3 février 2011, disparition d’Edouard Glissant, père du «Tout-Monde» | Edouard Glissant, Marie-José Hoyet, Courrier de l’Atlas, Martinique, Gallimard
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Nathalie Galesne   

Le contexte

//Edouard Glissant Edouard Glissant Ecrivain-philosophe né à la Martinique le 21 septembre 1928, Edouard Glissant disparaît le 3 février 2011 à Paris. Il lègue une œuvre immense et un échafaudage conceptuel et poétique fécond pour penser la complexité du monde actuel. Auteur d’une vingtaine d’essais, d’une dizaine de recueils de poésie et de huit romans, dont le célèbre « Tout-Monde » (Gallimard, 1995), professeur de littérature à l’Université de Louisiane et à l’Université de la Ville de New York, Edouard Glissant est sans doute l’auteur contemporain sur lequel on a le plus écrit : plus de mille ouvrages sur son œuvre avaient déjà étérecensés en 1990. Un prix portant son nom a été créé en 2002 par l’Université Paris VIII pour récompenser artistes et intellectuels s’inscrivant dans le sillon de sa pensée. En 2006, il a assuré la présidence d’une mission de configuration d’un Centre national dédié à la traite, à l’esclave et à leurs abolitions. Farouche opposant de l’identité nationale promu par Nicolas Sarkozy, il rédige avec Patrick Chamoiseau un bref manifeste « Quand les murs tombent, l’identité nationale hors la loi ? ». En 2007, il crée l’Institut du Tout-Monde pour contribuer à diffuser l’extraordinaire diversité des imaginaires des peuples. « Antillanité », « trace », « tremblement », « rhizome », « errance », « créolisation »… à l’heure où prévaut le cloisonnement identitaire, la terminologie glissantienne permet de combattre la fixité frileuse de l’identité-racine pour lui opposer la richesse de l’identité-relation, plurielle, multiple, tremblante, propre à l’individu contemporain ballotté dans le « chaos-monde », et inscrit dans la « mondialité » des sociétés créolisées.

 

//Marie-José Hoyet et Edouard Glissant Marie-José Hoyet et Edouard Glissant

 

Le témoin

Marie-José Hoyet

Professeur de littérature française et francophone, spécialiste du monde noir, Marie-José Hoyet a contribué à la diffusion de l’œuvre d’Edouard Glissant en Italie et traduit deux de ses récits dont son roman phare « Tout-Monde ». Elle a rencontré plusieurs fois l’écrivain martiniquais, notamment deux ans avant sa disparition à l’occasion des rencontres de Schio (Italie).

 

 

Le témoignage

Le jour où j’ai appris la mort d’Edouard Glissant, j’étais à Paris. Il y avait un très beau soleil que j’ai associé au « Soleil de la conscience » titre du premier essai poétique de l’auteur paru en 1956. J’appris la nouvelle sur France Culture et j’en fus évidemment profondément peinée. Je le savais très fatigué depuis plusieurs années et ne fus donc pas surprise outre mesure de sa disparition, mais j’eus le sentiment du vide que cet écrivain grandiose laissait derrière lui. J’assistai le lendemain à la cérémonie funèbre avec une foule immense dans l’église de Saint-Germain-des-prés. Un hommage très émouvant, ponctué d’interventions brèves et simples. Sa femme Sylvie était entourée de ses proches et de l’alors députée de Guyane, Christiane Taubira et du poète tunisien Tahar Bekri.

J’étais à ce moment-là en pleine relecture de « La Lézarde », son premier roman pour lequel il avait obtenu le Renaudot en 1958 qu’on me demandait de traduire en italien. C’était la première fois que ce prix était attribué à un non Blanc. La Lézarde, qui est le nom d’une rivière de la Martinique., signifie aussi bien entendu la faille, la fêlure.Tous les récits d’Edouard Glissant parlent et partent de cette île de la Caraïbe, célébrant l’importance de sa nature. « La Lézarde» met en scène un groupe de jeunes militants de la décolonisation et de l’indépendance de la Martinique. Ce que fut à sa façon l’écrivain puisqu’il fut condamné pour ses idées à faire de la prison en France où il poursuivait ses études, avant d’être expulsé de Martinique et assigné à résidence à Paris de 1959 à 1965. Il signa avec plusieurs intellectuels Le Manifeste des 121, la déclaration sur le droit àl'insoumission dans la guerre d'Algérie. D’ailleurs il conserva des liens très étroits avec les écrivains algériens dont Kateb Yassine, son ami. A Fort-de-France, il avait été scolarisé dans le même lycée que Franz Fanon, où Césaire était professeur, deux figures d’importance majeure dans la lutte anticoloniale.Et dans la vie de Glissant.

