de femmes nues en noir et blanc qu’il a réalisées il y a plus de vingt ans et qui m’ont touchée.

Quels poètes vous ont nourrie et continuent de vous nourrir ?

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est de parler de Roberto Juarroz, le poète argentin et de sa XIIIème poésie verticale. C’était un choc esthétique et philosophique. Je l’ai lu à un moment crucial de ma vie. Une année de chômage pour récompenser quinze années d’études supérieures ! Je me sentais très triste et démunie. Je lisais aussi à cette époque, La rose de personne de Paul Celan. Le livre de poésie de Juarroz, que j’ai découvert dans la boutique de l’éditeur José Corti, m’a sauvée de la déprime.

Dans mon enfance, j’aimais Jacques Prévert. A l’adolescence, j’ai trouvé chez ma mère, une version reliée de l’Odyssée d’Homère, traduite par Madame Dacier et revisitée par Emile Ripert. Elle datait de 1948 et nous étions en 1975. J’ai aimé les longues phrases berçantes comme celles-ci : « Et lorsque enfin les ans, dans les cercles continuels de leur cours, eurent amené le temps que les dieux avaient marqué pour son retour à Ithaque,... ». J’ai incorporé cette beauté du texte et celle d’Athéné, la déesse aux yeux pers, qui ont désormais incarné pour moi des modèles. La langue écrite devait être chantée. Son rythme s’était définitivement installé en moi. Mais j’étais une enfant qui a longtemps étudié et pratiqué la musique. Par la suite, c’est Baudelaire qui est venu mettre un peu de souffre dans cet univers harmonieux avec Les fleurs du mal et le poème A une passante que j’associais longtemps à un fusain de Seurat, en raison d’une édition qui le portait en couverture. « Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,/ Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan,/ La douceur qui fascine et le plaisir qui tue. » Mon professeur de première avait détecté chez moi une appétence pour Nerval (El Desdichado) et Saint-John Perse. Par la suite je n’ai pas eu de culture littéraire ordonnée. Je dois avouer que c’est surtout mon premier fiancé, d’origine iranienne, qui m’a fait découvrir plus avant la poésie. Il est né à Neishabour où le poète persan Omar Khayyâm a été enterré. En Iran comme en Irak, la poésie était une tradition orale et populaire encore bien vivante au XXème siècle. On lisait ou on récitait des poèmes pour ses amis au café, ou à la maison. Lorsque j’avais dix-huit ans, Mithridad m’écrivait des lettres d’amour ou des poèmes en français, à raison d’un par jour, et cela pendant sept ans, jusqu’à ce que nous vivions enfin sous le même toit ! A cette époque, il ne publiait pas. Mithridad, qui avait étudié les lettres et la philosophie une année en Iran, m’initia à la psychanalyse mais aussi à la littérature étrangère et en particulier à Khayyâm bien sûr, mais en poésie, il me fit découvrir particulièrement Anna Akhmatova, Paul Celan, Nietzsche, Nazim Hikmet et Henri Michaux. Un ami péruvien m’a quant à lui, appris quelques poèmes de Pablo Neruda en espagnol. Il m’avait offert dans sa langue maternelle, ses Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée.

