Naissance de la revue «Gibraltar. Un Pont entre deux Mondes» | Santiago Mendieta, Gibraltar, Emmanuel Vigier, Amélie Duhamel, Meriem Zeghidi, Nathalie Dollé, Augustin Le Gall
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Nathalie Galesne   

La lecture de Gibraltar est une belle traversée, mouvementée, bigarrée, multiple et tragique à l’image de la Méditerranée qui est son lieu géographique, son imaginaire, sa quête. Les écrivains y jouent les reporteurs, les reporteurs les écrivains, tandis que photos et illustrations accompagnent le voyage du lecteur.

Il y aura deux livraisons de Gibraltar à l’année car la revue se veut « une respiration salutaire et artisanale dans le quotidien, à raison de deux numéros, deux inspirations par ans », pour reprendre les mots de son directeur, Santiago Mendieta.

Pour ce premier numéro un dossier est amplement consacré aux migrants (« Les migrants l’Europe ou la vie »), les oubliés et les mal aimés de la « Forteresse Europe » que la belle bleu happe, âpre et goulue.

De très beaux reportages sur Marseille, signé Emmanuel Vigier et Amélie Duhamel sont à dévorer. Les deux journalistes nous entraînent sur des contrées marquées -entre âge d’or, abandon et renaissance- par l’aventure humaine qui les a nourris et continue de les faire vivre.

La Méditerranée c’est aussi, au-delà de son identité de frontière, cette rive sud et ses sociétés en pleine ébullition. La Tunisie nous est racontée sous le prisme du féminisme. « Pas de liberté des femmes sans démocratie totale » affirme Meriem Zeghidi, membre du comité directeur de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) dans le long entretien qu’elle livre à Nathalie Dollé sur des images d’Augustin Le Gall, jeune photographe de talent qui chronique la Tunisie depuis sa révolution.

Plus que des articles, les reportages sont des récits qui prennent le temps d’interroger et de raconter les réalités complexes des hommes et des femmes de la Méditerranée : « Nous privilégions l’humain plutôt que le sensationnel, précise Santiago Mendieta, la profondeur plutôt que le superficiel, la longueur plutôt que la brièveté. Donner à voir, révéler, éveiller, émouvoir, distraire… »

 


 

 

Entretien avec Santiago Mendieta, directeur de « Gibraltar. Un Pont entre deux Mondes »


//© Eric Cabanis / AFP Santiago Mendieta, fondateur et directeur de la publication de Gibraltar © Eric Cabanis / AFP Santiago Mendieta, fondateur et directeur de la publication de Gibraltar

 

Comment est née l’aventure de Gibraltar ?

L'idée de Gibraltar m'est venue lorsque j'ai découvert la revue XXI en janvier 2008 et que l'idée a fait longuement son chemin de proposer aux lecteurs de librairies une revue de récits longs à base de reportages mais aussi de textes littéraires, de récits de voyages, mêlant photographie, dessin et bande dessinée, autour d'une thématique plus resserrée, le Bassin ou les mondes méditerranéens. Entre-temps, j'avais rencontré Patrick de Saint-Exupéry, le directeur de XXI que j'ai revu encore récemment, qui m'avait encouragé en me disant : "Plus il y aura d'initiatives comme la nôtre, mieux cela sera."

Nous avons conçu avec une équipe très resserrée 60 pages avec des textes originaux que l'on pouvait consulter sur Internet (avec un système de feuilletage sur Caliméo) en proposant de souscrire à cette nouvelle revue. Les souscriptions n'ont pas été à la hauteur de nos espérances, mais il y en a eu, car il est très difficile pour des lecteurs d'envoyer de l'argent par Internet par rapport à quelque chose qui n'existe pas encore. les arnaques ça existe, mais nous avons reçu beaucoup de remarques et d'encouragements lorsque nous sommes passés dans l'émission "Carnets de campagne" de Philippe Bertrand sur France Inter. Aussi, nous nous sommes lancés avec la revue papier, avec 180 pages sans publicité et sans diffuseur. Tous ont refusé de nous diffuser à la vue du projet. Les choses ont changé depuis que Gibraltar circule de mains en main. Dans la profession, le bouche-à-oreille entre professionnels est aussi important qu'ailleurs…

 

Quel a été votre parcours avant la création de Gibraltar ?

