Nouvelle génération d’écrivains égyptiens | Dina Kabil
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Dina Kabil   
Nouvelle génération d’écrivains égyptiens, l’écriture au croisement du millénaire

Génération des écrivains du millénaire. Combien est classique, et arbitraire, le concept de génération ! Combien est réductrice la classification des écrivains selon une ligne de démarcation qui se renouvellerait à chaque décennie...

C’est précisément sur ces notions que le critique littéraire et académicien Gaber Asfour s’est penché lors d’une lecture inaugurale, il y a quelques mois, à la remise du prix Naguib Mahfouz pour le roman arabe, à l’Université américaine du Caire.

Dans son discours, Asfour a éclairé les conditions de la floraison du roman dans les années 1960, et a mis en évidence l’existence de deux générations bien distinctes : celle des années 60 et celle des années 90.

Loin des classifications simplistes qui rangeraient les écrivains par décennie, la signification de «génération» est liée à une vision radicale et unique du monde, et à une sensibilité autre de l’écriture.

Ceux qu’on appelle la génération des années 60 représentent la multiplicité des écrivains qui ont gravité autour du rêve national des années 50 pour se réveiller sur la défaite de 1967. Des écrivains qui ont trouvé dans le roman la forme la plus apte à concrétiser leurs envies d’expérimentation, leur élan créateur, et à formuler leurs interrogations et leurs relectures des raisons de la défaite, la «Nakssa».

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© Salomé Roth septembre 2006


La génération des années 1990, elle, n’a pas goûté au rêve du nationalisme arabe, ni n’a vu se dernier se briser, comme ce fut le cas pour leurs aînés. Par contre, une bonne partie de cette génération est née au lendemain de la «Nakssa», au temps de l’angoisse. Pour ces écrivains, point d’évidence ni de grands idéaux pour la patrie, mais la banalité du réel qui l’emporte. A la place de la ville, ils se penchent sur une capitale déchiquetée, sur des bidonvilles et un monde de marginaux; à la place des grandes valeurs de l’identité, du bien et du beau, ils partent de l’espace limité de leurs propres corps, la seule assurance et la seule maîtrise qu’ils possèdent vraiment. Et à la place de la «grande» littérature et de l’écriture «littéraire», ils se replient sur l’écriture de l’intime et désacralisent la langue, refusant ses ornements et sa rhétorique, ils recourent au langage, souvent cru, de la rue, ou celui accéléré et amputé de la nouvelle technologie du «chat», des «blogs» et des «sms».

Mais qu’en est-il de la génération des écrivains du 2ème millénaire ? S’agit-il d’orphelins privés de toute critique avertie ? Ou bien vivent-ils dans l’ombre du mouvement littéraire des années 90 ? Qu’en est-il donc de cette génération révoltée qui continue de produire et de gagner, chaque jour, un peu plus de notoriété?
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Ahmed al-Aïdy
La réponse vient de la bouche d’un écrivain virtuose, Ahmed al-Aïdy, dont l’œuvre va connaître un immense succès, dès la sortie de son premier livre en 2003(1) :
«Nous sommes une génération qui ne tente pas plus de réaliser un rêve, que de fuir un cauchemar».

S’il est difficile de mettre la multitude de ces écrivains, à la production prolifique, dans un même panier, un constat s’impose toutefois : Ce sont l’angoisse, la solitude, la duplicité du moi, la parodie et la désillusion qui marquent la plupart des écrits de cette nouvelle génération.

Or, fuir le cauchemar se traduit par la violence de l’écriture (comme chez Ahmed Mourad, Tareq Imam ou Mohamed al-Fakharani), par la construction d’univers parallèles (utopiques chez Al Taher Charqawy et Hydra Guirguiss, mythique chez Mansoura Ezzeldine, virtuel chez Ahmed Al Aïdy, Ahmed Nagui, etc.) et par l’errance dans l’espace de la ville éclatée qui remplace chez la majorité des jeunes écrivains la vision utopique des années 1960, celle de la ville-modèle et de la ville-rêve.

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© Salomé Roth septembre 2006


Au-delà des genres littéraires
Au-delà de la diversité des genres et des styles, il existe des points communs entre les écrivains situés à la charnière des deux siècles. C’est pourquoi un jeune auteur comme Mohamed Kheir voit dans l’enchevêtrement de ces deux générations un seul souffle menant à une sensibilité nouvelle de l’écriture : «Je pense que la plupart des poètes qui ont commencé à publier au début du 2e millénaire s’inscrivent dans une prolongation du poème en prose des années 90, avec une plus grande audace dans l’usage de la métaphore et des images poétiques (...). La dualité de l’ancien et du nouveau est ici un concept relatif, et dans l’avenir on va, sans doute, considérer les écrivains des années 90 et ceux du 2e millénaire comme faisant partie d’une seule et même génération».

