Naissance d’apulée, revue littéraire. Entretien avec Hubert Haddad, son rédacteur en chef. | Apulée, Editions Zulma, revue littéraire, Hubert Haddad, Yahia Belaskri, Catherine Pont-Humbert, Jean-Marie Blas de Roblès, Abdellatif Laâbi
Naissance d’apulée, revue littéraire. Entretien avec Hubert Haddad, son rédacteur en chef. Imprimer
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Naissance d’apulée, revue littéraire. Entretien avec Hubert Haddad, son rédacteur en chef. | Apulée, Editions Zulma, revue littéraire, Hubert Haddad, Yahia Belaskri, Catherine Pont-Humbert, Jean-Marie Blas de Roblès, Abdellatif LaâbiIl y a des crises qui font oublier la richesse du monde, la puissance des mots, le souffle des imaginaires. Comment à contre courant des tentations mortifères qui gouvernent ces égarements ne pas saluer, avec exaltation, la naissance d’Apulée, revue annuelle de littérature et de réflexion. Revue de mondes excentrés  fortement imprégnée de Méditerranée, de cette «  Mer dite Suprême, de l’Ouest, du Milieu » débarrassée des incantations d’une langue de bois faussement poétique, évidée de vision politique.

Apulée est densité, profondeur et envol ; s’y croisent les langues – latin, arabe, espagnol, grec, italien, wolof…, et leurs traductions. Les genres - poésie, nouvelle, littérature, essai- y sont accompagnés, en dialogue ou en côtoiement, par des artistes de l’image.

Publiée aux Editions Zulma, apulée ouvre ce premier numéro avec un thème, « Galaxies identitaires », qui embrasse les inquiétudes contemporaines et décline, au gré des textes, une réflexion sur L’Autre et l’altérité, aux antipodes des identités closes et assassines qui affligent notre époque.

Apulée se veut, pour reprendre les mots de son rédacteur en chef Hubert Haddad, «un  lieu de transition à ciel ouvert, un carrefour des mondes à l’écart des enjeux de pouvoir », guidé par « Un seul principe : que l’auteur, l’œuvre, la réflexion, le fait littéraire priment toute autre considération. »

 


 

Entretien avec Hubert Haddad

Comment vous est-venu l’idée de fonder une revue ? Etait-ce la nécessité de créer un nouvel espace d’échange?

Il y a bien dix ans que j’en rêvais. Et j’avais trois amis talentueux sur la même longueur d’onde : Yahia Belaskri, Catherine Pont-Humbert, Jean-Marie Blas de Roblès, auxquels a bien voulu s’adjoindre le grand poète marocain Abdellatif Laâbi. Il fallait bien sûr une structure de diffusion et des moyens : Zulma nous les a donnés. Apulée entre à merveille dans l’esprit de cet éditeur sous la bannière des « littératures du monde entier ». Nous avons plus que jamais besoin de nouveaux espaces d’échange affranchis et inventifs, animés par un humanisme sans compromis afin d’accueillir et d’amplifier l’esprit nouveau qu’on a vu surgir lors du printemps arabe et qui, depuis mai 68, inspire tout ce qu’il y a d’aspirations à la démocratie réelle et à une de ses plus vives dimensions qui est le partage d’imaginaire, dans la jeunesse par préséance et chez tous les créateurs libres (juste redondance !).

La situez-vous à l’intérieur d’un champ strictement littéraire ?

La littérature est l’espace de liberté vital, où l’on questionne et réinvente la réalité sans exclusive, hors des écoles et des champs d’étude spécifique. Si la littérature avait un objet ou plutôt un indice, ce serait la liberté. À travers tous les prétendus genres, de la nouvelle au poème, en passant par le roman et l’essai, voire le théâtre. Apulée accueille toutes ces pratiques avec une prédilection pour la fiction. Mais la réflexion y est largement présente sur tous les fronts de l’actualité et de ses toiles de fond que sont l’histoire et les sciences humaines. Nous voudrions de ce côté échapper aux rhétoriques de type universitaire, engageant chaque auteur à se mettre à nu par le style, l’écriture, sans langues de bois. Mais Apulée reste avant tout une revue des littératures du monde attentive à toutes les formes d’expression et aux aguets de la nouveauté, de l’inconnu. On se souvient d’Edmond Jabès : « Écrire, c’est affronter un visage inconnu. »

Vous l’avez nommée Apulée. Pourquoi ? 

