A propos de Félix Molitor ou quand le soleil se lève au Nord | Jalel El Gharbi
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Jalel El Gharbi   
 
A propos de Félix Molitor ou quand le soleil se lève au Nord | Jalel El Gharbi
Félix Molitor
Le soleil, celui de la Méditerranée, se lève aussi au Nord. Il est alors surdéterminé par un coefficient d’absence, de désir. Tel est le soleil qui éclaire l’œuvre de Félix Molitor, poète luxembourgeois d’expression française. J’ai toujours été interpellé par la présence du solaire dans l’œuvre de ce poète. Tout se passe comme si ses textes étaient écrits dans la canicule qui nous fait situer le bonheur du côté de Vladivostok. Dans son dernier recueil, à paraître, le poète va loin, jusqu’en Arabie, il rencontre Kaïs et lui emprunte sa voix. Et il n’y a aucune discordance à ce qu’un poète du Nord parle / fasse parler Kaïs. Chacun chante sa Layla dit le proverbe arabe. Pourtant, aucune femme au monde ne peut nous faire oublier la Femme. Aucune Layla ne peut dispenser de Layla. J’entends celle qui est image, allégorie. Constance du désir demeuré désir dira plus tard Char. Layla est un prête-nom, ou mieux encore allégorie de cela qui n’a pas de nom et à quoi nous aspirons. Lamartine avait dit à peu près la même chose mais son tort était d’avoir très vite trouvé une réponse. Molitor n’a pas de réponse. Mais que de questions. Je me suis longuement entretenu avec le poète au Luxembourg. J’ai tout transcrit. En relisant ces entretiens, je suis amené à dire que les entretiens avec les poètes ne sont pas reproductibles. Ils confinent au silence. Je puis dire la même chose des entretiens que j’ai eu avec José Ensch, avec Michel Deguy, avec Claude Michel Cluny. Cela débouche toujours sur les sites du silence. Pourtant j’ai tout transcrit.
En arrivant à Tunis, Molitor m’a dit qu’il n’a jamais eu l’impression d’une première fois. Il y eut auparavant un premier voyage en 1985. Et bien avant, en 1949, un voyage qu’il n’a jamais fait et qui l’a profondément marqué.
A Luxembourg, dans l’appartement familial aujourd’hui habité par des livres, le poète me montre un album de sa grand-tante. A la fin des années 1940, Aline, cette femme anticonformiste traverse la Méditerranée, visite le Maghreb, le sillonne comme on doit sillonner un livre, lui emprunte des vêtements et un hale pour sa peau. Elle en ramène des albums grâce à quoi nous reconstituons son itinéraire. Elle se trouve à Tunis vers la même époque que le grand humaniste libanais Ahmed Fares al-Chidyak, dont la modernité dérangeante fait que personne ne parle de lui. Comme lui, elle constate avec consternation la misère où le Maghreb colonisé a sombré. Aujourd’hui que cette misère se dissipe, il ne reste plus que le même soleil, les mêmes figuiers, les mêmes oliviers et peut-être les mêmes plages souriantes que Molitor est venu revoir. Où « revoir » n’est pas la réitération de «voir». En contraste avec la misère d’antan, Molitor m’a raconté comment les belles de Carthage lui ont souri.
Ainsi donc nous pouvons faire pitance des voyages de nos ancêtres. Nous héritons aussi de leurs besaces de voyage. Images venus d’autrefois et qui demandent à être alimentés par nos voyages et nos lectures. Je sais que Molitor est un grand lecteur de Rûmi, de Darwich de poésie pré-islamique et ‘udhrite. Il y a une bibliothèque universelle qui exige d’être constituée. Et je crois que Molitor est de ceux qui y oeuvrent. Cela se traduit aussi par tout ce qu’il fait pour le rapprochement des deux cultures que certains Cassandre promettent à la confrontation et au choc. Que le soleil de la Méditerranée se lève chaque jour est un bonheur. Autre bonheur est qu’il puisse irradier partout.
Reste ceci: lors de notre première rencontre, j’apprends que le poète est né en 1958 (comme moi), qu’il a écrit un mémoire de maîtrise sur René Guy Cadou (comme moi) puis une thèse de doctorat sur Jules Supervielle (comme moi). ________________________________________________________________
DE LA BRISURE A LA NUIT

"Comme un cheval débridé j’ai fui au grand galop la terre de ma naissance par dessus la brisure de l’union, mon coeur devenu étranger à mon corps, mes membres s’écartelant sur la ligne de démarcation, distendus jusqu’à l’insupportable brisure de mes os, déchirure de ma peau, mise à nu de mon coeur palpitant au grand jour comme un zénith écarlate de convulsions rythmées au-dessus de la frontière entre l’infini des steppes et l’infini des sables."
-Extrait de Layla ou le poème au-delà. (inédit)


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il y a entre nous
parole orpheline

suspendue
entre
les deux ailes
du chant

d'ici
en trois temps
la chute
condamne
la main
et l'archer

-Extrait des Deux ailes du chant
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Choix bibliographique:
-Les deux ailes du chants, poèmes 1998 - Prix Tony Bourg 1998 - .Éditions Phi, Luxembourg.
-Bris de partance. Éditions Schortgen, Luxembourg
-Mémoire de cristal, poèmes 2000 – . Éditions Phi, Luxembourg.