C’est ma rencontre avec Salah Al Hamdani en 1996, qui m’a surtout rapprochée de la littérature française, notamment contemporaine. Lui aussi avait été baigné de poésie arabe dans les café de Bagdad, mais également de littérature française dont celle de Camus qu’il a lue d’abord en arabe (ce qui l’a d’ailleurs amené à choisir notre pays comme terre d’exil !). En entreprenant de traduire ses poèmes et ses récits et en devenant sa compagne, j’ai participé à de nombreuses manifestations de poésie lors desquelles il était invité. J’ai acheté à ces occasions, beaucoup de livre d’auteurs vivants que j’entendais et que j’aimais. Ils sont très souvent devenus des amis. Je ne pourrais pas tous les citer ici, mais ils se reconnaîtront certainement. Ils ont tous plus ou moins contribué à forger mon écriture. Ceci dit, mes premiers poèmes publiés (Poèmes d’Alya et Poèmes derrière la grille) ont été écrits il y a déjà quinze ou vingt ans juste après ma rencontre avec Salah (Ils sont parus plus tard dans Journal derrière le givre). Jacques Ancet (que nous avons rencontré à Lodève en 2004 avec Jean-Pierre Siméon et Hubert Haddad, des auteurs et amis également importants pour nous), a écrit la préface de Contrejour amoureux. Il est auteur de nombreux livres de poésie et a traduit de grands auteurs de langue hispanique. Son écriture poétique est très particulière car elle contient une vibration que je n’ai jamais ressentie ailleurs (La brûlure, La dernière phrase, ...). Cela donne une intensité à le lire ou à l’entendre, une force de l’instant, à laquelle Salah et moi sommes très réceptifs. J’ai aussi partagé avec Salah, l’amour de la poésie et l’admiration pour l’engagement du poète grec Yannis Ritsos et du français, Eugène Guillevic (Terraque). Il m’a fait découvrir Christian Bobin (Autoportrait au radiateur) et bien d’autres poètes français et étrangers consacrés ou inconnus. Puis j’ai été au fil du hasard de mes rencontres, très touchée par Philippe Tancelin, Leopold Congo M’Bemba, Marie Huot (Absenta), Albane Gellé, Brigitte Gyr, Myriam Montoya, Nimrod (En saison), James sacré (Ma guenille), Bernard Mazo (La cendre des jours), Jean-Luc Maxence, Vénus Khoury Ghata (Orties), Yvon Le Men, Cécile A. Holdban (Un nid dans les ronces), Estelle Fenzy (Chut), Martine Konorsky (Je te vois pâle au loin), et beaucoup d’autres auteurs... J’ai parlé plus haut de mon admiration pour l’écriture d’amies proches telles que Nicole de Pontcharra, Brigitte Giraud avec lesquelles j’ai entrepris des projets, mais il y aussi Marianne Auricoste (Conversation dans le noir) qui ne nous quitte pas. J’ai enfin été nourrie par les livres des poètes de l’orient comme les poètes iraniens Ferdowsi (Le livre des Rois), Forough Farrokhzad, Ahmad Shamlou, Mohammad-Ali Sépânlou (décédé en 2015), le poète irakien Badr Shakir-al-Sayyab et les poètes libanais bien vivants Abbas Beydoun et notre ami Issa Makhlouf. Finalement les livres des poètes prennent le dessus chez moi, y compris les vôtres Cécile !

Je me réserve la fin pour parler de Salah Al Hamdani, mon poète compagnon, dont l’écriture me suit partout et me précède depuis vingt ans. Je suis dedans comme première lectrice, comme traductrice, comme auditrice et même comme lectrice à voix haute. Ecriture souvent lyrique, avec sa profusion d’images, ses leçons de sagesse parfois, ses lamentations et ses fulgurances. Y étant totalement plongée, physiquement et intellectuellement, il me faut déployer une vigilance de chaque instant pour ne pas me laisser contaminer, pour me frayer mon propre chemin d’écriture lorsque je suis auteure.

Vous avez traduit plusieurs livres de Salah Al Hamdani. On dit que traduire la poésie est chose particulièrement difficile. Qu’en pensez-vous ?

Je ne traduis pas seule d’arabe en français car je ne connais pas la langue arabe. Il est plus juste de dire que j’adapte des textes que Salah a traduits d’arabe en français. Je travaille sur son premier jet. Traduire la poésie de Salah pour un traducteur non averti, et même averti, est sans doute difficile. Ses métaphores ont plus de tiroirs qu’on ne l’imagine. Mais ce qui me facilite bien la tâche, moi qui ne connait pas l’arabe, c’est que dans cette première traduction par Salah lui-même, il fait des choix, interprète comme il le souhaite ses métaphores, évoque ce que sera la forme définitive du poème. Suivent ensuite plusieurs étapes d’adaptation en français. Cette adaptation, j’en assume la responsabilité en général.