On cherchait un titre autour d’un tagine, un titre qui éclairât cette idée d’atelier de création et de réflexion permanent pour dire la richesse du croisement des langues et des cultures et l’urgence qu’il y a de rendre à l’imaginaire sa souveraineté face aux pouvoirs en tous genres et aux pesanteurs aliénantes de l’époque. Plusieurs ont été lancés, trop sérieux, didactiques, quand soudain Abdellatif Laâbi a prononcé le sésame : Apulée ! Ce nom d’un esprit libre de la Numidie romaine, un Berbère de langue latine qui étudia à Carthage et à Athènes, et donna au monde un modèle du génie romanesque universel avec son Âne d’or (Les Métamorphoses). Dans son texte, Qu’est-ce qu’un Romain ?, Jean-Marie Blas de Roblès nous rappelle qu’Apulée, accusé de sorcellerie, à qui l’on reprochait en outre ses origines africaines, avait été sommé par un tribunal de prouver sa romanité. Il répondra, qu’à demi-numide et à demi-gétule, il n’a que du sang berbère dans les veines. « Mais je ne vois pas, ajoute-t-il, ce que cela a de plus déshonorant que pour Cyrus l’Ancien » (le fondateur de l’Empire perse était de sang mêlé, demi-mède et demi-perse). En effet, lance Apulée au procureur, « ce n’est pas le lieu de naissance, mais le caractère de chacun qui doit entrer seul en ligne de compte, ce n’est pas dans quel pays, mais sur quels principes mon existence s’est fondée ». Apulée est un beau symbole à revendiquer par chacun d’entre nous, quelles que soient nos multiples origines, dans ce monde qui pour survivre exige un partage d’altérité salvateur. Personne ne sauvera son village ou son âme derrière le béton identitaire.

Naissance d’apulée, revue littéraire. Entretien avec Hubert Haddad, son rédacteur en chef. | Apulée, Editions Zulma, revue littéraire, Hubert Haddad, Yahia Belaskri, Catherine Pont-Humbert, Jean-Marie Blas de Roblès, Abdellatif Laâbi

Le thème du premier numéro est "Galaxies identitaires". Comment cette thématique s’organise conceptuellement ?

Si l’identitarisme n’est en soi qu’un leurre mortifère, un délire d’exclusion au nom d’une sorte de grand vide hypnotique que bien des égarés voudraient s’arroger en élus d’on ne sait quelle pureté originelle, nous nous sommes employés de notre côté à fêter cet englobant tangible constitué de mémoires entrelacées, d’utopies, de coutumes et de croyances, à travers une ou plusieurs langues apparentées, et maints territoires réels ou imaginaires. D’où que nous venions, savants ou illettrés, notre patrie commune est l’imaginaire, la dimension symbolique au sein de laquelle nous sommes tous potentiellement égaux. Dans un monde forclos par les pouvoirs d’argent et toutes les idéologies de proscription, cette idée de pléiades ou de constellations entrelacées nous invite à imaginer un avenir de rencontres et d’invention illimité. « Malheur au pays où la cupidité et les affections privées siègent sur le banc des édiles », disait Thomas More. Les pourfendeurs d’utopies furent d’abord ceux qui brisèrent leur élan en les retournant en moyens de servitude, mais on ne survit jamais que par elles. La liberté n’est-elle pas la plus inépuisablement universelle?