Récit de la première rencontre avec Félix Molitor
Luxembourg. Été 2000. J'ai rendez-vous avec Félix Molitor dans ce café des Glacis à Luxembourg. Je sors harassé de cette longue discussion. Nous avons parlé du silence, de la voie, de ce que disent les pierres et de nos ressemblances. Nous sommes nés la même année; il a fait un premier travail universitaire sur René-Guy Cadou comme moi, puis, comme moi, il a soutenu une thèse sur Jules Supervielle. Et nous avons exactement la même situation familiale. Vertige de la ressemblance, tournis du comme qui tourne au même. Heureusement qu'il y a des différences entre nous.

Félix Molitor incarne, avec José Ensch, René Welter et Danielle Hoffelt, le renouveau de la poésie luxembourgeoise qui tient en plusieurs traits: ouverture sur le monde abhorrant toutes sortes de frontières, expérimentation vertigineuse des possibilités de l'être et du dire, du silence et de l'inespoir. Je me reconnais dans cette poésie née très loin de chez moi et qui rêve de soleil comme je rêve de neige..

Puis j'ai revu le poète à Tunis à l'occasion du colloque Écriture et peinture organisé par la Faculté des Lettres de La Manouba. Je garde le souvenir de sa brillante communication. Je garde le souvenir d'un homme qui presse le pas pour rentrer dans sa chambre d'hôtel où l'attendent des idées cherchant à prendre figure et des figures aspirant à devenir des pensées. Il est venu aussi chercher la part du soleil qui est en lui et se perdre dans le labyrinthe de la Médina.
Je relis sa poésie et m'étonne de cette quête qui la traverse. Que cherche le poète? Se frayer un chemin. Il cherche la voie. Relisant le poète, je songe à cette phrase de Hölderlin : «Je sentais partout mon manque, et pourtant je ne pouvais trouver mon but». C'est peut-être la quête même que cherche le poète. Ce qu'il cherche, c'est peut-être le chemin qui, menant ailleurs, le ramène vers un jadis, vers un non-lieu paradisiaque c'est-à-dire vers ce qui est irrémédiablement révolu. Molitor interroge la pierre, le cristal. Il se souvient des soleils d'antan, de la naissance, sait être attentif à tout cela qui transparaît dans les méandres de la vie et dans le vécu d'absolu. La poésie de Félix Molitor dit ces soifs nostalgiques qui lui font remonter le temps jusqu'à l'instant qui précède la naissance vers «l'humus du premier jour». Il lit, il prospecte le visible, il voit jusqu'à n'être plus que cet oeil qui voit, qui se voit et qui se voit voir. Instant poétique où le regard s'inverse, devient outil d'une introspection qui mène le poète vers le poète. Le poème est le cadre où l'œil se transforme, se métamorphose. Le poème est le lieu de toutes les métamorphoses. C'est sans doute pourquoi le bestiaire du poète privilégie d'abord les animaux qui muent: abeilles, libellules, coquillages, poissons, chrysalides, grenouilles, étoiles des mers grouillent, pullulent dans l'univers poétique de Molitor. Ce sont des animaux qui se transforment en eux-mêmes. La plus âpre des métamorphoses. Cette aspiration vers l'absolu porte un autre nom: désir intransitif (comme dit Rilke). Désir qui se passe d'objet et de complément d'objet. Désir à l'état brut. Désir. Il a comme synonyme une quête de la trace, du signe, de la cicatrice, de la meurtrissure originelle à laquelle la poésie apporte le Verbe mais surtout le silence, le blanc.
Le propre du poète, c'est d'avoir à écrire pour laisser des blancs, pour signifier la vacuité, le silence à venir, l'absence qui se profile déjà. Il y a du tragique derrière toute prise de parole, derrière toute poésie. Quand je parle de poésie, je ne parle pas de ces poèmes de mémères sur les petites fleurs mais de cette expérience ontologique qui fait que nous prenons souffle au bord du gouffre, que nous respirons devant l'extinction future et que nous fraternisons dans ce cheminement qui ne cherche rien. Ce qu'il y a à trouver ressemble un peu, de par son caractère inattendu, à ce que j'ai pu trouver auprès de Félix Molitor: un soir, dans un parc luxembourgeois, nous sommes tombés sur un hérisson, un autre sur des jeunes filles toutes nues et à chaque fois sur des boissons exquises et des poèmes à apprendre par cœur. Il convient que le coeur soit de la partie. Jalel El Gharbi
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