Karnak café de Naguib Mahfouz | Dina Heshmat
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Dina Heshmat   
Karnak café de Naguib Mahfouz | Dina HeshmatC’est en décembre 1971, un an après la mort de Nasser, que Naguib Mahfouz (1911-2006) écrit ce roman très court. Il y fait un acompte amer du «socialisme à l’égyptienne», à travers l’histoire de trois étudiants, trois amis, dont la vie bascule après un passage dans les geôles du pouvoir.
On est dans le Caire de la fin des années soixante, en pleine ferveur nassérienne, juste avant la gifle de 1967. Ismaïl al-Cheikh, Zeinab Diyab et Helmi Hamada sont des habitués d’al-Karnak, un petit café du centre-ville. C’est là qu’ils se retrouvent après leurs cours, qu’ils parlent politique et qu’Ismaïl et Zeinab flirtent en amoureux. Tous trois sont des fervents défenseurs du nassérisme. «Leur histoire commence avec la révolution»; sans elle, ils n’auraient pu rêver de s’asseoir sur les bancs de la faculté. Ismaïl vit avec toute sa famille dans une seule pièce; son père travaille dans une gargote, sa mère est vendeuse ambulante. Il est le seul de tous ses frères et sœurs à avoir fait des études, tout comme Zeinab. Et pourtant, ce sont ces «enfants de la révolution » que le régime va torturer, violer, tuer, et, pire peut-être : transformer en indics.

Cet engrenage terrible, Mahfouz le construit avec une maîtrise qui force presque le lecteur à finir le roman d’une traite. Extérieur à l’histoire des trois amis, le narrateur est un habitué du Karnak café, où il a atterri en y reconnaissant la silhouette de Qurunfula, danseuse du ventre à la beauté «mystérieuse» et à la mélancolie «poignante», dont il était épris dans les années quarante. Si elle a perdu «l’éclat de la jeunesse», elle en a gardé la gaîté, et depuis son comptoir de tenancière, elle gère le café avec une énergie qui lui donne son charme particulier. Lui a la cinquantaine, peut-être, presque le même âge que Mahfouz à l’époque des événements relatés par le roman, et comme lui, il est un fonctionnaire de la classe moyenne. Il croit à la Révolution. Ou du moins, il essaye de se rassurer: les souffrances du peuple n’étaient sûrement pas moindres à l’époque où Saladin se battait victorieusement contre les croisés, où lorsque Mohammed Ali œuvrait à jeter les fondements de l’Etat moderne égyptien. N’était-on pas en voie d’édifier le pays, de construire un «fier édifice»? Cela ne valait-il pas le sacrifice?

Quel choc, alors, quand disparaissent les trois jeunes –qui, lorsqu’ils réapparaissent ont perdu leur insouciance, leur fougue. Choc que Mahfouz fait encaisser au lecteur en même temps qu’à son alter ego, cet homme d’âge mûr plutôt acquis aux Officiers libres : il partage sa surprise, sa désillusion, ses doutes. Survient la deuxième disparition. A nouveau, l’ambiance au café s’assombrit; amoureuse de Helmi, Qurunfula est telle «une statue sans vie», raidie dans la tristesse et l’attente. La suspicion s’abat sur les habitués, et l’ambiance se tend. Cette fois-ci, les trois amis reviennent comme brisés. Quelque chose a changé dans leurs regards, remarque le narrateur, et dans la relation entre Ismaïl et Zeinab. Il n’a pas le temps de comprendre pourquoi, qu’ils disparaissent pour la troisième fois. Mais ils ne seront que deux à revenir : Helmi est mort sous la torture. Que s’est-il passé exactement? Aucun des étudiants ne le raconte. Ils ne disent rien, sinon ce nom: Khaled Safouane –un responsable au sein de la Sûreté d’Etat.