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Mohamed Kheir
L’un des aspects de la production littéraire de 1990 à 2010, c’est la chute des barrières entre nouvelle, roman et poème. Les jeunes se baladent délibérément d’un genre à l’autre, Ihab Abdel Hamid laisse de côté le roman et opte pour la longue nouvelle, la Novella comme la désignent les Anglais. Tarek Imam quitte le poème pour se consacrer au genre romanesque, et réinsuffle son élan poétique dans l’écriture romanesque, mais surtout il dédie son dernier récit Hodoue Al Qatala (Silence des tueurs) à un ami-poète, Farès Khedr. Mohamed Kheir, qui se distingue dans le poème en prose, s’aventure librement dans le roman, tandis qu’Ahmed al-Aïdy publie, après le succès de Etre Abbas al Abd , un recueil de poèmes en dialectal égyptien intitulé La passion sadique (2). Les caractéristiques de cette production, quel qu’en soit le genre littéraire, résident dans la narration à la première personne et l’écriture du moi (le rapport au corps, les détails anodins du quotidien, le monologue intérieur).

L’évasion du réel
Tout en refusant de considérer les jeunes écrivains comme une masse homogène, Mansoura Ezzeldine, qui a commencé à publier ses livres en 2001(3) , distingue cependant les liens qui unissent cette nouvelle génération. «C’est ce désir ardent de transcender le réel soit en le mêlant au fantastique, soit en l’abordant avec une objectivité absolue, ou en l’ironisant et en le présentant brutalement au lecteur, sans fioritures, sans aucune tentative de filtrage». Cette écriture glorifie le marginal, et s’emparent de thèmes longtemps restés en dehors du champ littéraire.

La jeune Mansoura Ezzeldine n’hésite pas à plonger dans l’étrange et le fantastique dans son roman Warae Al-Fardouss (4). Elle y crée deux univers parallèles : le monde de l’industrialisation d’un village dans les années de l’ouverture économique, avec la construction des usines de briques qui nuit à la terre agricole et aux paysans voués à la destruction. Et le monde des mythes et des superstitions hantent ces paysans dans un univers peuplé de fantômes, des sacrifices exigés par les machines, des fées de la rivière qui enlèvent les jeunes hommes comme dans les contes populaires. Ce qui importe, c’est ce «réalisme magique» que l’on peut repérer chez Ezzeldine, comme chez d’autres écrivains, où l’étrange se niche au cœur du quotidien au point de tout brouiller.
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Mohamed Salah al-Azab

Dans cette même veine, Mohamed Salah al-Azab, dans Sidi Barrani (5), recourt au fantastique et au surnaturel. Ainsi, il relate l’histoire surréelle du grand-père qui s’éteint pour la énième fois. A chaque fois, c’est un nouveau conte qui se tisse. En réinventant l’histoire du grand-père, figure du premier conteur, l’écrivain ne retrace pas seulement un parcourt initiatique, mais part à la recherche de l’origine même de la narration, qui va au-delà de la mort.

Ce souffle de l’imaginaire qui caractérise les jeunes écrivains du millénaire peut trouver ses sources non seulement dans l’impact du cinéma, un facteur commun depuis les années 1960, mais surtout dans l’emprise de l’internet et de ce que celui-ci fournit comme accumulation, ou plutôt juxtaposition, de toute sorte de multimédias. Dans un entretien paru dans l’hebdomadaire Akhbar al-Adab, le jeune auteur Tareq Imam souligne l’importance du phénomène web chez les écrivains de sa génération. L’accès facile à internet a fait que même l’écrivain le plus désintéressé des multimédias s’expose aujourd’hui à d’autres expériences, acquerrant, sans se rendre compte, une connaissance où les barrières s’estompent. Ainsi passe-t-il d’une épopée à une séquence sur Youtube, d’une chanson de Souad Massi à un mawwal (ndlr: chant populaire traditionnel) d’Abdel Basset Hammouda.

