Mohamed Leftah n’est plus | Kenza Sefrioui
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Kenza Sefrioui   
Mohamed Leftah n’est plus | Kenza Sefrioui
Mohamed Leftah
Qui mieux que lui avait su dire l’inextricable imbrication de la vie et de la mort, la terrible et sublime condition de mortel ? Mohamed Leftah s’en est allé discrètement, entouré par les siens, avec la pudeur à laquelle il nous avait habitués. Aucun de ses amis ne le savait si malade – un cancer diagnostiqué fin mai, pour lequel il a été soigné au Misr International Hospital au Caire – et il continuait à correspondre avec tous. «Moral bon, serein même», m’avait-il écrit il y a moins de quinze jours, en m’envoyant sa contribution à la rubrique «La culture selon». Sa fille Nezha se souvient que «jusqu’à la fin, il a gardé bon moral, s’est battu. Il travaillait à plein de projets». Aujourd’hui sous le coup de l’émotion, nous nous souvenons de sa haute silhouette solitaire, gauche et timide, de son visage dissimulé par d’épaisses lunettes carrées, de ses silences tantôt rêveurs, tantôt observateurs, rompus par son petit rire de clope, et surtout, surtout, de son air égaré, d’être aluni par hasard dans la vie, lui qui l’avait vécue plus intensément que tout autre.
Mohamed Leftah est originaire de Settat, mais c’est à Casablanca surtout, et à Paris, qu’il a pris la vie à bras le corps. Après un passage au lycée Moulay Youssef de Rabat, où il a été l’élève d’Edmond Amran El Maleh, il s’oriente vers une carrière scientifique. Il n’avait jamais oublié la remarque avisée qu’un ami français lui avait faite à l’époque: «Les gens comme vous regrettent ensuite de ne pas avoir fait des lettres». Il se retrouve dans une école d’ingénieurs en travaux publics à Paris. Il se retrouve surtout à la Maison du Maroc de la cité U, dans les bars de la Mouffe et de Saint Germain. Les années 68... Et il écrit. Des poèmes. Ephémères textes détruits dans la rage des doutes avivés par l’alcool. D’aucuns boivent pour se donner une contenance. Mohamed n’était pas de ceux-là. Il avait l’ivresse sceptique, l’ivresse des incertitudes. L’ivresse révoltée et gueularde, aux débordements «moujikiens», selon ses termes désolés, les lendemains de gueule de bois. De retour à Casablanca en 1972, il se forme sur le tas et se fait informaticien. Un métier alors dans ses balbutiements. En parallèle, il est critique littéraire au Matin du Sahara et au Temps du Maroc . En fait, ce sont les choses parallèles à l’ordinaire de la vie qui ont toujours revêtu à ses yeux la vraie importance. Du métier qu’il avait exercé pendant vingt ans, il disait : «Au départ, c’est très intéressant, après ça sort par le nez». Alors il lit. Passionnément. De livre en bars, le Don Quichotte, le Sphinx, le St James et autres cabarets, il fuit une réalité dont la banalité l’assomme: «Je ne comprenais pas les gens qui s’asseyent dans des cafés pour boire un café et manger une glace, m’avait-il confié. Ça me semblait étrange… Je cherchais à vivre dans un autre monde, pas le monde réel, qui m’ennuyait». L’autre monde, celui des bars, aux nocturnes souterrains et interlopes.
C’est de ce monde qu’il a tissé la matière incandescente de son œuvre. Comme l’écrit Salim Jay dans son Dictionnaire des écrivains marocains : «l’auteur se plonge dans un monde interlope pour en saisir les paramètres délirants, comme s’il cherchait à révéler, depuis l’obscur des fantasmes et la clandestinité des bouges, le secret honteux de la malchance d’être au monde sans changer la vie».