Ma fréquentation de l’œuvre d’Edouard Glissant remonte donc à une dizaine d’années avant sa mort quand je dirigeais la collection « L’Altra Riva » aux Editions Lavoro (maison d’édition romaine, ndlr) où j’avais décidé de publier de grands auteurs d’Afrique et de la Caraïbe. Je voulais faire découvrir Edouard Glissant en Italie où il n’était pas du tout connu, les éditeurs hésitant à s’engager pour cette œuvre qu’ils estimaient trop complexe. Je parvins toutefois en 2009 à faire acheter les droits pour « Le quatrième siècle », paru 45 ans plus tôt en France, chez Gallimard. Ce récit se réfère au quatrième siècle de l’esclavage, selon l’auteur. A la descente du bateau négrier, l’esclave transforme la langue du colon en essayant de la répéter tandis que ce dernier modifie la sienne pour se faire comprendre : c’est ainsi que naît la langue créole. Glissant met en scène deux types d’esclaves, celui qui finit par accepter sa condition et celui qui s’échappe immédiatement dans les bois pour préserver sa liberté, le marron, qui essaie de reconstruire son monde, de préserver sa langue et ses croyances. Rappelons qu’Edouard Glissant était docteur en philosophie et en ethnologie.

On peut comprendre sanstout comprendre, disait Edouard Glissant qui à plusieurs reprises revendique le droit à l’opacité, concept qui sous-tend tous ses romans. Il était défenseur du sens différé, une technique d’écriture qu’il emprunta à Faulkner, son auteur préféré auquel il consacra un magnifique ouvrage, «  Faulkner Mississipi » (Stock, 1996). Ce sens différé est également incarné par ses personnages qui apparaissent d’un récit à l’autre, à l’exemple de Mathieu –une sorte d’alter ego – qui est aussi le nom de son dernier enfant.

La première fois que nous nous sommes rencontrés en personne, c’était en 1995 à Turin lors d’un festival sur la Caraïbe. Puis je l’ai croisé dans plusieurs colloques jusqu’à cette rencontre littéraire en 2009 à Schio où je fus amenée à présenter son parcours et son livre « Tout-Monde » que je venais de traduire et de préfacer en italien. Edouard Glissant avait une passion pour l’Italie, il y faisait chaque année un séjour. La rencontre de Schio coïncida pour lui avec la redécouverte de la région des grands lacs qu’il voulait faire connaître à sa famille en compagnie de laquelle il voyageait: sa femme, une de ses filles, son mari, ses petits-enfants qu’il adorait. Ce fut un moment profond et chaleureux auquel participa aussi le grand écrivain triestin, Claudio Magris (par ailleurs lauréat de l’édition 2015 du prix Edouard Glissant).

«Tout-monde », roman phare, synthèse de la pensée d’Edouard Glissant recèle le répertoire d’idées que l’écrivain a construit tout au long de sa longue déambulation philosophique, littéraire et poétique. On y retrouve tout le lexique glissantien: le mot « trace », qui concerne la mémoire, véritable motif fondateur de son œuvre ; celui de « détour » qui caractérise le langage des esclaves opprimés et contraints de louvoyer pour exprimer leurs idées et leurs sentiments, celui d’ «errance » comme déplacement d’une pensée sans itinéraire précis en quête de l’identité créole… Enfin la « créolisation », autre concept inventé par Glissant, processus en devenir qui s’oppose à l’identité-racine et s’inspire du « rhyzome », mot clé pour désigner les relations multiples, plurielles, où l’identité est susceptible de se transformer au contact des autres sans perdre pour autant ses propres caractéristiques, tout en produisant un résultat imprévisible, inattendu.

« Agit dans ton lieu, pense avec le monde », écrivait Glissant qui avait poussé très loin sa réflexion sur la négritude, théorie à laquelle il reprochait de ne pas recouvrir la spécificité de la Caraïbe comme identité toujours ouverte sur les autres cultures, laboratoire du monde futur où toutes les langues, toutes les cultures sont en contact, confluant en une pensée archipélique. En cette période hantée par la crainte de l’autre, quel horizon!

 


 

Nathalie Galesne

Article publié dans le numéro de février 2016 du Courrier de l’Atlas