Le nouvel élan de l’imaginaire
C’est probablement cette source de l’univers virtuel qui a profondément influencé la production littéraire de cette dernière décennie.
Mis à part les éléments facilitateurs de l’écriture sur internet, permettant d’afficher son texte et de garantir l’échange et l’interaction avec le lecteur -ce qui demanderait une étude à part-, la présence de ce monde virtuel a marqué les univers des jeunes écrivains d’aujourd’hui. Dans l’emprise de l’image dans le texte, la technique de l’écriture accélérée, les répliques amputées, prises à la sauvette, la multiplicité des univers qui s’ouvrent les uns sur les autres et les possibilités de la fiction poussées à l’infini.

Un premier aspect de différenciation avec les écrivains qui ont commencé à publier dans les années 1990, est justement l’élan de l’imaginaire. L’exemple le plus significatif est celui de Mohamed al-Fakharani. Celui-ci s’est fait connaître avec un roman à succès, Fassel lel Dahsha (L’intermède de l’étonnement) , relatant dans un réalisme cru, le monde subalterne des bidonvilles. Puis en 2010, il signe un recueil de nouvelles, Qabl Ann Yaeref al-Bahr Esmoh (Avant que la mer ne connaisse son nom) en rupture avec son précédent livre, et à propos duquel le critique littéraire Sayed al-Wakil s’exprime en ces termes : «il a adhéré au club de la fiction, après un ralenti dans le réalisme extrême. Ici l’imaginaire se manifeste dans les couches de l’allégorie. Al Fakharani a quitté la mimésis du réel pour fouetter le genre en entier».

L’écrivain d’aujourd’hui ne s’arrête pas nécessairement sur son univers intime, n’écrit plus, comme son aîné le faisait, à partir d’une vision empirique du moi, se saisissant de l’expérience personnelle comme de la seule voie contrôlable dans un univers insécurisant. En revanche, il ouvre la porte grande ouverte à la fiction, comme dans l’œuvre de Tareq Imam, Hodoue al Qatala , qui relate l’histoire d’un seriel killer qui écrit la poésie de la main droite et tue de la main gauche. Tout le long du roman, on assiste aux méandres de l’univers criminel de ce personnage moitié tueur, moitié poète. Ce qui rend la tuerie un acte symbolique entre le rêve et de l’éveil. La créativité se manifeste comme une contradiction extrême, la tension entre la vie et la mort. Le retour du roman policier, construit sur l’intrigue et le suspens, comme dans les œuvres d’Ahmed Mourad, Vertigo et Poussière de diamant , est également un autre indice de ce goût croissant pour les jeux de l’imaginaire.

Le second aspect révélateur de cette gamme d’écrivains rebelles est la satire. Dans une étude consacrée aux récits narrés à la deuxième personne, où se glissent ironie et protestation, Khaïry Douma cite une série de romans, récemment publiés, qui parodient l’héroïsme, l’écriture et la poésie. Cet appel à renoncer à la beauté traditionnelle en lui préférant l’esthétique de la laideur, vise, selon Douma, à «déranger» le lecteur au lieu de le divertir. Une manière de se révolter contre tout ce qui était, jusque là, considéré comme noble et intouchable. A cette fin, l’écrivain recourt à l’emploi du «tu» -le plus souvent un second moi- pour s’adresser à l’autre, se venger de lui. Dans un monde aussi absurde que le nôtre, l’écrivain colporte sa voix criarde à travers son œuvre. Dans Ann Takoune Abbas el Abd , par exemple, le narrateur remet en question l’écriture même «Cette introduction, vous pouvez la lécher ou bien la dépasser», et vers la fin : «la conclusion vous pouvez l’arrêter ou la devancer». Tout au long du récit, le narrateur s’arrête pour s’adresser à son lecteur, ou à son double, pour le diriger et influencer sa lecture : «si c’était un roman, tu aurais dû t’arrêter et aller préparer un toast. Mais malheureusement ce n’est pas le cas. Ceci n’est pas un roman». Comme si à l’agression du monde correspondait une agression du texte littéraire.

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1) Ahmed al Aïdy, An Takoun Abbas al Abd (Etre Abbas al Abd), éditions Merit 2003, arrivé à sa 3e édition, puis traduit en anglais Being Abbas al Abd aux éditions des presses de l’Université américaine du Caire en 2008
2) Ahmed al-Aidy, Al Eshq al-sadi (La passion sadique), recueil de poèmes, éditions Merit 2009.
3) Mansoura Ezzeldine, Doue Mohtaz (lumière vibrante) recueil de nouvelles, aux éditions Charqiyat, 2001.
4) Waraa al-Fardouss (Au-delà du paradis) a figuré parmi la courte liste du prix Booker du roman arabe à la fin de 2009.
5) Sidi Barrani, édition al-Shorouk, 2010.


Dina Kabil
(25/03/2011)

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