Œuvre longtemps secrète
Mohamed Leftah n’est plus | Kenza SefriouiSi tous s’accordent aujourd’hui à saluer la beauté sublime de sa langue et l’originalité de sa voix, son œuvre est restée longtemps inconnue, faute d’être publiée. Après la période des destructions volontaires, il y a eu celle des manuscrits délibérément relégués dans le secret des tiroirs. Car au début des années 1990, Mohamed a connu sa grande «crise d’écriture». Il écrit beaucoup, fiévreusement, sans reprendre ses textes comme le lui demandent les éditeurs auxquels il s’adresse. La première parution de son roman, Demoiselles de Numidie , en 1992, aux éditions de l’Aube n’a pas eu le succès escompté. Nezha insiste sur le rôle essentiel de Salim Jay dans le parcours d’écrivain de son père: «C’est grâce à lui qu’il a espéré et continué». C’est que, bouleversé par la «terrifiante beauté» du roman, sa «langue splendide» et «l’originalité, la nécessité, la justesse constante» du ton, Salim Jay fait des pieds et des mains pour en retrouver l’auteur, qui s’était installé en 2000 au Caire. Aux éditions de l’Aube, il s’entend dire que «Leftah est mort !» Mohamed en riait encore. Il riait aussi de cet autre épisode où, au hasard d’un zapping, il était tombé sur l’émission de Omar Salim où Salim Jay brossait un portrait très élogieux de son œuvre. Mohamed n’a jamais manqué une occasion de rendre hommage à cet homme qui lui a redonné confiance en son talent: «Il a lu les autres textes que j’avais et les a fait taper au propre».
Aux éditions de la Différence où Salim Jay l’introduit, est rééditée en 2006 Demoiselles de Numidie . S’ensuit un cycle de publication: les manuscrits sortent des tiroirs. Deux romans, Au Bonheur des limbes, Ambre ou les métamorphoses de l’amour et un recueil de nouvelles, Une Fleur dans la nuit , suivi de S ous le soleil et le clair de lune , paraissent la même année. En 2007, c’est la parution simultanée d’un roman, L’Enfant de marbre et d’un autre recueil de nouvelles, Un Martyr de notre temps. Mohamed travaillait à d’autres œuvres, que La Différence prévoit de publier en janvier 2009 : des nouvelles, Une Chute infinie , et un roman, Le Jour de Vénus .

L’éloge et la fièvre
Mohamed Leftah n’est plus | Kenza SefriouiS’il est un trait de son œuvre qui a frappé ses lecteurs, c’est bien la richesse de sa langue. Pour Mohamed Nedali, qui a entretenu avec lui une correspondance par mail, son écriture est un «hommage à toute la littérature, pas seulement en langue française mais aussi en arabe. J’ai été touché par sa grande culture». «Mohamed Leftah était un grand lecteur, rappelle-t-il. On ne trouve pas une page qui ne soit un hommage à la littérature. D’ailleurs, sa femme lui reprochait de confondre la réalité avec la littérature». Mokhtar Chaoui, lui, saluait «le plus grand rhétoricien parmi nos écrivains. Il brisait les tabous sans jamais tomber dans la vulgarité». De Demoiselle de Numidie , Salim Jay écrivait: «on ne connaît pas d’autre écrivain marocain de langue française qui ait fait preuve d’une originalité aussi fulgurante, aussi corrosive, mêlant la tendresse la plus épanouie à la description la plus choquante, la plus vraie des sévices sacrificiels imposés par le monde prostitutionnel».
Mohamed aimait les extrêmes: l’éloge, la célébration, la transfiguration de l’ordinaire en sublime, et la fièvre visionnaire, dérangeante et écorchée; il faisait naître de grandioses fresques de l’alliance de ces deux pôles. Abou Nouass et Jean Genet. Ses deux maîtres. Deux amoureux comme lui d’une langue précieuse, puissante, chargée d’histoires et d’histoire. Une langue dont on s’enivre pour vivre d’artificiels paradis hors d’une réalité chaotique et cauchemardesque, pour transgresser le cours du temps dans de voluptueuses fulgurances – véritables «détonations», selon les mots de Mohamed Hmoudane, qui a partagé avec lui l’amitié et une certaine fraternité d’expérience littéraire. Eros, Thanatos. «Le sexe et la mort, indissolublement liés, notre vie serait-elle veillée à jamais par ces deux divinités tutélaires, implacables, solidaires et ennemies à la fois?», écrivait Leftah dans L’Enfant de marbre. Et le vin. Autant d’emblèmes de ses romans-poèmes, qu’il voulait remparts contre les obscurantismes.
Aujourd’hui, sa fille Nezha souhaite faire connaître cette œuvre unique, encore trop méconnue: à peine lue par ses confrères de langue française, elle l’est «encore moins par ceux de langue arabe», déplore Mohamed Nedali. «Nous avons longuement discuté d’un ouvrage collectif qui sera consacré à son œuvre, annonce l’universitaire Abdellah Baida. Il participait activement et avec enthousiasme à cette initiative».
Mais qui aujourd’hui chantera le Don Quichotte, la «fosse catacombe, fosse encore illuminée, souterrainement scintillante encore dans cette nuit menaçante qui tend à couvrir de ses ailes lugubres la ville»?

Kenza Sefrioui
(31/07/2008)


Dates
1946 : Naissance à Settat
1972 : Retour à Casablanca
1992 : Demoiselles de Numidie , son premier roman, paraît aux éditions de l’Aube, réédité en 2006 chez La Différence, collection Minos
2000 : Installation au Caire
2006 : Au Bonheur des Limbes , roman; Une Fleur dans la nuit suivi de Sous le soleil et le clair de lune, nouvelles ; Ambre ou les Métamorphoses de l’amour , roman
2007 : L’Enfant de marbre , roman; Un Martyr de notre temps , nouvelles
20 juillet 2008 : Disparition au Caire

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