«Coups de langue» de Michel Volkovitch | Mohammed Yefsah, Quinzaine Littéraire, Michel Volkovitch, Balzac, Flaubert, Sartre, Michaux, Camus, Modiano, Pierre Ahnne, Valérie Rouzeau
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Mohammed Yefsah   

«Coups de langue» de Michel Volkovitch | Mohammed Yefsah, Quinzaine Littéraire, Michel Volkovitch, Balzac, Flaubert, Sartre, Michaux, Camus, Modiano, Pierre Ahnne, Valérie RouzeauLa langue française sous la loupe d'un traducteur

«Coups de langue» de Michel Volkovitch, chroniques publiées durant six ans dans le bi-mensuel la Quinzaine Littéraire, est une succulente immersion dans la langue française. Enseignant d'anglais et de français à la retraite, traducteur de grec, l'auteur livre un regard ingénieux, amoureux de la langue française, et n'hésite pas à se livrer à des comparaisons avec d'autres langues. La beauté n'a pas de frontières. Ces «Coups de langue», comme la langue qui goûte fugacement le dosage des épices d'un plat qui mijote, langue qui lèche une matière, sont de véritables cours de langue.

 

Michel Volkovitch s'est fait le plaisir d'explorer le rythme, le sens, l'endurance, la faiblesse, le poids, la texture des mots. Au détour et autour de mots, la musicalité, la cacophonie, l'harmonie, le silence des syllabes n'échappent pas à l'oreille du traducteur. Il livre à cœur ouvert ses amours et ses déceptions de la tournure d'une phase, de l'emplacement d'une virgule ou de la mesure d'un mot – au sens vocal – en évoquant des romans, des poèmes ou simplement des paroles entendues. Sur une soixantaine de papiers, l’auteur donne à regarder et à (re)lire autrement des œuvres, à sentir, à saisir des extraits, poétiques ou romanesques, notamment de la littérature française. Balzac, Flaubert, Sartre, Michaux, Camus, Modiano, Pierre Ahnne, Valérie Rouzeau et autres noms, connus et peu connus, des siècles passés ou contemporains, sont passés à la loupe.

 

Ces articles ne sont pas dépourvus d'ironie, à l'image de ce passage où le traducteur réclame «  Rendez-moi mes clefs ! » à un correcteur qui a fait passer des épreuves à ses mots. « Comment ! Dira-t-on. S'énerver pour si peu ! Pour si peu ? Mais enfin bonnes gens, une clé n'est pas une clef ! La clé est plus petite, plus simple, plus moderne en principe, et pas banale. La clef, elle, avec sa finale rare, sa lettre inutile –, apparaît plus longue et complexe, faite d'une matière plus ancienne, plus précieuse. Moins platement utilitaire. Plus chargée de poésie. N'en déplaise aux intégristes, je revendique le droit d'utiliser toutes les possibilités que m'offre la langue, et de choisir selon les exigences du moment. La clef de l'énigme : mystère... La clé de l'énigme : fastoche ! » (p.73). Attention ! Michel Volkovich peut assommer avec poings – points épais – de mots pour une syllabe envolée, volée de son texte.


Cependant, il ne manie pas l'arme de ses « adversaires », mais dévoile sa passion pour la langue et la liberté d'en user, par goût et tendresse, surtout que l'auteur sait reconnaître la beauté ou la finesse d'un mot dans une autre langue que la française. « SEXE ? Sec, ce mot, qui siffle sans vibrer, qui s'excite sans passion. L'angoisse de la castration, cette dissection, n'est pas loin. Heureusement il y a le x, qui ajoute une touche de mystère (cf. l'inconnu en maths) et d'interdit (le classement des films pornos). Il serait mieux mis en valeur, ce x, sans l'e muet final et sa flasque retombée. SEX, made in Britain, est plus mince mais plus dense, plus fringant » (p. 23).

 

//Michel VolkovitchMichel VolkovitchVolkovitch rejette la « Vérité unique » (p.73) des correcteurs, des prêtres dogmatiques de la langue, qui imposent l'intolérance, voir l’archaïsme. Ce n'est pas pour autant que l'auteur croit en une sorte d'anarchie. Sa conviction, moderne et lucide, est que n'importe quelle langue – un linguiste ne peut dire le contraire, quoi que parfois !–, est histoire de mouvements, d'évolutions, de révolutions. Un soigneux traducteur est avant tout un vrai artisan qui doit savoir manier plusieurs « métiers ». Il doit savoir peser le poids d'un mot, mesurer son énergie, calculer sa vitesse, le démonter et le remonter, afin de broder les mêmes motifs sur le tissu de la langue d'accueil – dans ses phrases et rythmes –. Pourtant la traduction, qui n'est ni la sculpture ni la peinture – elles parlent d'innombrables langues –, demande toujours à trouver l'harmonie du couple – langue d'origine et langue d'accueil –. Les « Coups de langue » exhalent l'esprit du traducteur, curieux et créateur, le plaisir de lire et d'écrire. L'auteur n'en est pas à son premier livre et «Coups de langue» est dans le même esprit que le précédent titre « Verbier ». Il tient aussi un site sur la toile, riche et alimenté régulièrement. On oublie souvent que c’est l'Homme qui fait la langue et Volkovitch revendique gentiment le droit d'en apprécier ou pas l'ouvrage...

 



Mohammed Yefsah

03/10/2012

 

Michel Volkovitch, Coups de langue, Ed. Maurice Nadeau, 2006.

Site : www.volkovitch.com