Pour ma part, je suis journaliste, spécialisée en presse magazine, depuis plus de 20 ans. J'ai beaucoup travaillé sur les Pyrénées et écrit de nombreux livres (Privat, Glénat…). J'avais envie de m'ouvrir à d'autres horizons sans laisser de côté ma passion pour la montagne. Habitant dans le Sud, à Toulouse où se côtoient de nombreuses communautés issues du Bassin méditerranéen, immergé dans la culture espagnole par mes origines, aimant voyager à travers les pays de la Méditerranée, Gibraltar m'est apparue comme une nécessité bien avant que n'éclatent les printemps arabes en 2011. Ce n'est pas une revue d'opportunité, l'idée était en gestation depuis 2008 ou 2009. À l'heure où la presse magazine, trop marketing, est condamnée à la répétition, à célébrer le beau plutôt que le réel ou les histoires vraies, Gibraltar m'est apparue comme nécessaire. C'est un pari risqué vu l'état de la presse en général et la difficulté à arriver et à être vu, bien placé en librairie. C'est quelque chose que l'on ressent, c'est difficilement explicable.

 

Quel projet, quelle conception éditoriale portent Gibraltar?

Il s'agissait d'imaginer une revue papier destiné à un public de lecteurs, à destination de la librairie, car c'est là que sont les lecteurs curieux, ouverts, qui prennent le temps. Et puis les libraires sont clairement prescripteurs et peuvent mettre en avant quelque chose qu'ils ressentent comme étant de qualité. Le problème pour eux c'est souvent l'espace disponible avec des rayonnages très garnis, avec une offre absolument pléthorique mais c'est le monde de l'édition d'aujourd'hui.

 

Comment travaillez-vous ?

Je travaille en grande intelligence avec le directeur artistique, Guy de Guglielmi, qui est tout à la fois, graphiste, artiste-peintre et webmaster. C'est lui qui réalise l'éditing photo et pilote les illustrateurs. J'ai un petit comité éditorial qui m'aide à choisir un auteur, mais en général je décide souvent seul, en prenant des avis extérieurs. Je fonctionne au coup de cœur, à la passion. Depuis la sortie du numéro 1, les propositions spontanées commencent à arriver, il y a quelques bonnes surprises. Sinon, je ne souhaite pas de structures trop lourdes avec des comités éditoriaux. Notre projet est jeune mais j'ai une idée précise de ce que je veux et je ne veux pas. J'espère que les lecteurs me suivront…

 

C’est très courageux aujourd’hui, à l’heure des medias électroniques de proposer une revue papier aussi riche, originale et dense que la vôtre. Comment entrevoyez-vous l’avenir ? Les conditions de pérennisation de Gibraltar sont-elles réunies ?

Gibraltar repose sur un pari, celui de la qualité, de l'exigence, de l'ouverture et j'espère que la revue surprendra à chaque numéro. Quant à la pérennité économique, elle n'est pas encore assurée. Nous avons besoin de davantage de notoriété en librairie, de davantage de diffusion et de davantage d'abonnés pour assurer une meilleure assise. Je lance d'ailleurs un appel aux bibliothèques et médiathèques, pas uniquement sur le Bassin méditerranéen, mais partout où elles ont des lecteurs curieux et exigeants, pour qu'elles s'abonnent. Cette revue a été conçue aussi pour elles.

 

Pouvez-vous nous anticiper quelques-uns des sujets que vous proposerez dans le prochain numéro ?

Notre prochain dossier va s'intéresser à la mémoire et aux conséquences de conflits anciens, non résolus ou étouffés, sur les enfants, petits-enfants et descendants, tout autour du bassin méditerranéen, avec notre regard décalé de revue semestrielle. Il y a aussi des sujets plus optimistes, mais le tumulte de la Babel méditerranéenne est toujours présent.

 

 


 

 

Propos recueillis par Nathalie Galesne

1/05/2013