François Cheng. Entretiens avec Françoise Siri | François Cheng, Françoise Siri, Paul Verlaine, poésie chinoise
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Djalila Dechache   

C'est l'homme de la lenteur et de l'action, de la durée et de l'oralité, de la nature et du détail, homme du présent doté d'une mémoire hors du commun.

C'est un conteur. Tout y est : on entend la voix, le ton, le regard, on ressent la justesse, la force, l'intensité. Il ne lit pas, il psalmodie des textes, pratique venant de sa méditation quotidienne. Pour ceux qui l'ont déjà vu, le regard inquiet, lors de ses rares apparitions le retrouveront dans ce livre très agréable à lire, où l'on revient sans cesse en arrière afin de sonder les éléments qui ont sédimenté sa vie, et sa pensée si limpide.

Avec son apparente ouverture, cet ouvrage est profond, il transperce, il bouleverse, il nourrit. Plus encore, François Cheng dit rarement la même chose selon que vous le lisez, l'écoutez, restant attentif aux personnes, aux instants, à la tonalité du jour.

L'échange avec Françoise Siri est d'un tel niveau, d’une telle délicatesse qui force le respect, l'admiration. Cela n'a pas échappé à François Cheng qui remercie l'ensemble de l’équipe qui a réalisé ces émissions radiophoniques.

François Cheng. Entretiens avec Françoise Siri | François Cheng, Françoise Siri, Paul Verlaine, poésie chinoiseCauseries dans un jardin chinois

François Cheng a connu l'exil, la solitude, l'extrême dénuement, la faim qui a fait de lui un homme affaibli, sous-alimenté pendant la guerre « j'ai dû toute ma vie m'arranger avec » dit-il.

Son premier quatrain français fait état de son d'esprit et de sa santé :

« Nous avons bu tant de rosée

en échange de notre sang

que la terre cent fois brûlée

nous sait bon gré d'être vivants ».

Je me souviens avoir lu, relu, noté sur un bout de papier ce poème dans les rames du métro parisien, laissant en moi une sensation de malaise et de vérité.

« La poésie m'a aidé à me réenraciner dans l'être » : programme tout aussi artistique que spirituel, parce que même s'il « n'écrivait pas encore en français, je me récitais des poèmes en chinois classique de la dynastie Tang comme ceux de Zhang Ruoxu, qui m’ont restitué toute la mémoire de mon imagination originelle ».

Un souffle de spiritualité traverse le livre d'un bout à l'autre et nous traverse aussi.

A 10 ans, imprégné des paysages des hauts lieux de Chine où sa famille se rendait en été, il est « déchiré entre la beauté du monde et le mal qui ronge », il veut « saisir la vérité de la vie, tenir ces deux bouts ».

Dès l'âge de 20 ans, en France, il fait des petits boulots, rencontre des personnalités, écrivains, auteurs, chercheurs, penseurs de l'intelligentsia de l'époque et se lance dans des études supérieures. Il faut imaginer ce jeune homme chinois, dans le Paris des après-guerres, 1939-45, Indochine et Algérie, entouré d'artistes exilés des pays de l'Est ou réfugiés politiques d'Amérique du Sud.

Plus tard, devenu français, il se choisira un prénom « à l'ombre fraternelle de François d'Assise » sur lequel il consacrera un volume, parce que « se choisir un prénom c'est se choisir un destin ».

Dès qu'il sera dégagé de ses obligations de professeur à l'Inalco, en 1996, il s'adonnera à sa créativité personnelle et commencera ce qui transformera son regard et son rapport à ses langues, française, chinoise, poétique, de l'enfance, de ses paysages.

Pour quelqu'un qui vient d'ailleurs, la langue française est une énigme : elle est composée de sonorités et de sens différenciés, manière d'ouvrir la bouche, quelques fois avec une gymnastique qui intrigue. De même qu'elle est inexpliquée, sauf par des spécialistes, dans ses rajouts de lettres muettes, l'usage fréquent de l'exception des règles grammaticales pour maintenir une certaine musicalité.

François Cheng la trouve « savoureuse » avec des mots tels qu'échancrure, arbre et effluve…

Pour lui elle est double, analytique et synthétique, concrète et abstraite. L'existence en lui de deux langues très différentes, opère une symbiose, une transformation profonde, de nature à enrichir sa pensée et sa création littéraire. C'est ainsi qu'il introduit « un peu » dit-il, toujours son sens de la nuance, dans sa poésie en langue française, « l'art combinatoire des caractères de la poésie chinoise ».

Les univers se découvrent et se répondent, s'illuminent et complètent.

« J'ai tendance à ne rien prendre pour dû »

François Cheng par caractère et par culture accorde de l'importance à tout ce qui lui arrive parce que « tout est signe qui demande à être déchiffré ».

Ce qui signifie qu'il est sans cesse en état d'éveil auquel s’ajoute la caractéristique personnelle « d'écorché vif » provoquant en lui « effarement et interrogation ».

Cela donne à l'exercice de la méditation pratiquée à sa manière quotidiennement, un accent d'immédiateté, en marchant, parmi foule et bruits du monde.

François Cheng guide chacun de nous dans nos façons de voir, de chercher, de vivre où la marche est méditation, le silence est méditation, écrire un texte ou un poème l'est tout autant, observer une plante, repérer le chant de l'oiseau et de la fleur qui respire, sont méditation ; « c'est cela qui, selon la pensée chinoise taoïste, nous relie aux souffles des autres et au grand souffle de l'univers et ce depuis l'origine ».

« C'est par la beauté que l'on apprend à aimer et aimer c'est ne pas mourir…».Ou encore « la meilleure façon d'aimer nos morts, est d'aimer la vie ».

Ainsi nous nous remémorerons ce que l'on veut oublier afin de le dépasser, de le transcender. Se poser sur ces registres, vie, beauté et mort, c'est pour les vivants que nous sommes, le lieu de notre passage ici-bas.

Comme tout ceci nous modifie, nous questionne, nous éclaire, nous rend meilleur et nous console !

Les douze poèmes inédits qui complètent les Entretiens, sont un livre en soi et font l'objet d'un livre à venir sur lequel François Cheng travaille depuis un moment déjà.

Pour finir, ce vers du poème de Paul Verlaine « Clair de lune » sied à François Cheng et on aimerait lui dire «  votre âme est un paysage choisi ».

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François Cheng, Entretiens avec Françoise Siri, suivi de douze poèmes inédits,

Albin Michel, 2015

 


 

Djalila Dechache

23/06/2015