Ce n’est que bien plus tard, lorsque le narrateur rencontre par hasard Ismaïl, puis Zeinab, que tous deux décident de se confier à cet homme plus âgé. Pendant leur deuxième passage en prison, Ismaïl, menacé de voir Zeinab malmenée, accepte immédiatement d’avouer des activités militantes qu’il n’a jamais eues, et, au moment d’être libéré, de devenir un «ami du régime». Zeinab fait de même, après avoir subi un viol dont elle ne parlera jamais à Ismaïl. Après leur sortie, Helmi les invite à une réunion et à une diffusion de tracts. Ismaïl et Zeinab sans le savoir vivent le même dilemme. Finalement, elle se résout à trahir leur ami –pensant ainsi protéger Ismaïl, sans savoir qu’en réalité, elle le dénoncer à la police comme un indic peu fiable et qu’elle gardera à jamais sur la conscience la mort de Helmi.

Qurunfula, Ismaïl al-Cheikh, Zeinab Diyab : trois noms de personnages qui sont aussi les titres des trois premiers chapitres de Karnak café . Le quatrième et dernier, de manière assez surprenante, porte le nom de Khaled Safouane. Le tortionnaire de la république, licencié au lendemain de la défaite de juin 1967, se retrouve par hasard au café, et y énonce un provocant «Nous sommes tous des criminels, nous sommes tous des victimes», avant de déclamer, en un troublant revirement, son refus de « la dictature » et de la «violence sanguinaire» -discours étrangement prémonitoire qui annonce celui de l’élite post-nassérienne.

Karnak café de Naguib Mahfouz | Dina Heshmat
Naguib Mahfouz
S’il est un rebut du régime, Safouane est aussi son symbole. Occupé à réprimer ses «enfants», le pouvoir a laissé son appareil de Renseignements enfler au point que le moindre soupçon suffit à conduire quelqu’un en prison, négligeant l’ennemi réel, qui en cinq jours l’anéantit militairement. Révélateur du cancer qui ronge le régime, la défaite face à l’armée israélienne, qui survient pendant le dernier passage des trois amis en prison, est au centre du roman.

Comme Le jour de l’assassinat du leader -réquisitoire impitoyable contre l’ère de Sadate- Karnak café fait partie des œuvres les plus politiques de Mahfouz, les plus fulgurantes aussi, celles où il exprime une profonde inquiétude pour un pays qu’il pensait promis à des lendemains plus libres. Et, exactement comme dans ce roman publié en 1985, il ne veut pas céder au désespoir. Refusant de le clore sur une note pessimiste, il introduit un nouveau personnage, étudiant lui aussi, jeune et beau –pour lequel l’intérêt de Qurunfula s’éveille immédiatement. Peut-être vos jours seront-ils meilleurs, espère le narrateur. Et, comme s’il laissait entendre que seuls les «enfants de la révolution» peuvent encore défendre le pays, il relate le désir d’Ismaïl de rejoindre les fedayin qui harcèlent l’occupant israélien autour du canal de Suez. Un désir exaucé dans le film inspiré de Karnak café , réalisé en 1975 par Ali Badrakhan, et dont la dernière scène rassemble Zeinab et Ismaïl avec d’autres volontaires engagés pour la patrie.

Dina Heshmat
(06/01/2011)


Extrait de Karnak café
Je découvris le Karnak par hasard. J’étais allé porter ma montre à réparer, rue Mahdi, et devais la récupérer quelques heures plus tard .Puisqu’il me fallait attendre, je décidai de tuer le temps en admirant les bijoux et bibelots exposés dans les boutiques qui bordaient la chaussée. Ce fut au cours de ma promenade que je tombai sur ce café. Et, malgré son exiguïté et sa situation en retrait de la rue principale, il devint dès ce jour-là mon repaire favori. Il est vrai que j’hésitai un instant sur le seuil, jusqu’à ce que j’aperçoive, assise à la caisse, une femme. Une femme d’un certain âge, mais qui gardait l’empreinte d’une beauté passée. Ses traits fins et nets caressèrent les fibres de ma mémoire et firent jaillir le flot des souvenirs. J’entendis résonner l’écho d’un tambourin, un parfum d’encens titilla mes narines, un corps ondula, celui d’une danseuse orientale ! Oui, c’était elle, l’étoile de l’Imad Addine, Qurunfula la star, le rêve incarné des florissantes années 1940.

Karnak café de Naguib Mahfouz, traduction France Meyer, Actes Sud, novembre 2010.


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