Les déformations de la langue inhérentes au processus de traduction (langue bancale), c’est surtout l’affaire du premier passage avec la grammaire. Mais pour un homme totalement autodidacte en arabe et en français, Salah est très fort. Il a des dons exceptionnels. Je le garde quand-même près de moi quand j’effectue ce travail, ce qui est un privilège. Au cas où le sens de la phrase ne soit pas clair, qu’il y ait une simplification possible, une proposition de déplacement de vers... Dans toutes ces circonstances, je lui demande sa permission. J’ai écrit en 2009 un article sur notre méthode de traduction à deux, qui a évolué bien sûr avec le temps. Il a été traduit en anglais par Sonia Alland et publié aux Etats-Unis dans la revue universitaire Metamorphosis. J’y explique comment notre travail a commencé de manière très artisanale, orale, sans dictionnaire, avec des périphrases et du mime. Nous étions en 1996, il y a exactement vingt ans. C’était très drôle, même sur les textes plutôt tragiques de L’arrogance des jours. Salah et moi venions de nous rencontrer à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre. Il y était bibliothécaire et moi, son médecin du travail ! Aujourd’hui, sa première traduction me parvient dans un français au vocabulaire riche et grammaticalement déjà très correct. Puis une fois que j’ai corrigé le texte du poème avec ou sans sa participation, je le lui lis à haute voix.

Je repasse quatre ou cinq fois sur les poèmes à plusieurs jours d’intervalle. J’arrange, je nettoie, jusqu’à ce que plus rien n’arrête ma lecture à voix haute. Parfois il n’est pas d’accord, mais c’est assez rare. On discute. Pour les poèmes, dans la pratique, il me fait totalement confiance, notre travail est harmonieux. Même si en théorie, traduire sa poésie est difficile, la méthode que nous avons trouvée ensemble et l’absence de contrainte de temps, sa présence agréable auprès de moi, en font pour moi une activité ludique et nécessaire. Par contre, le temps que cela représente dans ma vie est très important. Il faut que je veille aussi à ne pas m’empêcher d’écrire. Il me le rappelle régulièrement. Nous avons traduit une dizaine de livre ensemble. Salah est un poète et un écrivain dont l’imaginaire déborde et qui peut écrire de manière exubérante. Ca a été extrêmement périlleux de traduire les nouvelles oniriques du livre Le cimetière des oiseaux. Beaucoup plus difficile que de traduire sa poésie car le récit laisse moins de libertés au traducteur. La langue française est cartésienne dans le récit, la langue arabe ne l’est pas vraiment. C’est un autre écueil. Il faut naviguer à vue et tenir la barre et le phoque en permanence. Et avec cela, j’ai compté plus de dix passages sur les textes du dernier recueil de nouvelles et récits, Adieu mon tortionnaire. Puis l’éditrice a effectué un travail consistant suivi d’une correction ultime. Je plains les traducteurs de l’arabe qui n’ont pas l’auteur sous la main. Je plains les traducteurs de l’arabe qui en vivent. Je plains les auteurs arabes qui n’ont pas de traducteur bénévoles. En attendant j’ai une grande satisfaction à réussir ces traductions avec Salah. Au début c’était pour moi comme faire sortir des mots de la nuit des temps. Je les voyais gravés sur des tablettes d’argile. Il faut dire que les écrivains irakiens en France ne se bousculent pas. Nous étions tous les deux débutants dans la traduction, nous avons été courageux et avons réussi de beaux livres, je crois.