Ce premier numéro illustre tout entier, comme par métaphore ou allégorie, ce que nous entendons par galaxies identitaires. Notre ambition est de participer à tous les contre-feux d’intelligence et de liberté face aux « tristesses » en tous genres qu’il nous faut subir aujourd’hui. Pour découvrir et redécouvrir, inviter, inventer, avec le Maghreb comme axe fort, en perspective décalée associant d’autres horizons, d’autres formes d’expression. Apulée devrait être une revue volontariste, inventive, misant sur la créativité, donnant à lire des auteurs de tous les horizons, sans autre a priori que le refus des dogmatismes, une mise à distance critique des idéologies, avec l’ailleurs en proximité, le grand Maghreb, l’Afrique : il s’agit vraiment de décentrer les lieux habituels de parole, d’inviter dans cet esprit les intellectuels et les artistes de la francophonie (et du monde) épris de liberté. Si on pouvait célébrer sans rhétorique ni vaine polémique la valeur de liberté sous tous ses aspects on toucherait à l’essentiel : donner à penser autrement, à partager la force d’émotion d’un poème ou d’éclairement d’une réflexion.

Apulée sera une revue annuelle. Avez-vous déjà pensé au second numéro ? Ou attendez-vous que pensée et réflexions suscitées par le premier fassent leur chemin pour le définir dans leur prolongement ?

Nous réfléchissons activement au deuxième numéro (dont le thème touchera aux questions de l’imaginaire et du pouvoir), car il s’agit d’un travail de longue haleine si l’on considère le nombre de contributeurs, l’élaboration du sommaire, et les axes d’investigation tant littéraires que philosophiques ou documentaires, la belle exigence graphique conduite par Laure Schaufelberger, les traductions (François-Michel Durazzo participe tout particulièrement à l’aventure) et bien sûr l’aspect visuel avec la collaboration de photographes de talent comme Francesco Gattoni, Rym Khene, le reporter Patrick Chapuis, ainsi que le peintre Serge Kantorowicz pour ce numéro. Une revue vivante, militante, diffère d’une maison d’édition par sa liberté de manœuvre, l’espèce d’émulation ouverte sur la création où qu’elle se trouve, sans préjugés de genre ou de format, l’implication des lecteurs aussi, l’exhortation du proche aux lointains.

 

//Madaure, ville de naissance d’Apulée, 2015 par Rym KheneMadaure, ville de naissance d’Apulée, 2015 par Rym Khene.

Comment se présentera Apulée (longueur des articles, éléments iconographique, etc.) ? 

Une superbe revue vraiment, ample, riche en textes divers, magnifiquement mise en page. Comme on y publie des nouvelles, des bonnes feuilles de roman à paraître, des essais, de nombreux poèmes avec leur traduction ( du grec, de l’espagnol, de l’italien et de l’arabe, en amharique et en wolof…), les textes sont de taille variable d’une page à dix ou onze sur grand format. Comme l’intérieur est en noir et blanc, la photographie a toute sa place avec des portfolios qui ponctuent ces quatre cents pages : celui baigné d’onirisme de Francesco Gattoni sur des textes de Julien Delmaire, l’Afghanistan visité par Patrick Chapuis sur un texte d’Ingrid Thobois qui enseigna le français à Kaboul, Alger par la talentueuse Rym Khene, une manière d’album de famille avec de très émouvantes photos inédites de Kateb Yacine lorsqu’il résidait en Haute-Loire, mais aussi des portraits épars, de Malek Haddad ou d’Abdelwahab Meddeb, et les dessins en noir de Kantorowicz…

Quel lectorat, et quel tirage, visez-vous ? 

Il y aura une belle mise en place en librairie, dans l’hexagone, mais aussi dans tous les pays francophones concernés, à commencer par le Maghreb. Mais cela, c’est l’affaire de l’éditeur, des éditions Zulma et de leur directrice, Laure Leroy. Nous avons carte blanche, une liberté entière appuyée par une structure éditoriale qui a fait ses preuves.

Apulée naît dans un temps de crise et d’incertitudes. Que peut une revue dans de tels moments ? 

