Vernon Subutex Virginie Despentes, Tome 2, Grasset, 2015 | Vernon Subutex, Buttes-Chaumont, syndrome de Peter Pan, Virginie Despentes
Vernon Subutex Virginie Despentes, Tome 2, Grasset, 2015 Imprimer
Djalila Dechache   

//Couverture Karim Adduchi.Couverture Karim Adduchi.La scène est la rue, lieu social par excellence. Le parc des Buttes-Chaumont, poumon vert de la capitale, lieu de passages, de rencontres, de sportifs amateurs, de petites fêtes en pique-nique improvisé, de planque aussi. Et pourtant ils sont tous ou quasi asociaux, c’est-à-dire « out of », ils ont été rejeté par le système ou ont dit stop à l’enfermement dans les cases que la société inflige, dans l’appartement d’un immeuble où tous vivraient la même vie aux mêmes heures et penseraient pareil. La plupart sont quadras ou plus, ne veulent pas changer, ne veulent pas vieillir, restent accrochés à leur illusions d’ados atteints du syndrome de Peter Pan pour les hommes et celui de Lolita à la peau ferme pour les femmes.

Les personnages, déjà lancés dans le Tome 1, enfermés dans leurs mètres carrés individuels, se montrent sur la scène centrale de leur évolution. Vernon Subutex est leur pivot, il est charismatique, beaucoup l’aiment, se confient à lui, il a eu une vie avant avec son magasin de disques. Il est à l’ouest depuis sa chute.

 

« Mon aristocratie, c’est ma biographie ».

Il y a dans l’air que ce livre diffuse, un bouquet de langues fleuries du Paris des années Prévert, des années Audiard, des années San-Antonio et d’autres. Tous des hommes. Qui vivent dans un milieu interlope et parlent de femmes évidemment comme récompense au repos du guerrier…

Le style Virginie Despentes est tout ce qu’il y a de plus 3ème millénaire : Internautique, cybernautique, facebookiste et twitteriste et autres dé-corporations. Génération sonnée, de l’après 68, de Wikileaks et Snowden poussant le bouchon avec les scandales des dirigeants de la planète rendus accessibles à tous et sur la place publique. Et on se sentirait exister avec ça?

Même si l’auteur a dit dans une interview que «Ce que j’écris n’intéresse pas tout le monde mais peut être lu par n’importe qui», c’est beaucoup plus qu’une formule, c’est de l’hyper conscience de sa part qui traduit avec précision ce qu’elle fait et comment elle le fait.

Elle bien documentée, connait pas mal de milieux, lit beaucoup, son livre est truffé de références à commencer par les noms des personnages tous aussi truculents que les autres, mais aussi Madame de Merteuil, Camus, Fanon, des références musicales underground comme s’il en pleuvait.

Cela peut paraître facile de dire que l’on ne pourra plus regarder les SDF ni chacun de nous du reste de la même manière après avoir lu ce livre dense et dérangeant. D’une précision extrême, on sent que l’auteur a tout vérifié par une enquête de terrain minutieuse.

Son intelligence consiste à établir des connexions sociétales peu actives en temps normal c'est-à-dire dans la vie tout court, notamment Selim et Vodka Satana. L’ensemble donne un air de polar à un livre qui n’en est pas un à la base avec l’enterrement du copain en banlieue, en tenue de circonstance ou encore le paquet de cassettes caché, perdu, volé, passant de mains en mains, suscitant des envies de vie nouvelle.

Certes beaucoup de fragments de la société rassemblés en petites communautés plus ou moins minoritaires, plus ou moins organisées, vivotant moins que plus avec des boulots « de prolottes où les mecs font de la boxe et les filles du porno » ; quelquefois un métier plus valorisé et valorisant tel que celui de la femme de Xavier et c’est bien l’une des rares personnes un peu « rangée » qui a atterri dans cet univers par effraction on pourrait dire. Mais elle galère aussi. Elle a craqué sur un artiste de seconde zone, « à l’insolence sexy », c’était « le premier mec un peu excitant qui la voyait comme une princesse ».

Beaucoup de bières coulent dans ce livre haletant et triste. Il n’y a plus rien de plus violent qu’une société qui se consume dans les vapeurs de ce liquide ambré alcoolisé, en chope ou en pinte oscillant entre 12,5 cl et 2 litres.

 

« Chaque je t’aime est un coup de poignard en devenir ».

Comme se fait –il que la chose la plus importante dans une vie soit si difficile ? L’amour, aimer est si difficile, tout le monde a désappris ou n’a pas bien appris comment aimer, on aime sur l’instant et puis salut !on en a peur

L’important étant son regard, sa sensibilité d’une acuité particulièrement touchante. Et lucide .Trop lucide. Peu ou pas de place aux rêves, aux projets : une société sans projets, sans perspective est une société sclérosée, figée, qui se détruit à petit feu. Où va-t-on ?

Ses figures de style, son sens de la formule, l’art de mêler des éléments privés à des éléments fictionnels marchent très bien, donnent une tonalité réelle, comme si on connait les protagonistes, on les a vus quelque part, dans une rue, dans l’immeuble, dans un bar, dans le métro.

Ils sont nombreux à traverser le volume 2, des caricatures, des paumés, des désaxés, des rebelles et des camés, des faux ambitieux, des pauvres nanas en quête de…, des losers, des vicieux et des violents…..Rien que des exclus ? Pas seulement. Ou alors nous le sommes tous et de plus en plus ….On s’est tous trompé sur nous, le présent, l’après et on ne l’encaisse pas forcément bien. Ne reste que le néant bien plus sûr qu’une morsure empoisonnée.

 


 

Djalila Dechache

26/07/2015