Alger-Marseille: Allers/ Retours | MuCEM, Marseille, Canebière, Alger, Ghania Khelifi, Marie-Louise Mallet, Jacques Derrida
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Ghania Khelifi   

Le MuCEM (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) vient de consacrer une semaine aux échanges entre les deux cités méditerranéennes, aux enjeux de mémoire, ainsi qu’aux nouveaux artistes et aux grands noms de la littérature et de la philosophie qui ont porté l’histoire des deux pays. Un moment fort qui a réuni algériens et français autour de leur avenir, forcément, commun. Les Algérois que nous avons rencontrés confirment avec leurs mots que cet avenir est possible au-delà des fractures du passé.

//©Bruno Boudjelal©Bruno Boudjelal

« Ici c’est un peu chez eux et là-bas c’est un peu chez nous »

Ahmed, un documentariste quinquagénaire partage avec les autres Algérois ce lien tenu mais solide avec Marseille, la ville « de l’autre côté de la mer ». Il se souvient que son père se moquait de lui à chaque fois qu’ils allaient pêcher sur la plage, en bas de leur quartier de Bab El Oued « tu vois là bas à l’horizon ? Tu vois Marseille ? » Ahmed plissait alors les yeux sans résultat mais finissait toujours par la voir prendre forme au bout de la mer.  « Je croyais vraiment, dit-il, que je pouvais apercevoir Marseille et mon père poussait son petit jeu jusqu’à me dire les mains en visière ‘je crois que je distingue la Canebière’. Quand au cours de ma première traversée j’ai vu approcher Marseille du pont de mon bateau j’avais l’impression que je la connaissais déjà.»

Comme le père d’Ahmed les vieux Algérois gardent souvent un souvenir ému des marseillais qu’ils côtoyaient pendant la période coloniale. Au Mucem, les «Six leçons d’histoire partagée» présentées par des chercheurs et universitaires de différentes nationalités portaient précisément sur cette cohabitation. Car la ville phocéenne s’est fait l’écho d’Alger dans ses périodes sombres ou fastes.

Zahira, une ancienne hôtesse de l’air d’Air Algérie se souvient encore de ces vols quotidiens Constantine -Marseille dans les années 1970 transportant exclusivement des travailleurs immigrés de l’Est algérien. Puis sont apparus des femmes et des enfants. Dans les années 1980 au moment de l’ouverture libérale (la perestroïka algérienne) après des décennies de pénuries, Marseille est devenue une sorte d’hypermarché de l’Algérie. « J’ai vu des gens monter à bord avec des marchandises improbables, explique-t-elle. A Marseille il y avait des rues entières consacrées aux produits destinés aux algériens : pièces détachées de voitures, literie, électroménager, électronique, trousseaux de mariée débordaient des magasins tenus d’ailleurs par des marseillais d’origine algérienne dont les pieds noirs.»

//©Bruno Boudjelal©Bruno Boudjelal

Aujourd’hui encore, les Algérois disent « je monte à Marseille » comme s’il s’agissait d’un quartier algérois. L’identité marseillaise des enfants d’immigrés algériens s’est construite, au delà des cicatrices et des nostalgies, de cet entrelacs de coutumes, de mémoires, d’échanges culturels et commerciaux comme nulle autre cité en France. Jacques Derrida un enfant du quartier d’El Biar a emporté en France cet héritage et l’a fructifié par sa puissante pensée au profit de l’humanité. Marie-Louise Mallet, professeure de philosophie et auteure de la première biographie de Jacques Derrida en 2010, a témoigné devant le public du Mucem le 21 février dernier de la part importante déterminante d’Alger dans la vie et l’œuvre du philosophe.

Faouzi un travailleur social qui avait participé à l’envoi du port de Marseille de l’aide humanitaire aux populations touchées par le séisme de 2003 à Alger et sa banlieue, se souvient de l’élan de solidarité des Marseillais et décide que « finalement ici c’est un peu chez eux et là-bas c’est un peu chez nous ».

 


 

Ghania Khelifi

14/05/2014