Je dois ajouter, qu’à part mon souci d’être fidèle à l’auteur, je cherche aussi à faire chanter la langue française. C’est un atout d’être musicien et indispensable d’être poète soi-même. La nécessité du rythme juste est une évidence. Je me sers aussi d’une expérience de théâtre. Comme une actrice, pour le ressentir, j’incarne le texte. Ce poème, comme un personnage, doit traverser mon corps et mon histoire. Cette traduction n’est pas un processus purement intellectuel. Au contraire, toute ma sensibilité et mon imaginaire sont convoqués. Je dirais aujourd’hui, qu’il faut que j’entre en phase avec le poème, c'est-à-dire danser avec lui et prendre plaisir à cela. Alors traduire de la poésie, est-ce difficile ? Eh bien cela dépend à la fois du danseur et de la danseuse !

Vous avez publié récemment Le sillon des jours, un recueil paru au Temps des Cerises. Pouvez-vous en dire quelques mots ?

Mon recueil Le sillon des jours est mon deuxième livre de poésie. Le premier, Journal derrière le givre était surtout de la prose poétique suivi de quelques poèmes. C’était le journal d’une femme déchirée entre deux hommes. J’ai entrepris de rassembler dans Le sillon des jours des poèmes que j’avais écrits soit pour Salah (des poèmes d’amour), soit pour ma mère. Il y avait aussi ces poèmes qui évoquaient une longue période de combat professionnel mêlant exaltation et souffrance. J’y ai écrit ce petit poème : « Que personne ne se juge/ mais que chacun/ cherche loyalement/ le sens de ses actes/ afin de sauver/ ce qui lui reste d’humain ». C’est en sortant d’une bataille juridique qui a duré sept ans que je me suis remise à écrire des poèmes. Je n’avais pas cessé de traduire pendant cette période, c’était mon air pur. C’est pour cette raison qu’il y a une si longue pause entre mes deux livres. Je voulais aussi dédier ce nouveau livre à ma mère qui est entrée en 2009 dans une maladie qui l’a fait mourir à petit feu. Lorsque mon livre est sorti en 2014, elle avait perdu l’essentiel de ses capacités intellectuelles. Je n’ai pas pu le lui montrer. Je pense qu’elle aurait été fière de moi et touchée que je pense ainsi à elle : « Qui me dira/ce que la vieillesse/continue d’effacer ?// Qui me dira/pourquoi j’ai reçu de toi/cet amour de l’horizon ?/ »

Dans ce recueil, un seul poème évoque l’exil de Salah, la guerre dans son pays d’origine, l’Irak. Je me suis retenue longtemps afin de ne pas écrire du « Salah bis ». Peut-être qu’avec mon expérience de traduction je pourrais l’imiter, mais ce serait du « Salah fade » ! 

Ma poésie dans Le sillon des jours, est encore souvent tentée par la narration. Dans mes premiers écrits littéraires (1996-2010), j’ai ressenti comme nécessité de mettre à nu mes sentiments. L’enjeu de vérité était très fort jusque récemment. Dans Le sillon des jours on peut lire en filigrane un questionnement philosophique, mais mon style, qui est encore hanté par un souci de concision et de simplicité, abolit ici les développements et les enluminures. Je veux donner le meilleur pour le lecteur et me construire vraiment en écrivant. C’est cette règle-là qui me convient à moi. Vous voyez qu’on est bien en Europe avec ce genre de textes, un objet d’intérêt pour la psychanalyse, une méthode d’introspection qui n’est pas née en Irak. Donc avec Salah AH je fais le grand écart dans la traduction par rapport à ma culture. L’écriture orientale mène une introspection d’un autre type sans doute, en passant par la métaphore, pensée symbolique partagée qui circule dans ces cultures où le groupe, plus que l’individu, est l’unité fonctionnelle psychique la plus répandue. On y pense à plusieurs. Ce qui explique peut-être que certains poètes en Orient sont vénérés ou persécutés !