Les revues prenent tout leur sens dans les situations de crise, les « temps de manque » parce que ce sont des laboratoires d’idées à ciel ouvert invitant tout ce qu’il y a de vie créatrice par-delà les appartenances. Dans cette perspective, c’est pour elles un motif de persévérance. Je parie sur la découverte de nouveaux talents partout où les intuitions et les affinités se manifesteront. Il y a d’autres idéaux, d’autres valeurs, inaliénables, non pas à défendre mais à proposer et à partager. Un imaginaire de beauté comme le formulait Malraux en l’opposant aux imaginaires de vérité mortifères des dogmatismes religieux ou politiques. Souvenons-nous des paroles si simples et plus que jamais actuelles du grand Mohammed Dib :

Les temps ont changé

il est temps de le comprendre

les hommes éclairent ma vie

ils m’apprennent à vivre

ils m’aident à comprendre

Ce serait heureux d’amener à nous les voix nouvelles. En fait, c’est d’un désir de partager sans angélisme une dimension d’espérance, avec la force de démonstration des analyses et d’évocation des écritures, que part ce projet. Si Apulée révélait un jour un poète génial, ce serait déjà une belle justification de son existence.

Une revue de ce type ne risque-t-elle pas de s’adresser à un public déjà convaincu ?

Poésie et fiction ne sont pas objet de conviction mais d’adhésion libre et cela par la surprise, l’effraction d’harmonies inconnues, c’est la dimension première d’Apulée, son objectif rêvé : l’imaginaire comme utopie nourricière, la poésie qui est la pulsation même de la chose écrite et tout ce qui affère aux questions brûlantes de l’actuel. Et puis une revue circule de main en main, suscite on l’espère des vocations, trouble et éclaire par effraction, elle n’a certes pas l’appétence des tabloïds pour les foules somnambules. Mais les voix des auteurs impliqués parlent dans toutes les langues par-dessus les forteresses claniques et les chapelles, j’aimerais citer tout le monde, nommons déjà Malek Haddad, Cécile Oumhani, Mohammed Idali, Abdelmadjid Kaouah, Amina Saïd, Gazmend Kapllani, Naïm Kattan, Abdellatif Laâbi, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Abdelwahab Meddeb, Adlène Meddi, Albert Memmi, Laure Morali, Anne Mulpas, Alain Nadaud, Bernard Noël, James Noël, Kateb Yacine, Thierry Perret, Serge Pey, Graça Pires, Jaume Pont, Catherine Pont-Humbert, Sylvain Prudhomme, José Ramón Ripoll, Jean Rouaud, Boualem Sansal, Éric Sarner, Leïla Sebbar, Kenza Sefrioui, Michel Serfati, Enrique Serpa, Anna Cristina Serra, Omar Youssef Souleimane, Keltoum Staali, Sarah Tardino, Ingrid Thobois, Frédérick Tristan, Abdourahman A. Waberi, Hyam Yared, Adonis, Salah Al Hamdani, José María Álvarez, Michel Baglin, Leïla Bahsaïn-Monnier, Abdelaziz Baraka Sakin, Tahar Bekri, Yahia Belaskri, Alexandre Bergamini, Sophie Bessis, Domingo Cisneros, Élie Delamare-Deboutteville, Alain Mabanckou, Nicolas Deleau, Abed Azrié, Julien Delmaire, Denise Desautels, Bios Diallo, Abdelkader Djemaï, Anne Douaire-Banny, Delphine Durand, Intagrist El Ansari, Colette Fellous…

 

 Propos recueillis par Nathalie Galesne

02/02/2016

 

Apulée n°1 — Galaxies identitaires, Revue de littérature et de réflexion, 400 p., Editions Zulma, février 2016

Lancement de la revue Apulée le 11 février à 19.00 à la Maison de la poésie, 157 rue saint-martin, 75003-Paris

 

  1. Yahia Belaskri, Jean-Marie Blas de Roblès, Hubert Haddad, Abdellatif Laâbi, Catherine Pont-Humbert font partie du Comité de rédaction de la revue.