Avec Contrejour amoureux, où vos poèmes s’entrecroisent avec ceux de Salah Al Hamdani, vous publiez ce que Jacques Ancet décrit dans sa préfacecomme « un dialogue en poèmes. » Comment s’écrit un tel livre au jour le jour ?

Les premiers vers de Contrejour amoureux, c’est moi qui les ai lancés à Salah dans un café. Je ne sais plus si c’était à Paris ou en province. Ce devait être en 2011. J’ai eu une réminiscence. Salah m’avait fait lire quelques années auparavant, la pièce Le cimetière des voitures d’Arrabal. Or c’est le texte publié avec dans cette édition, Fando et Lis, dont je me souvenais le plus. Je ne comprenais pas trop quel était le sujet de ce dialogue, il m’a laissée indécise et en questionnement. Plus tard j’ai vu une pièce courte de Beckett au festival off d’Avignon (Pas) superbement mise en scène. C’est alors que j’ai saisi quelque chose de cette atmosphère étrange et impalpable de Fando et Lis, poétique en définitive, pièce écrite pourtant par un autre auteur. Ce dialogue est resté en moi comme un oignon de jacinthe qui attendait un nouveau printemps. Avec, Contrejour amoureux, un vrai dialogue poétique s’est engagé avec Salah. Je me suis alors accordée la métaphore parce qu’il s’agissait de rendre possible cet échange poétique singulier. Nous expliquons en préambule comment le livre est né d’un jeu spontané que j’ai initié. Dans ce livre, il ne s’agit pas d’un récit mais d’une déambulation poétique et existentielle qui n’a d’autre but qu’elle-même. Ce n’est pas l’arrivée qui nous importe, c’est le chemin et les surprises du voyage. Cela pourrait être ennuyeux pour le lecteur qui ne s’amuserait pas autant que nous qui vivons cette expérience de création en face à face. D’où l’idée d’arrimer notre dialogue par des poèmes écrits dans la solitude. Finalement, Contrejour amoureux constituait peut-être un test pour moi. Savoir si je pouvais écrire différemment tout en restant moi-même, en n’étant jamais l’autre. C’est la constatation qu’en a faite Jacques Ancet dans la préface de ce livre de poésie. Il a remarqué cette chose qui nous fait réfléchir Salah et moi, sur notre rapport à l’écriture et à l’autre. Entre amoureux, entre auteur et traducteur. Il y est question aussi de deux êtres qui s’aiment et doivent chaque jour réinventer la manière de s’aimer avec les mots. Au fond les couples survivent, non pas dans un paysage au calme plat, mais dans ce bouillonnement perpétuel qu’est la vie. Ce dialogue poétique est né de cette agitation en nous qui produit des mots et des sentiments, que nous ne maîtrisons pas. Et ce désordre apparent est loin d’être un chaos, c’est au contraire une série d’évènements dynamiques complexes dans lesquels on va finir par reconnaître des formes, des silhouettes. Ces mots, nous les avons simplement glissés dans un vêtement poétique, puis nous avons retravaillé sur la forme, pas sur le contenu. Le décryptage du contenu, appartient désormais au lecteur.

Ainsi, dans ce livre écrit à deux, il n’y a aucun message subliminal autre qu’une construction voulue en deux parties : Dans la première, « Contrejour », s’insinue progressivement de la discorde. La deuxième partie, « amoureux », vient s’ajuster comme un corps à un autre et accorde aux deux poètes, la possibilité de continuer à s’aimer tout en gardant leurs différences. Les poèmes écrits par chacun séparément, je les vois comme des clous avec lesquels un tapissier invisible aurait fixé le tissu du dialogue amoureux sur la chaise qui est ce livre que vous tenez entre vos mains, Cécile. Cette pièce à conviction que le destin s’écrit à la fois avec du vent et contre le vent.

 


 

Propos recueillis par Cécile Oumhani et publiés le 14 mars 2016.